Israël-Jordanie : retour à la case départ

Le traité israélo-jordanien met surtout l’accent sur la coopération en matière de sécurité. Malgré les espoirs initiaux, le grand rêve de paix ne s’est jamais réalisé.

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November 4, 2014 15:02
Soldats de Tsahal postés près de l’entrée du pont Allenby, près de Jéricho.

Soldats de Tsahal postés près de l’entrée du pont Allenby, près de Jéricho.. (photo credit: RONEN ZVULUN / REUTERS)

A l’occasion du 20e anniversaire du traité de paix avec la Jordanie, le ministre de la Défense Moshé Yaalon évoque, cette semaine, l’importance de l’« alliance stratégique » entre Israël et le royaume hachémite. Le fruit des événements de septembre 1970, estime-t-il. Pas tout à fait.
Car si ces événements ont été décisifs pour promouvoir les relations spéciales, encore secrètes, entre les deux parties, celles-ci résultent d’une coopération étroite et clandestine du renseignement et de la sécurité, commencée dix ans plus tôt, ainsi que de leur position géostratégique unique.

Bref rappel : après trois ans où l’OLP de Yasser Arafat crée en Jordanie un Etat dans l’Etat, qui menace l’existence même du régime, le roi Hussein décide que cela suffit. Il déclare la guerre à l’OLP et son armée, la fameuse Légion arabe, et massacre les combattants palestiniens.
Le président syrien Hafez el-Assad, qui, avec son approche antimonarchiste radicale, se considère comme un partisan de la cause palestinienne, envoie ses tanks porter secours à l’OLP.
Le monarque jordanien redoute alors une invasion qui entraînerait son renversement. Sous les encouragements de l’administration Nixon, qui voit en lui un allié régional pro-américain, Israël entre dans la danse. Jérusalem concentre ses forces le long de la frontière israélo-jordanienne et envoie son armée de l’air patrouiller dans les cieux. Un avertissement aux envahisseurs syriens : elle est prête à agir. Le message n’échappe pas à Damas.
Assad ordonne à ses tanks de faire demi-tour. La vie du roi et son régime sont sauvés par l’intervention israélienne. Et ce n’est pas la première fois.

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Entente cordiale

Le ministre de la Défense qualifie également les relations entre les deux pays d’« alliance secrète », sans plus de précisions. Ce n’est pourtant pas un mystère. Ils partagent des intérêts communs et sont exposés aux mêmes menaces : les terroristes palestiniens et les islamistes arabes.
Ainsi, la Jordanie est depuis toujours le meilleur allié stratégique d’Israël dans la région.
Cette entente cordiale est antérieure à la création de l’Etat : lorsque le roi Abdallah Ier, fondateur du royaume avec l’aide des Britanniques, commence à flirter avec les dirigeants sionistes.
A la veille de la guerre d’Indépendance, il rencontre secrètement Golda Meir à deux reprises, dans l’espoir d’empêcher la création de l’Etat d’Israël, et offre à la communauté juive de Palestine une entité autonome au sein de son royaume. L’offre est rejetée par Meir, mais les deux parties parviennent à un accord tacite.
Israël permet à la Légion arabe de conquérir le territoire alloué par le plan de partage des Nations unies à un futur « Etat arabe », à savoir la Judée-Samarie, et en retour, la Jordanie s’engage à ne pas envahir les zones affectées à l’Etat juif.
En dehors de quelques combats locaux autour de Jérusalem, les deux parties respectent leurs engagements.

Après la guerre de 1948, la Jordanie annexe la Cisjordanie et contrôle les deux rives du Jourdain. En raison de ses relations avec les Juifs et Israël, trois ans plus tard, Abdullah est assassiné par un tireur palestinien. En 1952, son petit-fils, le jeune Hussein, est couronné.
Au cours des dix années qui suivent, le nouveau roi a du mal à survivre dans l’océan agité du panarabisme prôné par le président égyptien Gamal Abdel Nasser, qui conspire à son renversement. Durant cette période, Israël aide Hussein à échapper, au moins par deux fois, à des tentatives d’assassinat. Jérusalem considère Amman comme une zone tampon contre l’expansion du radicalisme arabe de l’Irak et de la Syrie. D’où l’intérêt évident à voir le roi conserver sa couronne et s’assurer que la Jordanie demeure pro-occidentale.

