Circonspections autour de la circoncision

Les manœuvres contre la circoncision en Europe sont l’expression nouvelle d’un antisémitisme qui menace la vie communautaire juive

By
November 5, 2013 14:10
Un nouveau né suce un doigt trempé dans le vin juste après avoir été circoncis

P10 JFR 370. (photo credit: Marc Israel Sellem)

 
X

Dear Reader,
As you can imagine, more people are reading The Jerusalem Post than ever before. Nevertheless, traditional business models are no longer sustainable and high-quality publications, like ours, are being forced to look for new ways to keep going. Unlike many other news organizations, we have not put up a paywall. We want to keep our journalism open and accessible and be able to keep providing you with news and analyses from the frontlines of Israel, the Middle East and the Jewish World.

As one of our loyal readers, we ask you to be our partner.

For $5 a month you will receive access to the following:

  • A user experience almost completely free of ads
  • Access to our Premium Section
  • Content from the award-winning Jerusalem Report and our monthly magazine to learn Hebrew - Ivrit
  • A brand new ePaper featuring the daily newspaper as it appears in print in Israel

Help us grow and continue telling Israel’s story to the world.

Thank you,

Ronit Hasin-Hochman, CEO, Jerusalem Post Group
Yaakov Katz, Editor-in-Chief

UPGRADE YOUR JPOST EXPERIENCE FOR 5$ PER MONTH Show me later Don't show it again

Début octobre, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, constituée de juristes de 47 pays européens pour la plupart, a adopté une résolution caractérisant la circoncision comme une violation de l’intégrité physique des petits garçons.


Elle a appelé les nations européennes à prendre des dispositions légales spécifiques pour empêcher que certaines opérations ne soient pratiquées sur les enfants tant que ceux-ci ne sont pas en âge d’être consultés. Heureusement, elle n’a pas le pouvoir de voter des lois contraignantes.


Fondée à Strasbourg en 1949, cette vénérable institution est la plus ancienne assemblée parlementaire internationale existante, établie sur la base d’un traité intergouvernemental. Le Parlement européen a d’ailleurs été créé à son image : ses recommandations, notamment sur les questions liées aux droits de l’homme, ont un certain poids dans la sphère politique européenne.


Or, le vote de l’Assemblée parlementaire contre la circoncision n’a rien d’équivoque : 78 juristes ont voté pour, contre 13 seulement (surtout venus de pays comme la Turquie ou l’Azerbaïdjan) qui s’y sont opposés, et 15 se sont abstenus.


Peut-être les législateurs n’ont-ils pas bien eu conscience des ramifications de cette affaire. Si leurs recommandations venaient à être transformées en lois contraignantes et que la circoncision ne devait être autorisée que sur les enfants en âge d’être consultés (14 ans, selon l’auteur de la recommandation), la majorité des juifs de la Communauté européenne (1,4 million en tout) se sentiraient ostracisés. Les musulmans, eux, pour qui la circoncision marque le passage de l’enfance à l’âge adulte, auraient sans doute moins de mal à s’accommoder d’une telle loi.


Expier après la Shoah


Pour le professeur Robert Wistrich, directeur du centre Vidal Sassoon pour l’étude de l’antisémitisme à l’Université hébraïque, cette attaque contre les aspects rituels du judaïsme que sont la circoncision et l’abattage rituel est plus dangereuse pour la vie communautaire juive en Europe que toutes les autres formes d’antisémitisme, y compris l’antisionisme.


Il voit cela comme une forme relativement nouvelle de l’expression antisémite, restée latente depuis la Shoah. Pinhas Goldschmidt, président de la Conférence des rabbins européens, partage son analyse.


Après la guerre des Six Jours, et plus encore après la première guerre du Liban, la première intifada et les conflits plus récents comme la seconde guerre du Liban et l’opération Plomb durci, Israël a fourni le principal combustible des attaques antisémites contre les juifs européens.


A une époque où le Vieux Continent paraît enfin près de renoncer au nationalisme pour viser un continent sans frontières doté d’une monnaie unique, Israël dénote en prônant, avec son idéologie du sionisme, un nationalisme particulariste et ethnique (ou religieux). D’autant que cet Etat défie effrontément la législation internationale en perpétrant, au nom de ce même nationalisme juif, des atteintes aux droits de l’homme contre le peuple palestinien, dont les ambitions nationalistes sont, pour leur part, parfaitement justifiées dans notre monde post-colonial.


