Une réalisatrice presque comme les autres

Avec le succès de Lemalé et’ Hahalal, Rama Burshtein prouve que l’on peut mener de front existence orthodoxe et carrière cinématographique.

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November 20, 2012 18:03
Director Burshtein poses on the red carpet

Director Burshtein poses on the red carpet 390. (photo credit: Tony Gentile / Reuters)

Chaude matinée à Tel-Aviv. Rama Burshtein, réalisatrice du film au succès inattendu Lemalé et’ Hahalal (Combler le vide), profite du soleil, installée sur le toit d’un immeuble. Pas n’importe quel immeuble. Tout comme Burshtein n’est pas n’importe quelle réalisatrice. Nous sommes au centre éducatif et social Shamayim, appartenant à la communauté ultra-orthodoxe de Tel-Aviv. Et Burshtein est la première femme réalisatrice de la communauté haredi à atteindre un tel succès public.



En contrebas, les laïcs de la ville se promènent en shorts et débardeurs, mais c’est le turban chic et exotique de cette femme qui fait sensation. Aujourd’hui, il est rose à motifs dorés. Le parcours et le succès de son film peuvent être mesurés à l’aune des coiffes qu’elle arbore. Au festival de Venise, en septembre, il était or et rouge. Le longmétrage y a reçu plusieurs prix, dont celui de la Meilleure actrice pour la jeune Hadas Yaron, 18 ans, première comédienne israélienne à être honorée dans ce festival, vieux de 69 ans et l’un des plus prestigieux d’Europe. A Toronto, son turban était d’un brocart brun, or et mauve. A New York, en octobre, un violet pétillant. Enfin, pour son triomphe à la cérémonie des Ophirs, les prix de l’Académie israélienne de cinéma et télévision, elle était coiffée de brun chocolat et orange.

Lemalé et’ Hahalal a décroché l’Ophir du Meilleur film.

Burshtein, elle, est repartie avec le trophée de Meilleure réalisatrice et Meilleur scénario.

Hadas Yaron (Meilleure actrice), Irit Sheleg (Meilleure actrice dans un second rôle) et Assaf Soudry (Meilleure photographie) ont également été récompensés.

La réalisatrice s’est fendu du discours sans doute le plus court jamais prononcé aux Ophirs : comme c’était vendredi et que la cérémonie avait lieu à Haïfa, elle a dit qu’elle devait se dépêcher de rentrer pour préparer le dîner de Shabbat à sa famille à Tel- Aviv.

Un destin inattendu 

Alors que la plupart des cinéastes sont plus qu’heureux de recevoir la presse, Burshtein, elle, se tient légèrement sur ses gardes. Ou peut-être est-ce encore le choc de voir son film marcher à ce point. Rien ne prédestinait cette histoire d’une tragédie dans la vie d’une famille haredi à devenir un tel hit. Un récit où la fille aînée meurt en donnant naissance à son enfant et la cadette, Shira (Yaron) est poussée par sa mère à épouser son beau-frère afin de maintenir le bébé proche de la famille.

“Je n’aurais jamais cru que cela verrait vraiment le jour”, raconte la réalisatrice. “Cela a pris près de six ans. Il a fallu des années pour écrire le scénario, réunir le casting et trouver le financement. Après le tournage, il a fallu encore un an pour le montage et j’avais le sentiment que je ne finirais jamais. Une très très longue grossesse”, sourit-elle.

“Les gens estiment aujourd’hui que le film pourrait être nominé pour les Oscars. Nous verrons”, reprend-elle. Un scénario tout à fait probable car le film a déjà obtenu l’Ophir du Meilleur film, condition prérequise pour être soumis par Israël à l’Académie des Oscars. 5 films étrangers sont retenus chaque année pour la célèbre cérémonie américaine. Les noms seront rendus publics le 10 janvier, en même temps que les nominations pour les autres catégories, tandis qu’une liste des 9 finalistes sera publiée une semaine avant la cérémonie.

A considérer l’historique israélien de ces cinq dernières années (Beaufort, Valse avec Bashir, Adjami et Footnote ont tous été nominés), Lemalé et’ Hahalal a toutes ses chances. Détail non négligeable dans la course : le film sera bientôt distribué aux Etats-Unis par la prestigieuse Sony Pictures Classics.

