Courageux et téméraire

Un militant pacifiste égyptien, qui plaide pour de meilleures relations égypto-israéliennes, a dû braver la police secrète pour s’entretenir avec le Jerusalem Post au Caire.

By MÉLANIE LIDMAN
February 19, 2013 13:17
Emad el Dafrawi, dans un café du Caire

2002JFR15 521. (photo credit: Mélanie Lidman)

Le Caire, deux ans après la Révolution du 25 janvier.
S’il y a bien un sujet que les activistes politiques ont étonnamment laissé de côté, c’est Israël. Les Egyptiens de tous bords sont généralement indifférents à l’Etat hébreu, une position qui n’a pas changé depuis les débuts de la Révolution. Souvent, les militants expliquent que l’Egypte rencontre de trop nombreuses difficultés internes pour pouvoir s’occuper de son pays voisin.

Cependant, un petit groupe d’entre eux a choisi de ne pas ignorer la question israélienne. Non au Service militaire obligatoire est un mouvement pacifiste, lancé par Maikel Nabil Sanaad en 2009 afin d’encourager les Egyptiens à exercer leur droit de refuser à s’enrôler et promouvoir des valeurs pacifistes.

Emad el Dafrawi est une figure de proue du mouvement et un pacifiste convaincu. A ses yeux, prôner la paix concerne tous les pays – y compris Israël. « S’il n’y avait pas eu de conflit et de guerres entre l’Egypte et Israël, je pense que nous serions plus proches de la démocratie aujourd’hui ici », déclare Dafrawi, dans un quartier sud du Caire. « C’est une question récurrente que l’on agite pour détourner l’attention du peuple des problèmes internes ou des réelles difficultés qui les affectent ».

Agé de 25 ans, le jeune homme a grandi dans une famille musulmane. Il se revendiquait apolitique à l’adolescence.

Puis, étudiant en communication à l’université, il entreprend de lire la presse internationale afin d’améliorer son anglais.

Et découvre alors que les médias officiels égyptiens sont biaisés. « Les Egyptiens ne se rendent pas compte à quel point ils sont manipulés sur la question israélienne et à quel point on leur ment », déplore le militant.

« Les Egyptiens ordinaires ne haïssent pas les Juifs et les Israéliens d’emblée, ils les haïssent à cause de la propagande médiatique et parce qu’on leur dit qu’Israël ne devrait pas exister ».

Un langage péjoratif

De petite stature, Dafrawi s’exprime très posément. Il est évident qu’il a longuement réfléchi à chacun de ces arguments. Il refuse notre suggestion de remplacer Israël par le mot « Canada », alors que l’entretien à lieu à Groppi’s, une institution cairote réputée pour ses desserts. « A mes yeux, rester silencieux, c’est s’incliner devant le racisme et la bigoterie », écrira-t-il dans un e-mail après l’interview, confirmant qu’il souhaite que son nom soit dévoilé.

Le jeune homme défend ses opinions avec une détermination qui force l’admiration. Pour avoir refusé de faire l’armée – obligatoire chez les hommes égyptiens – il n’a le droit ni de travailler ni de voyager, sauf sur permission exceptionnelle des forces militaires.

Voilà plus d’un an qu’il vit avec sa famille, et subsiste bien difficilement grâce à son travail de traducteur en free-lance.

Ses proches ne le soutiennent pas dans son choix, mais évitent d’en parler pour le moment. Il pourrait demeurer coincé dans cette situation difficile jusqu’à l’âge de 30 ans où le service militaire ne sera plus obligatoire.

Dafrawi ne se considère pas pour autant comme pro-Israël, réalisant bien les connotations multiples de ce terme. Il critique un certain nombre de mesures du gouvernement israélien et considère que Tsahal fait usage d’une force disproportionnée face aux Palestiniens de Gaza. Mais il demeure convaincu de la nécessité d’aplanir les relations avec Israël et encourage les Egyptiens à s’informer afin de se former leurs propres opinions.

Et de citer l’exemple de l’attaque terroriste en 2011 à Eilat. Le 18 août 2011, des terroristes de la bande de Gaza pénètrent en Israël via le désert du Sinaï et tuent 8 Israéliens, dont un chauffeur de bus Egged et un certain nombre de soldats avant de franchir à nouveau la frontière égyptienne. L’Etat hébreu réplique et se lance à la poursuite des assaillants.