En présentant Israël sous ce jour très négatif, ce tableau permet aux Européens d’assouvir leur besoin d’expiation après la Shoah. Ravagés de culpabilité après le colonialisme et la destruction des juifs d’Europe, que pouvait-on trouver de mieux que de blâmer les victimes ? Soudain, ces Israéliens va-t-en-guerre, militaristes et nationalistes commettaient ce que l’on s’est empressé de qualifier de « Shoah » sur le peuple palestinien. En cessant d’être les tenants de la moralité, les juifs ne pouvaient plus blâmer les Européens pour leurs crimes.


Au XIXe siècle et au début du XXe, on reprochait aux juifs d’être cosmopolites, mécréants et dénués de racines. On les accusait de tout et de rien sous prétexte qu’ils n’avaient pas de terre. A la fin du XXe siècle, la situation est inversée : c’est précisément l’anachronisme du nationalisme juif qui désigne les juifs pour une condamnation.


Un ensemble de rites pittoresques


En même temps, il semble y avoir de la place, dans ce raisonnement antisioniste, pour le type de juifs assassinés pendant la Shoah. Le Juif errant, celui dont l’identité est définie par sa religion et ses textes religieux, et non par son lien à une terre particulière, devient en vogue en Europe (en particulier dans l’Europe de l’ouest et du centre, où le projet d’Europe unifiée est le plus populaire). Soudain, le juif à l’ancienne, éloigné du sionisme, apparaît comme le paradigme d’un nouveau cosmopolitisme, d’une Europe sans frontières qui rejette ce qui a été la cause de tous ses malheurs durant les deux guerres mondiales.


Jusqu’à présent, les Européens qui ont adopté cette mode post-nationaliste semblaient n’avoir aucun problème avec l’aspect religieux du judaïsme, qu’ils voyaient comme un ensemble de rites pittoresques caractéristiques d’un peuple ancien en exil.


Peu à peu toutefois, les choses changent. En juin 2001, la loi suédoise sur la circoncision marque, selon le Congrès juif mondial, « la première restriction juridique sur les pratiques religieuses depuis l’ère nazie ». Cette loi stipule que les circoncisions ne peuvent plus être pratiquées que par un médecin ou une infirmière, sous analgésie.


Depuis, divers groupes européens de droite et de gauche (notamment en Scandinavie, mais pas seulement) ont pris des mesures pour restreindre la circoncision, ainsi que l’abattage rituel. En juin dernier, par exemple, une cour de district de Cologne, en Allemagne, a estimé que la circoncision constituait une violence physique faite au nouveau-né et l’a définie comme « un dommage irréversible causé au corps ».


Puis fin 2012, une législation ratifiée par le cabinet allemand légalisait certes la circoncision, mais la décision du tribunal de Cologne avait déjà initié, à l’intérieur du pays, un débat virulent qui révélait une antipathie surprenante à l’encontre de ce rituel. Un sondage mené pour le magazine allemand Focus a établi que 56 % des sondés approuvaient cette décision, contre 35 % qui s’y opposaient et 10 % d’indécis.


En Grande-Bretagne, un sondage commandé par le Jewish Chronicle et publié en mars a indiqué que 38 % des Britanniques souhaitaient interdire la circoncision pour motifs religieux, alors que 35 % s’opposaient à cette interdiction ; 27 % ne se prononçaient pas.


Quand l’Islam a mauvaise presse


Pourquoi ces attaques surviennent-elles maintenant ? Robert Wistrich, de l’Université hébraïque, affirme qu’en réalité, « l’anti-judaïsme » a toujours été présent en Europe. « Personne n’en parlait, car même si l’on trouvait ces rites aberrants, le dire tout haut n’était pas politiquement correct. La tolérance religieuse faisait partie des valeurs fondamentales et attaquer la religion juive aurait représenté une atteinte à la volonté de pluralisme. Or ce principe est aujourd’hui en train de s’effilocher. »


A l’origine de ce relâchement, il convient de voir la réaction des Européens à l’arrivée en masse de musulmans. Ces quarante dernières années, alors que le taux de natalité dégringolait en Europe, l’immigration en provenance de pays musulmans a atteint des sommets sans précédent. Aujourd’hui, elle constitue environ 10 % de la population dans de grands pays comme la France, l’Allemagne, la Suède, la Belgique, la Hollande et la Suisse. Au Royaume-Uni et au Danemark, ce pourcentage s’élève à 5 %.