Les erreurs d’Hussein

Pourtant, il faudra attendre 1963 pour que le roi réalise qu’il est de son intérêt d’entretenir de bonnes relations avec Israël, le meilleur garant de la survie de son régime. Cette année-là, il rencontre secrètement à Londres Yaacov Herzog, alors vice-directeur général du Bureau du Premier ministre. L’instigateur de la rencontre n’est autre que le Dr Emmanuel Herbert, médecin privé du roi, un juif britannique doublé d’un ardent défenseur d’Israël, qui entretient des liens étroits avec les dirigeants sionistes britanniques.
Malgré ses liens secrets, cela n’empêche pas Hussein de commettre la plus grosse erreur de la Jordanie. Le roi est incapable de résister aux menaces de Nasser et rejoint l’Egypte dans la guerre contre Israël. Au cours de la guerre des Six Jours, la Jordanie perd la Judée-Samarie.
Le roi Hussein réalise bientôt son erreur. Il renouvelle alors ses relations secrètes avec Israël et continue à rencontrer les dirigeants israéliens. Il participera des dizaines de fois à des rencontres avec les dirigeants du Mossad, longtemps avant la signature du traité de paix en 1994.

En fait, de 1968 jusqu’à sa mort en 1999, Hussein a rencontré chacun des Premiers ministres israéliens. A une exception près toutefois : Menahem Begin, qui signe la paix avec l’Egypte, mais refuse de rencontrer le monarque jordanien.
Au cours de ces réunions, le roi expose ses idées, basées sur les renseignements fournis par les services secrets, à propos des développements régionaux. Il fournit également des informations de temps en temps, comme lors d’une réunion avec Golda Meir en septembre 1973 où il l’avertit que l’Egypte et la Syrie ont décidé d’attaquer Israël. Les chefs israéliens du renseignement refusent d’ajouter foi à ces allégations. Deux semaines plus tard, éclate la guerre du Kippour.
Il s’agit une fois de plus d’une erreur de jugement de la part du roi, en termes d’intérêts jordaniens. S’il avait rejoint les armées d’invasion, il aurait peut-être pu forcer Israël à se retirer au moins partiellement de la Cisjordanie, comme ce fut le cas pour le Sinaï et Quneitra sur le plateau du Golan.

Un rêve brisé

Le traité de paix de 1994 vise à normaliser les relations principalement sur deux fronts. Tout d’abord, il s’agit de mettre sur la place publique certaines des relations secrètes entre les deux nations en matière de sécurité. Le renseignement jordanien est l’un des meilleurs partenaires du Mossad, au point qu’ils agissent ensemble contre un ennemi commun : les Palestiniens. Les Jordaniens alertent le Mossad contre les terroristes. Ils vont parfois jusqu’à les remettre à Israël et laissent les experts israéliens assister aux interrogatoires d’extrémistes palestiniens. Le renseignement jordanien se montre même prêt à assassiner les terroristes du Hamas et du Hezbollah si nécessaire.
Le deuxième objectif est de générer des liens économiques et d’aider la Jordanie à renforcer son économie. Si l’aspect sécuritaire est satisfaisant, les relations économiques entre les deux parties n’ont jamais vraiment décollé. Certes, Israël pompe dans le lac de Tibériade l’eau qu’elle fournit à la Jordanie qui en a désespérément besoin. Il est vrai également que certaines entreprises textiles israéliennes ont ouvert des usines en Jordanie, principalement en raison du faible coût de la main-d’œuvre. Tout récemment, un accord a été signé pour approvisionner Amman en gaz naturel israélien. Il existe aussi une ligne aérienne directe entre les deux pays. Mais ces activités sont insuffisantes et la Jordanie souffre des lourdeurs bureaucratiques israéliennes, masquées par les prétendus problèmes de sécurité. La triste réalité d’une paix froide n’a pas répondu aux grands espoirs de dividendes de la paix.

Par-dessus tout, reste le problème dominant : celui de la question palestinienne toujours sans solution. La Jordanie voit d’un bon œil la création d’un Etat palestinien. Elle redoute qu’un jour Israël expulse les Palestiniens de Judée-Samarie pour laisser place à de nouvelles implantations juives. Ce qui ferait du royaume, qui possède déjà une majorité palestinienne de quelque 70 %, un véritable Etat palestinien.
Que reste-t-il donc des grands espoirs de paix avec la Jordanie ? Un rêve brisé, et des intérêts communs dans le domaine de la sécurité et du renseignement. En d’autres termes, retour à la case départ.



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