Révélation spirituelle 

Mais après la récente projection au Festival international du Film à Thessalonique en Grèce, Rama Burshtein s’est momentanément arrêtée de voyager. “Cela m’a beaucoup surpris que les spectateurs réagissent aussi bien au film”, avoue-t-elle sans fausse modestie. Des propos que l’on retrouve chez tous les cinéastes, mais chez cette mère de famille qui ajuste son turban en plein soleil, l’étonnement n’est pas feint.

Celle qui est devenue religieuse après l’âge de 20 ans a grandi avec la passion du cinéma.

“J’ai toujours aimé les f i l m s .

J’adorais David Lynch, et sa façon de traiter ce diable qu’il a en lui. Et Ang Lee. J’aimais vraiment beaucoup les longs métrages américains”.

Etudiante de la seconde promotion à l’Ecole de cinéma Sam Spiegel à Jérusalem, elle prévoyait de se lancer dans l’industrie cinématographique à la fin de ses études. Mais, à peine diplômée, sa vie change du tout au tout. “J’ai toujours été en quête”, explique-t-elle. Sa famille, “totalement laïque”, encourageait sa créativité. Rama n’avait jamais été spécialement attirée par la religion.

Et puis, un jour, elle se rend à Munich pour un festival de cinéma. Et prend soudain pleinement conscience de son identité juive. “Je n’étais pas seulement laïque, je me considérais comme une citoyenne du monde”, sourit-elle.

“Je n’avais jamais pensé à la spiritualité. Mais soudain, le judaïsme m’a sauté aux yeux. Je me sentais mal à l’aise en entendant parler allemand. J’observais suspicieusement toute personne de plus de 65 ans, en me demandant quel avait été son rôle pendant la guerre”.

Peu après son retour, elle est invitée chez une amie devenue religieuse lors de son adolescence pour un repas de Shabbat en famille. “Une soirée très simple”, se souvient-elle. En repartant, elle ôte la jupe qu’elle avait enfilée par-dessus son pantalon. Dans le couloir, son amie lui donne un pamphlet religieux à lire. “Le lendemain, je me lève et je commence à lire, avec mon café et ma cigarette du matin”, continue-t-elle. “Cela a été le déclic.

Parfois, cela vous tombe dessus d’un coup. Je pleurais en lisant parce que j’ai soudain entrevu la possibilité de ne plus jamais être seule. J’ai su que c’était ce que je cherchais.

C’était une évidence”.

Dès ce moment-là, sa vie change. Elle mettra pourtant 3 mois à raconter à ses proches la transformation qu’elle a vécue. La même année, elle se marie avec un baal teshouva (laïc qui a fait le choix de revenir vers la pratique religieuse) comme elle. “Et voilà tout, comme dirait ma mère”.

Son histoire ne s’arrête pas là. Sa mère et sa soeur finissent par la rejoindre dans le monde orthodoxe. Son père, un marin, n’a pas sauté le pas, mais Burshtein souligne qu’il est “très proche, une partie intégrante de la famille”.

“Mes parents m’ont toujours encouragée à m’exprimer et ils m’ont respectée dans la voie que j’ai choisie”, dit-elle encore.

Elle étudie le judaïsme un temps, puis élève ses 4 enfants, 3 garçons et une fille, qui ont aujourd’hui entre 15 et 10 ans. En parallèle, elle travaille sporadiquement pour une bourgeonnante industrie : le cinéma haredi au féminin. Complètement méconnu du monde laïc, le secteur produit des films pour femmes et petites filles avec des budgets allant jusqu’à 1 million de shekels (l’équivalent masculin existe également). Mais se faire un nom dans le cinéma religieux n’est pas son objectif.

“C’est un milieu intéressant, d’un point de vue anthropologique”, pointe la réalisatrice. “Très commercial. J’y ai écrit des scripts, enseigné. Mais leur monde et leur langage...”Elle s’arrête avant de reprendre : “C’est un langage filmique très simple et quand vous allez un peu au-delà, le public ne suit pas”.