Mais l’islam a désormais mauvaise presse en Europe. En avril dernier, un sondage du Tilder/Institut Montaigne révélait qu’en France, toutes les religions étaient considérées d’un œil positif par 73 % des Français, sauf l’islam. Selon une autre enquête, signée Ipsos/Le Monde, 74 % considèrent l’islam comme une religion intolérante et 80 % estimaient qu’il tendait à s’imposer de force dans la société française.


Une enquête parallèle conduite en Allemagne l’an dernier a donné des résultats similaires : 70 % des sondés associaient l’islam au fanatisme et au radicalisme, 64 % affirmaient que cette religion disposait à la violence et 60 % évoquaient un certain penchant à la revanche et aux représailles. 53 % des Allemands s’attendaient à un prochain affrontement entre islam et christianisme.


Si l’islam est sans aucun doute la cible principale des dernières campagnes xénophobes contre la circoncision et l’abattage rituel, les juifs d’Europe en sont les « victimes collatérales ». Il suffit, pour s’en convaincre, de citer les déclarations de Marine Le Pen, leader du Front National et forte de 18 % des suffrages aux dernières élections présidentielles, qui se déclare hostile au port de signes religieux distinctifs, y compris la kippa. Pour elle, la kippa ne constitue pas un problème pour le pays, mais elle doit être proscrite, au même titre que le voile ou le niqab, « au nom de l’égalité ». « Que diraient les gens si je me contentais d’interdire les signes distinctifs musulmans ? Ils m’accuseraient de détester les musulmans », a-t-elle déclaré, avant de demander aux juifs de France de concéder ce sacrifice mineur et de se conformer aux règles établies, pour le bien de la laïcité et pour lui éviter, à elle, d’être taxée d’islamophobie.


Un affront à la perfection de la Nature


Simultanément, une autre dynamique est en œuvre à gauche. La laïcité européenne a une longue histoire d’anticléricalisme et d’opposition à la religion. Beaucoup détestent le judaïsme sans pour autant le distinguer des autres religions. De grands intellectuels comme le biologiste Richard Dawkins, auteur entre autres de Pour en finir avec Dieu, ou Christopher Hitchens, qui a signé Dieu n’est pas grand, ont attaqué les trois religions monothéistes en affirmant, arguments à l’appui, qu’elles étaient à l’origine de la plupart des crimes et des génocides dans ce monde. Une théorie adoptée par les élites intellectuelles laïques des sociétés européennes, et qui s’inscrit dans l’idée que les droits de l’homme doivent l’emporter sur la tradition. Cela consiste, pour le cas de la circoncision, par exemple, à défendre le droit de l’enfant mâle à préserver son intégrité physique.


Comme le souligne Robert Wistrich toutefois, des courants intellectuels plus profonds (conscients ou inconscients) sont à l’œuvre dans l’opposition des Européens à la circoncision. Il faut souligner que l’obligation juive de couper le prépuce d’un nouveau-né a été une source d’opprobre, non seulement dans le monde moderne, qui célèbre les droits des individus à protéger leurs corps, mais aussi dans la Grèce antique, qui voyait cette pratique comme un affront à la perfection de la nature.


Par ailleurs, l’obstination des juifs à conserver ce rite représente tout ce qui ne plaît pas aux chrétiens dans « l’Israël charnel ». Au lieu de lire les Ecritures de façon allégorique, les juifs les appliquent à la lettre. Or, selon Paul et d’autres Pères de l’Eglise, la circoncision évoquée dans la Bible ne faisait pas référence à un geste concret : il ne fallait pas couper réellement la chair, comme le croient les juifs, mais interpréter cela comme une « circoncision du cœur », une ouverture au message de Dieu transmis par son messie, Jésus. Lire le texte de façon littérale, c’est refuser de reconnaître Dieu quand Il marchait parmi les vivants.


Dans l’Epître aux Galates, par exemple, Paul enseigne que le sens littéral n’est pas seulement inapplicable pour ceux qui ont accepté l’Evangile, mais positivement dangereux. Quand les fidèles non juifs de Jésus traitaient la circoncision comme un acte nécessaire, ils mettaient à tort l’accent sur le signe matériel et se révélaient comme coupés du Christ et du Saint-Esprit par le désir de la chair.