5 soldats égyptiens sont tués au cours de l’échange de tirs, générant de violentes émeutes anti-Israël au Caire au cours desquelles les manifestants envahissent l’ambassade israélienne.

« Les gens ont protesté par la violence, car ils ne connaissaient pas l’histoire depuis le début », explique Dafrawi. Les médias locaux n’ont rapporté que les tirs des soldats israéliens sur les soldats égyptiens, sans mentionner l’attaque terroriste. Impossible dans ces conditions de se forger une opinion impartiale, déplore le jeune homme. Au lieu de quoi, l’incident attise les sentiments anti-israéliens de la population.

« Ils partent du postulat qu’Israël est toujours un Etat agresseur, attaquant, que l’armée tire sur quelqu’un sans raison, parce que l’envie lui en prend ». Les agences de presse arabes renforcent ces idées en employant un langage péjoratif à l’endroit d’Israël, explique-t-il. « Ils choisissent délibérément les termes qui vont déchaîner la passion des gens ».

« Quand on a peur, on ne fait rien »

A la moitié de l’entretien, une forte explosion se fait soudain entendre un peu plus loin dans la rue. Sur le trottoir, la foule affairée s’arrête un instant pour observer ce qui se passe avant de reprendre sa course. « Je ne sais pas exactement ce que c’était. Mais, vous savez, c’est la routine », dit-il en chassant l’événement de la main. « C’est peut-être le pneu d’une voiture qui a explosé. Les gens ne s’inquiètent plus tellement lorsqu’ils entendent un bruit de ce genre. Reprenons notre entretien ».

Dafrawi accuse également Israël de ne pas savoir fournir une information de confiance sur l’Etat hébreu aux Egyptiens. L’Etat hébreu, pointe-il, n’a pas su normaliser les relations bilatérales comme promis lors du traité de paix de 1979 et aurait dû, tonne le militant, créer des relations durables avec les citoyens égyptiens directement, au lieu de s’en remettre uniquement à la dictature. « Les régimes ne perdurent pas », ditil.

« Historiquement, les régimes font tout ce qu’ils peuvent pour régner, mais ils finissent toujours par s’effondrer ».

Dafrawi n’est pas sans savoir que ses opinions lui font courir un danger dans son pays, tandis qu’il met un point d’honneur à évoquer Israël dans des lieux publics et souhaite que sa photo et son nom complet soient publiés dans un « journal ennemi ».

« Je dis ce que je veux et je sais que cela peut me nuire », dit-il sans s’émouvoir. « On pourra prétendre qu’ils s’agit d’un complot, on pourra faire croire aux gens que je collabore avec l’entité sioniste et autres âneries de ce genre, mais pourquoi m’en soucierai-je ? Quand on a peur, on ne fait rien ».

Le jeune militant oscille entre espoir et fatalisme. Interrogé sur les dangers de soutenir publiquement la paix avec Israël, il fait grise mine. « De toutes les manières nos vies sont gâchées, fichues. Il vaut mieux au moins essayer.

Peut-être que les générations à venir auront un meilleur avenir », pointe-t-il. Mais une note d’espoir perce malgré tout dans ses propos.

« La situation va s’améliorer et je vais vous dire pourquoi.
Ils ne peuvent pas contrôler l’information autant qu’ils le voudraient. Ils ont beau essayer, vous verrez que les gens obtiendront l’information autrement. Les gens commencent à questionner leurs propres croyances », s’enthousiasmet- il. Et de rappeler qu’après la seconde guerre mondiale, il fallut des années aux Allemands pour changer d’opinion sur les Juifs. « Mes idées pacifistes ne sont pas représentatives de la jeunesse, car personne ne peut représenter toute la jeunesse égyptienne », commente-t-il. « Mes idées sont représentatives de ceux qui veulent vivre en paix, qui aspirent au progrès et en ont assez de ce climat de haine, de propagande et de racisme ».

L’entretien est sur le point de s’achever quand Dafrawi penche la tête vers la table voisine et murmure : « Nous avons de la compagnie ». Un homme en costume sombre semble prêt à partir. Selon le militant, il était là depuis environ la moitié de l’interview. On frissonne. Ces jeunes militants ont beau être déterminés, l’Egypte n’en conserve pas moins un long chemin à parcourir.


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