Avec les outils hérités de Sam Spiegel, elle aspire à d’autres horizons esthétiques. Mais, reconnaît-elle, cette industrie orthodoxe “se développe rapidement et il sera intéressant de voir où elle va”.

“Il n’y avait pas de voix orthodoxe” Elle-même ne songeait pas à diriger ses propres longs-métrages. Mais s’est progressivement lassée des portraits réducteurs de la communauté ultrareligieuse.

“Ushpizin est un bon film”, déclare-t-elle en faisant référence à l’opus écrit et joué par l’acteur Shouli Rand, récemment devenu croyant. “Mais le réalisateur n’était pas religieux et ce n’est pas vraiment un film ultra-orthodoxe”.

Burshtein souscrit totalement à la théorie de l’auteur, voulant qu’un film soit une vision personnelle de son réalisateur. Pourtant, elle ne se considère pas correctement représentée sur le grand écran.

“Il n’y avait pas de voix orthodoxe”. Elle refuse de donner des noms. Mais de fait, le monde des “craignants- Dieu” est majoritairement absent du cinéma israélien de ces 50 années d’histoire. Si l’orthodoxie est de plus en plus présente dans la culture israélienne et sur la scène politique, au cinéma, elle s’est longtemps réduite à des personnages de bouffons, dans les films de Kouni Lemel par exemple ou le célèbre Salach Shabbati.

Ces dernières années, la communauté nationale religieuse a cependant fait un retour remarqué sur grand écran. L’exemple le plus connu est la fructueuse carrière de Joseph Cedar avec Hahesder (non sorti en France), Medourat Hashevet (2004) et Footnote (2011). Amos Gitaï a également donné sa version de Mea Shéarim avec Kadosh (1999), tout comme Avi Nesher en 2007 avec Hassodot. Ces deux derniers films sont des histoires de femmes, bien que celles-ci ne fassent pas de films pour le grand public dans la communauté en question.

Chez Burshtein cependant, l’envie de faire Lemalé et’ Hahalal n’est pas née d’un désir de faire entendre une voix féminine parmi les siens, mais plutôt, tout simplement, de raconter précisément cette histoire-là.

Remettre les femmes à leur juste place

“J’étais à un mariage quand j’ai entendu parler de cette fille qui venait de se fiancer avec son beau-frère, après la mort soudaine de sa soeur. Je me suis dit : voilà une histoire à raconter. C’est intéressant en soi. Ce n’est pas sur des problèmes de foi ou tout autre chose qui toucherait particulièrement la communauté laïque. Cela n’a pas besoin d’expliquer ou de justifier quoi que ce soit”.

Une certaine lassitude transparaît dans sa voix. Depuis que le film est sorti, on lui demande de commenter chacune des actions publiques de ses coreligionnaires. “Je raconte simplement l’histoire de cette famille”, lancet- elle. Et d’admettre : “Il y a de nombreux préjugés de la part des laïcs.

Si j’ai pu en faire s’envoler quelquesuns, tant mieux”.

Ce qui la dérange le plus parmi ces idées fausses ? “C’est que toutes les femmes sont opprimées et malheureuses dans notre monde. C’est complètement faux. Les femmes tiennent les rênes chez nous et on peut le voir dans le film. Elles font avancer l’histoire. Ce ne sont pas les hommes qui sont aux commandes”.

Son mari, dont elle chante les louanges à chaque interview, l’a beaucoup soutenue. Tout comme ses enfants, bien qu’ils n’aient pas vu le film. “Je ne pense pas que les garçons le verront un jour. Ils sont occupés à autre chose”, explique-t-elle. Pour ce qui est de sa fille, “quand le moment sera venu. Quand elle sera amoureuse, sur le point de se marier, ce pourrait être le bon moment”. Mais, selon ses dires, ses enfants l’ont énormément encouragée et sont très fiers d’elle.

Lorsqu’elle aura fini d’accompagner Lemalé et’ Hahalal, elle enchaînera sur un projet télévisuel qui semble apparenté à Serougim, une série très populaire sur les orthodoxes modernes de Jérusalem. “Il faut parler de ce que l’on connaît. Je dois connaître le langage intérieur des gens sur lesquels j’écris”, pointet- elle. “C’est seulement ainsi que l’on construit des ponts”.


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