Accord de Genève : quelles conséquences pour la région ?

L’Iran et les puissances occidentales ont signé un plan d’action conjointe. Mais sa mise en place risque d'être compliquée.

By SARAH BLUM, FREDERIK DAHL ET ARIEL BEN-SALOMON
December 3, 2013 16:12
Le ministre iranien des Affaires étrangères serre la main de son homologue turc à Ankara

P6 JFR 370. (photo credit: Reuters)

L’Iran ne se voit pas appliquer l’accord intérimaire de Genève avant le mois de janvier. L’ambassadeur iranien à l’AIEA (Agence internationale pour l’énergie atomique), Reza Najafi, a confié à la presse espérer voir l’application de l’accord de six mois à compter soit de la fin décembre 2013, soit au début janvier 2014. Interrogé au sujet de la date de l’arrêt de l’enrichissement de l’uranium à une concentration fissile à 20 %, Najafi a déclaré : « Nous devons d’abord nous réunir pour nous coordonner, et, dès que nous nous mettrons d’accord sur une date, nous commencerons à mettre en application les mesures acceptées par l’Iran ». Les diplomates occidentaux ont, eux, indiqué que l’allégement des sanctions entrerait en vigueur en une fois, à une date qui doit encore être déterminée. Elle sera d’ailleurs fonction de la vérification par l’AIEA que l’Iran remplit les conditions du marché conclu. La réunion tant attendue aurait lieu dans les prochaines semaines, selon les propos du vice-ministre des Affaires étrangères iranien, Abbas Araqchi, cité par l’agence de presse d’Etat iranienne Fars. Il a annoncé dans une interview à la télévision que Téhéran attendait sous peu des nouvelles de la diplomate Helga Schmid. « Mme Schmid devrait nous téléphoner cette semaine et il est fort possible que nos experts négocient la semaine suivante à Genève ou à Vienne afin de trouver un mécanisme pour l’entrée en vigueur », a-t-il dit. Les responsables occidentaux et les experts avertissent toutefois : trouver une solution au conflit sera probablement un combat ardu, alors que les deux parties sont encore très éloignées l’une de l’autre concernant la portée et la capacité du programme nucléaire iranien.



De son côté, l’ambassadrice israélienne auprès de l’AIEA, Merav Tzafary-Odiz, a précisé au conseil d’administration de l’agence des Nations unies que l’Iran, qui ne reconnaît pas Israël, faisait preuve d’une coopération sélective dans l’enquête de l’AIEA sur la recherche nucléaire suspecte menée par Téhéran. Sans surprise, le régime nie l’accusation. « Si l’Iran fournissait un accès intégral aux informations, documents, installations, lieux et personnels, l’AIEA en arriverait certainement à des conclusions troublantes sur la dimension militaire du programme nucléaire iranien », a taclé Tzafary-Odiz. « A notre connaissance, les hauts responsables qui ont travaillé au ministère de la Défense sur le programme d’armement jusqu’en 2003, continuent d’officier au ministère de la Défense au sein d’une organisation appelée aujourd’hui l’Organisation de l’innovation et de la recherche défensives » a-t-elle poursuivi. L’Iran a, de manière répétée, rejeté de telles accusations, et affirmé qu’au contraire l’arsenal nucléaire supposé d’Israël menaçait la paix régionale.


 


La Turquie place elle aussi ses pions sur l’échiquier


 


Selon les déclarations du ministre des Affaires étrangères turc Ahmet Davutoglu, lors d’une visite dans la capitale perse, une consolidation de la coopération entre la Turquie et l’Iran améliorerait la stabilité régionale. Les ministres des Affaires étrangères des deux pays ont fait la démonstration du renforcement de leur unité mercredi 27 novembre : ils ont appelé ensemble à un cessez-le-feu en Syrie, en devançant les pourparlers de paix entre les factions de la guerre civile qui y fait rage. Ces négociations sont prévues pour le 22 janvier prochain à Genève. Davutoglu a en outre annoncé que le président iranien Hassan Rouhani effectuerait une visite en Turquie en janvier, selon l’agence de presse iranienne Tasnim News. « La Turquie n’a cessé de poursuivre une politique étrangère constante ces dix dernières années. En fait, nous avons certaines positions différentes de nos voisins, mais les principes gouvernant notre politique étrangère n’ont pas changé », a annoncé Davutoglu lors d’une conférence de presse en présence de son homologue iranien, Mohammad Javad Zarif.



