Battre le fer tant qu’il est chaud

Pour J. Kerry, si on ne relance pas le processus de paix immédiatement, cela pourrait avoir des conséquences déplorables.

By LESLIE SUSSER
June 25, 2013 12:29
J. Kerry assis entre S. Peres et M. Abbas lors du Forum économique mondial.

P10 JFR 370. (photo credit: Jim Young/Reuters)

Aucun diplomate américain n’a travaillé avec autant d’acharnement pour la paix que le secrétaire d’Etat John Kerry. Nous sommes à un tournant décisif dans l’histoire des relations israélo-palestiniennes, insiste-t-il, et les dirigeants des deux côtés doivent prendre des décisions courageuses, ou bien ils auront à en subir les conséquences.

Le choix crucial consiste soit à faire des concessions pour parvenir à la paix, la sécurité et un potentiel succès économique spectaculaire, soit à camper sur ses positions et condamner les deux peuples à un conflit perpétuel, des difficultés économiques et, pour Israël, le mépris international et une délégitimation croissante.

« Si nous ne saisissons pas l’opportunité qui s’offre à nous, nous serons entraînés dans de nouveaux conflits », a déclaré Kerry lors d’une réunion du Forum économique mondial (FEM) sur la côte jordanienne de la mer Morte, fin mai. « Nous glissons sur une pente dangereuse… où nous risquons d’être assaillis par de violents extrémistes, qui se tiennent à l’affût pour combler le vide laissé par l’absence de leadership. » 

Maintenant ou jamais 

Il ne s’agit pas seulement d’un choix crucial, mais c’est aussi une question de « maintenant ou jamais ». « Ce qui passera dans les prochains jours déterminera ce qui se passera réellement dans les prochaines décennies. Il ne nous reste plus beaucoup de temps… et si nous ne réussissons pas maintenant, qui nous dit qu’une autre occasion se présentera ? » a-t-il confié lors du Forum mondial de l’American Jewish Committee, une semaine plus tard, début juin.

Selon Kerry, dans un Moyen-Orient en proie à de profonds changements à l’initiative de la nouvelle génération, la paix israélo-palestinienne présente également un intérêt vital pour les Américains. Les jeunes qui ont déclenché le soulèvement ont besoin de la croissance économique et commerciale pour améliorer la qualité de vie à laquelle ils aspirent, soutient-il. Sinon, dans cette dernière phase de la lutte entre l’occidentalisation et la tradition islamiste, les intégristes vont l’emporter.

Du point de vue de Kerry, une paix israélo-palestinienne, principalement en raison de ses implications politiques, pourrait constituer un tournant en faveur d’une issue modérée. Cela pourrait également contribuer à établir un modèle pour une coopération économique régionale plus large.

Dans ses efforts pour pousser les dirigeants israéliens et palestiniens récalcitrants dans la bonne direction, Kerry utilise une tactique en deux volets. D’un côté, la rhétorique apocalyptique qui s’adresse aux dirigeants et à leurs communautés respectives et vise à instiller un sentiment d’urgence. De l’autre, des mesures pour mobiliser les organisations et les groupes qui exercent une influence sur les principaux protagonistes, comme la Ligue arabe, la communauté juive américaine, divers acteurs internationaux et les milieux d’affaires en Israël et dans les territoires palestiniens.

Fin avril, après s’être entretenus avec Kerry à Washington, les ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe avaient revu leur plan de paix de 2002 afin d’y inclure les échanges de territoires israélo-palestiniens établis sur la base d’un accord mutuel. Début juin, Kerry faisait appel aux juifs américains pour exhorter le gouvernement israélien à aller vers la paix. « Faites-le pour vos enfants, faites-le pour vos petits-enfants, faites-le pour les enfants israéliens et pour les enfants palestiniens, faites-le pour Israël ! Faites-leur savoir que vous vous tenez derrière les négociations qui mèneront à deux Etats pour deux peuples, qui vivront côte à côte dans la paix et la sécurité, et que vous appartenez au grand parti de la paix », a-t-il imploré.

Briser l’impasse 

Kerry soulève aussi régulièrement la question israélopalestinienne avec tous les dirigeants du monde qu’il rencontre, de la Chine au Japon en passant par le Brésil et la Nouvelle-Zélande, et affirme qu’ils sont tous prêts à apporter leur aide pour aller dans ce sens.