Hegel vs. Kant


Dans un récent livre à succès (non encore traduit en français), Anti-Judaism : The Western Tradition (Antijudaïsme : la tradition occidentale), David Nirenberg montre comment la préoccupation que les chrétiens ont des juifs et du judaïsme – non pas nécessairement les juifs en chair et en os, mais ce qu’ils représentent – fait partie intégrante de la culture occidentale.


Les affirmations comme celles de Paul concernant le côté charnel des juifs, leur matérialisme, leur obsession de la lettre plutôt que de l’esprit et leurs rituels – dont la circoncision – concernent des thèmes qui obsèdent un large éventail de penseurs européens laïcs, de William Shakespeare à Emmanuel Kant, en passant par Karl Marx et Max Weber, pour n’en nommer que quelques-uns.


Ainsi, quand Friedrich Hegel lance une attaque philosophique contre Kant, il le fait en termes de judaïsme. La philosophie de Kant, estime Hegel, était un formalisme juif fanatique. Et quand, à son tour, Arthur Schopenhauer attaque Hegel, il utilise exactement la même tactique : Hegel et ses adeptes étaient « juifs » en raison des habitudes de pensée philosophique qu’ils avaient acquises.


S’émerveillant sur la puissance de ces habitudes sur la pensée pure, Schopenhauer va jusqu’à faire remarquer : « Les hommes arrivent au monde incirconcis… c’est-à-dire pas en tant que juifs. »


Problème d’objectivité


Il est impossible de déterminer dans quelle mesure cette longue et très négative obsession continue à exercer une influence (consciente ou inconsciente) sur la perception et la sensibilité européennes vis-à-vis des juifs. Le rapport préparé pour l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe par Marlene Rupprecht, députée sociale-démocrate au Bundestag allemand, apparaît très nettement comme un texte tendancieux ; on dirait que le véritable objectif de Rupprecht est de proscrire une pratique fondamentale de la foi juive.


Dans une partie intitulée « Arguments régulièrement présentés en faveur de la circoncision des garçons et de son autorisation légale », elle cite une conclusion de l’American Academy of Pediatrics Task Force on Circumcision (groupe de travail de pédiatres américains sur la circoncision) en 2012 : « Les avantages de la circoncision pour la santé des petits garçons l’emportent sur les risques », car la circoncision permet d’éviter les infections urinaires, la transmission du virus du Sida et de certaines infections sexuellement transmissibles et le cancer pénien.


Elle souligne ensuite que l’Organisation mondiale de la Santé préconise la circoncision, dans la mesure où celle-ci réduit d’environ 60 % les risques d’infection par le VIH chez les couples hétérosexuels.


Jusque-là, tout va bien…


Mais soudain, inexplicablement, dans cette même section qui devait regrouper les arguments favorables à la circoncision, Marlene Rupprecht présente celle-ci comme « le côté sombre des religions des juifs et des musulmans), de leurs traditions et, en somme, de leur identité ». En matière d’objectivité, on a vu mieux…


Le nouvel ordre de l’Europe


Influencée peut-être par l’apôtre Paul, Rupprecht recommande alors un rituel alternatif, une cérémonie de nomination dans laquelle on ne couperait pas la chair. Elle affirme même qu’un tel rituel se révélerait spirituellement supérieur, car il serait accompli « dans l’état d’esprit adéquat », « sans ce grand conflit émotionnel, cette répugnance et ces regrets » ressentis par les parents à l’heure de la circoncision de leur fils.


Quelles que soient les motivations qui la sous-tendent, la récente offensive contre la circoncision et d’autres aspects rituels du judaïsme comme l’abattage rituel représente, pour la vie juive en Europe, une menace plus grave que ne l’a jamais été l’antisionisme. Même les juifs laïcs sans affiliation à une communauté ou à une quelconque institution juive font généralement circoncire leurs fils, parce qu’ils voient cela comme un rite de passage fondamental. Mettre cette pratique hors-la-loi, c’est dire en substance aux juifs qu’ils n’ont pas d’avenir en Europe.


De nombreux Européens semblent d’ailleurs souhaiter la fin de la présence juive en Europe, qui serait selon eux le prix à payer dans la bataille contre la présence croissante des musulmans. Comme dit Goldschmidt, « les Européens sont en train de redéfinir ce qu’est “l’européanisme”. La question est de savoir s’il y aura de la place pour les juifs dans ce nouvel ordre. »


Related Content

February 11, 2018
Les nouveaux « judaïsants »

By DAN HUMMEL