La Turquie est un pays sunnite. Historiquement, elle est hostile au régime chiite de Téhéran, auquel elle dispute la mainmise au Proche-Orient. De fait, en ce qui concerne la crise syrienne, l’Iran soutient le régime de Bashar el Assad, alors que la Turquie, gouvernée par le parti AKP, est du côté de l’opposition islamiste. Selon Davutoglu les deux pays ne devraient pas attendre la conférence du 22 janvier prochain dite Genève II, mais « avant cela, le terrain devrait être préparé pour un cessez-le-feu qui contribuera également au succès de cette conférence ». La semaine dernière, le journal turc Hurriyet Daily News citait Ahmet Davutoglu : « De mon point de vue, quand la Turquie et l’Iran joindront leurs forces, cela ne bénéficiera pas seulement aux deux pays, mais cela deviendra aussi la colonne vertébrale de la stabilité régionale ».



L’élu a également appelé à une augmentation de la coopération énergétique avec l’Iran : « La Turquie est un pays de passage, l’Iran, un producteur. Si nous fusionnons ces potentiels, la Turquie pourrait devenir le corridor du fournisseur énergétique “Iran” ». Une déclaration derrière laquelle on peut lire la crainte d’Ankara face au programme nucléaire et le besoin de s’allier à l’ennemi d’hier, aujourd’hui devenu trop menaçant. « Un accord américano-iranien sur le nucléaire couplé à un règlement négocié sur la crise syrienne serait perçu par la Turquie comme une volonté de Washington de fermer l’œil sur la création d’un axe chiite le long de sa frontière sud », analyse Soner Cagaptay, directeur du programme de recherche turque au Washington Institute for Near East Policy, dans un article publié par le New York Times. « Ankara a donc décidé de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier américain. Ceci explique la décision récente d’Ankara d’acheter des armes chinoises, anticipant un tel accord iranien », continue l’expert.


 


Méfiance profonde de toute part


 


Les acteurs sont plus que jamais sur leurs gardes. L’ambassadeur iranien, Araqchi, s’est d’ailleurs fait fort de rappeler que le plan d’action n’avait aucune force exécutoire. En d’autres termes : l’Iran n’a aucune obligation légale à le respecter et il n’hésitera pas à s’en désengager si les puissances occidentales ne tenaient pas leurs promesses.



En Israël évidemment, l’extrême prudence est toujours de mise. Selon des responsables militaires israéliens s’exprimant sous couvert d’anonymat et cités par le Sunday Times, le Premier ministre Benyamin Netanyahou a ordonné au Mossad ainsi qu’aux renseignements militaires de collecter des preuves de la duplicité de Téhéran. De telles preuves empêcheraient Barack Obama de repousser le vote de nouvelles sanctions contre l’Iran par Congrès américain. Le président des Etats-Unis a, pour sa part, demandé à Bibi de « prendre une profonde inspiration » et de cesser de critiquer le plan d’action avec l’Iran, comme l’a rapporté David Ignatius jeudi 28 novembre dans le Washington Post. Les deux chefs d’Etat se sont mis d’accord pour envoyer une délégation israélienne à Washington. Elle sera conduite par le conseiller pour la sécurité nationale Yossi Cohen et aura pour objectif de discuter en secret de la stratégie à adopter avec l’administration américaine.



De leur côté, les pays du Golfe, en particulier Bahrain et l’Arabie Saoudite, s’ils ont salué l’accord intérimaire, attendent des garanties de la part des P5 + 1 pour s’assurer que ce marché ne menacera pas leur sécurité dans la région. Le ministre des Affaires étrangères des Emirats arabes unis, Cheikh Abdullah bin Zayed s’est, quant à lui, exprimé en faveur d’un partenariat avec l’Iran la semaine dernière, alors qu’il était le premier responsable officiel du Golfe en visite à Téhéran depuis la conclusion de l’accord intérimaire.



Enfin, côté israélien, la ministre de la Justice Tzipi Livni a suggéré, lundi 25 novembre, lors d’une conférence de paix à la Knesset, que la résolution du conflit avec les Palestiniens permettrait de construire un front uni avec les pays arabes et Israël contre l’Iran, dans le but de parvenir au meilleur accord possible avec le régime islamique. Ramenant ce conflit régional à une échelle locale, elle s’est félicitée de la défaite de la députée Shelly Yachimovich lors des récentes primaires travaillistes, faisant porter cet échec sur l’abandon par la candidate sortante des questions diplomatiques avec les Palestiniens. La ministre a rappelé que les 6 mois de l’accord intérimaire iranien coïncident avec les 9 mois alloués aux négociations de paix. Démontrant une fois de plus, s’il le fallait, que la politique intérieure et les intérêts stratégiques de chaque Etat impliqué vont avoir un impact sur la résolution de ces deux conflits majeurs de notre temps. Et que par un jeu de vases communicants, l’échec de l’un pourrait entraîner l’échec de l’autre.


 


© Jerusalem Post Edition Française – Reproduction interdite


 



Related Content

February 11, 2018
Les nouveaux « judaïsants »

By DAN HUMMEL