« Tout le monde est impliqué dans la résolution du conflit et chacun a un rôle à jouer », insiste-t-il. Et quand les milieux d’affaires israéliens et palestiniens ont lancé leur initiative « Briser l’impasse », fin mai, Kerry, qui n’avait rien à voir avec sa création ni sa mise en place, n’a pas tardé à les accueillir à bord. « Ils représentent un groupe courageux et visionnaire, de citoyens et d’hommes d’affaires, Israéliens et Palestiniens, dotés, je pense, de la rare faculté de pouvoir observer un conflit sans âge et d’y voir de réelles opportunités de progrès », a-t-il déclaré.

De leur côté, les initiateurs de « Briser l’impasse » font écho aux déclarations de John Kerry. « La résolution du conflit est de loin le facteur le plus important pour créer des emplois et générer croissance et prospérité dans le grand Moyen- Orient », affirment-ils.

« Nous craignons que l’absence d’une solution permanente au conflit finisse par entraîner une catastrophe pour les deux peuples… C’est pourquoi nous appelons les dirigeants politiques à aller de l’avant avec audace, courage et sens des responsabilités historiques, afin de fournir la perspective d’ensemble nécessaire pour résoudre toutes les questions sur le statut final, dans le cadre de termes de référence convenus, mettant fin à toutes les revendications, afin d’assurer des relations pacifiques de bon voisinage entre les deux États », ont-ils ajouté dans une résolution commune.

Fin mai, près de 200 hommes d’affaires et autres importants dirigeants de la société civile israéliens et palestiniens, représentant environ un tiers du PIB total, adhéraient à cette initiative.

Après avoir rendu leur initiative publique lors du Forum économique mondial en Jordanie, ils ont annoncé leur intention d’user de leur influence, forts de leur expérience collective en matière de gestion et d’affaires, pour convaincre les dirigeants des deux parties d’entamer des négociations sérieuses afin de parvenir à un accord de paix véritable.

L’initiative a vu le jour suite à l’approche par le milliardaire palestinien Munib al-Masri, président de l’importante société palestinienne PADICO, du gourou du high-tech israélien Yossi Vardi, président d’International Technologies Ventures, lors d’une réunion du Forum économique mondial à Istanbul en juin dernier. Au cours des 12 mois qui suivent, leurs équipes se rencontrent secrètement une dizaine de fois, sous les auspices du Forum économique mondial, afin de rédiger un plan d’action commune. Ils décident alors de se limiter au lobbying des politiciens, en mettant en avant les opportunités commerciales que la paix pourrait ouvrir, par opposition aux menaces potentiellement dévastatrices pour leurs entreprises que représenterait la poursuite du conflit.

Mais comment prouver l’efficacité de leur initiative sur le terrain quand, en dehors de leur nombre et de leur vision, ils n’ont aucune influence politique ou économique réelle ? Ils ne vont pas présenter leur propre plan de paix. Il n’y aura pas non plus de projets communs jusqu’à ce que la paix soit complètement établie. « Nous ne nous engagerons à aucune forme de normalisation tant que durera l’occupation », a expliqué al-Masri.

Des milliards pour la paix 

Pour créer un meilleur climat de paix et attirer les Palestiniens à la table des négociations, Kerry est allé plus loin. Il a annoncé un plan distinct de 4 milliards de dollars pour le développement économique en Cisjordanie, qu’il a décrit comme « plus grand, plus audacieux et plus ambitieux que tout ce qui a pu être proposé depuis Oslo ». Plutôt qu’une aide classique de gouvernement à gouvernement, ce plan serait basé sur un nouveau modèle de partenariat associant l’Etat et le secteur privé, à la fois par la mobilisation de capitaux et par l’assistance gouvernementale pour faciliter d’énormes projets créateurs d’emplois menés par le secteur privé.

Selon Kerry, cela pourrait être un nouveau modèle pour l’ensemble du Moyen-Orient, en raison de la nécessité de créer des millions d’emplois pour la jeune génération fébrile.

Dans le cas palestinien, l’élaboration du plan a été confiée au représentant spécial du Quartet international, Tony Blair.

Pour Kerry, l’objectif est de « développer une économie palestinienne saine et durable, s’appuyant sur le secteur privé, qui va infléchir la destinée d’un futur Etat palestinien, mais également ouvrir de nouvelles possibilités pour la Jordanie et Israël ».

Pendant près de deux mois, Tony Blair a travaillé avec un groupe d’experts de haut niveau, comprenant supposément les dirigeants de certaines des plus grandes sociétés mondiales, des investisseurs de renom et quelques-uns des meilleurs analystes mondiaux.

Ils se sont penchés sur d’éventuels projets de grande envergure, principalement dans le domaine du tourisme, de la construction, de l’industrie légère, de l’énergie, de l’agriculture et des technologies de l’information et de la communication.

Pour Kerry, les résultats de leurs travaux préliminaires ont été « sensationnels ». Ils prétendent pouvoir augmenter le PIB palestinien de 50 % en trois ans, réduire le chômage de 21 à 8 %, augmenter le salaire moyen de 40 %, tripler le tourisme, doubler ou tripler la production agricole et créer 100 000 emplois nouveaux dans le seul secteur de la construction de maisons individuelles.

Mais dans tout cela, y a-t-il quoi que ce soit de concret sur lequel les Palestiniens puissent s’appuyer ? Ou s’agit-il simplement d’une promesse énorme et en grande partie vaine pour les ramener à la table des négociations ? Il incombe à Kerry et Blair de faire taire les sceptiques. Mais pour l’instant, ils refusent de divulguer les informations. Ils ne veulent pas dévoiler qui sont les experts, ils ne donnent de détails sur aucun des projets en particulier et ne veulent pas révéler d’où proviennent les 4 milliards de dollars d’investissement dans le secteur privé palestinien.

De l’avis de Kerry, la conclusion d’un accord de paix aurait pour conséquence une transformation économique très importante des deux côtés. « Avec une vigueur nouvelle, les Etats voisins d’Israël et de la Palestine pourraient effectivement devenir une plaque tournante pour la technologie, les finances et le tourisme au Moyen-Orient.

Israël, la Palestine et la Jordanie pourraient ainsi se transformer en un centre financier international, attirant des entreprises qui aujourd’hui ne sont pas prêtes à courir le risque », soutient-il.

Don Quichotte ou héros ? 

De nombreux analystes israéliens, cependant, affirment que l’économie israélienne ne profitera pas beaucoup de la paix avec le monde arabe. L’économie est beaucoup trop avancée, trop high-tech et le contexte économique trop différent pour donner matière à des échanges importants.

Ils estiment au contraire que les partenaires naturels d’Israël sont en Europe, en Asie et aux Etats-Unis. Mais cet argument ne tient pas compte des retombées négatives que l’absence de paix fait peser sur l’économie : le coût des guerres ou intifadas et le coût du retrait d’entreprises ou d’investisseurs, économiquement ou moralement motivés, d’une puissance occupante privée de toute légitimité.

Sur les implications plus larges de l’absence de paix, Kerry n’y va pas par quatre chemins. « Un grand Israël, qui tenterait d’absorber le peuple palestinien, ne pourrait survivre que dans un état de division et de discorde institutionnalisée, une pâle imitation de la vision démocratique qui a motivé les fondateurs d’Israël », affirme-t-il.

Cette réflexion n’est pas nouvelle. Mais un langage aussi explicite et sans équivoque venant d’un fonctionnaire américain aussi haut placé l’est.

Kerry a visiblement les intérêts américains et israéliens à coeur et mérite toute notre admiration pour son engagement passionné et courageux pour la cause de la paix. Le problème, c’est que sa démarche relève du « tout ou rien ». La question fondamentale est de savoir si ce qui est sur la table est vraiment une paix qui mettra fin au conflit et aux revendications – étant donné les dirigeants israéliens et palestiniens actuels et la complexité des problèmes auxquels ils sont confrontés.

En d’autres termes, son hypothèse de base – la paix véritable est possible – tient-elle la route ? Et ses moyens de pression seront-ils efficaces ? Par exemple, compte tenu de la fragmentation actuelle et des bouleversements qui agitent le monde arabe, la Ligue arabe peut-elle apporter une contribution significative ? Et est-il réaliste d’attendre de la communauté juive américaine qu’elle fasse pression sur le gouvernement israélien pour aller vers la paix ? Kerry réplique que si l’on ne reprend pas le processus de paix maintenant, cela pourrait avoir des conséquences historiques dévastatrices pour les deux peuples. On retiendrait d’eux « non seulement leurs cultures fières et leurs contributions à l’histoire, ou leur esprit d’entreprise, mais aussi ce qu’ils n’ont pas réussi à faire – ou pire encore, ce qu’ils ont refusé de faire. » De même, Kerry pourrait entrer dans l’histoire comme le visionnaire qui, à force de supplications et de cajoleries, tout en exerçant toutes les pressions possibles hormis l’imposition de sanctions américaines, a réussi, à la dernière minute, à sauver la mise et éviter que les deux parties ne sombrent dans l’abîme. A moins qu’il ne laisse derrière lui l’image d’un nouveau chevalier à la triste figure, un Don Quichotte armé de ses chimères livrant, juste avant la tempête, un dernier combat pitoyable contre des moulins à vent.


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