L’Egypte sans tête

Au bord de la guerre civile, l’Egypte a plus que jamais besoin d’être réformée. Une lourde tâche que n’ont pas su assumer les Frères musulmans.

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July 16, 2013 17:55
Déchus, les Frères musulmans maintiendront-ils leur emprise sur la société égyptienne ?

P7 JFR 370. (photo credit: Amr Abdallah Dalsh / Reuters)


L’Egypte est plongée dans le chaos. Jadis symbole de stabilité, prospérité et tolérance, le plus grand Etat arabe est aujourd’hui au bord de la guerre civile. Très inquiétante pour les Egyptiens, sa situation est également une source d’inquiétudes pour ses voisins, mais aussi d’autres contrées plus éloignées.

Rappel historique. L’âge d’or égyptien ne fut pas l’oeuvre des pharaons qui bâtirent les pyramides, mais de leurs successeurs grecs qui ont construit Alexandrie, relié l’Egypte au continent européen pour en faire le coeur battant de la région. Le long du Nil, les terres fertiles nourrissaient une grande partie du monde antique, tandis qu’érudits grecs, romains et juifs échangeaient leurs idées dans la bibliothèque d’Alexandrie. L’Egypte était un havre de culture et d’inspiration, un pivot de la mondialisation d’alors.

La semaine dernière, après que l’armée égyptienne ait tué plus de 50 manifestants islamistes au Caire, l’Egypte semblait plus que jamais différer son image antique : c’est désormais un Etat appauvri et intolérant, à la croisée du clash mondial entre les civilisations. L’intensité des événements aurait été difficile à encaisser partout ailleurs, mais plus encore dans un pays où, encore récemment sous la houlette d’Hosni Moubarak, de longues années pouvaient s’écouler sans que Le Caire ne fasse la « une » de la presse internationale.

Mais voilà qu’en l’espace de quelques jours, des millions d’Egyptiens sont descendus dans la rue, le gouvernement a été renversé par l’armée, la constitution a été abolie, un massacre a eu lieu et des appels à la guerre civile se font désormais entendre. Que s’est-il donc passé et quel avenir pour l’Egypte ?

L’ampleur de la catastrophe 

En se penchant sur la crise égyptienne, on découvre un patient économique en attente d’un triple pontage. La nation, jadis le plus grand exportateur au monde de blé, en est aujourd’hui le plus grand importateur. Pas plus tard que jeudi 11 juillet, le ministre des Approvisionnements du président déchu Mohammed Morsi, a affirmé que l’Etat disposait de réserves de blé pour 2 mois seulement dans ses entrepôts.

Contrairement aux deux autres puissances régionales que sont l’Iran et la Turquie, l’Egypte n’a pas su sortir de l’ère agraire. Tandis que Téhéran s’est appuyé sur son pétrole et qu’Ankara a fait la guerre à l’illettrisme et s’est lancé dans une révolution industrielle, la nation égyptienne demeure essentiellement agricole et plus de 50 % de sa population est toujours analphabète. Pire encore : alors que sa population a plus que doublé sous l’ère Morsi, près de 40 % de son PIB est dévoré aujourd’hui par un secteur public désespérément boursouflé. Et 3 % supplémentaires, soit 15 milliards de dollars, partent en subventions à l’énergie et à l’alimentation.

Une situation tout simplement intenable, mais personne n’a osé s’y attaquer jusqu’à présent, de peur que la hausse des prix et la perte de milliers d’emplois ne génèrent de graves émeutes. Voilà pourquoi, à l’arrivée des islamistes, d’aucuns espéraient qu’ils useraient de leur assise populaire pour faire passer l’amère pilule. C’était peine perdue. Morsi avait visiblement d’autres projets.

Qu’il n’ait pas souhaité réformer l’économie égyptienne, ou n’ait pas compris la gravité de la situation, le président n’a rien fait pour réduire les dépenses de l’Etat et a cru pouvoir maintenir le pays hors de l’eau en empruntant.

Se tournant vers le FMI, il s’est vu exiger de réduire les subventions gouvernementales de 2,5 milliards, chose qu’il n’a pas faite. Abandonnant le Fonds monétaire international, l’Islamiste s’est ensuite tourné vers l’Allemagne, puis vers la Russie. Mais, faute de réformes économiques, les deux puissances ont également refusé de mettre la main au coffre-fort.

Un budget trop dépensier 

Repoussant toujours l’inévitable réhabilitation financière, Morsi a confirmé son incompétence économique en sollicitant non plus un prêt de 3,2 milliards de dollars, comme le gouvernement précédent, mais 4,8 milliards.

Résultat : jadis attractives, les obligations gouvernementales, dégradées par les agences de notation internationale, ont plongé dans le rouge, ce qui rend, bien entendu, le financement de la dette encore plus difficile. En parallèle, la sécurité publique s’est également effondrée, confinant à l’anarchie et chassant le capital du pays, mais aussi les touristes des rues du Caire. Dans sa chute, le tourisme qui générait autrefois 10 % du PIB égyptien, a entraîné avec lui quelque 3 millions d’emplois. Ce budget dépensier allié à une baisse des revenus s’est avéré catastrophique.

Lorsque Moubarak a été chassé du pouvoir, le pays disposait ainsi de 36 milliards de dollars en devise étrangère. Cette réserve a aujourd’hui fondu à 12 milliards et si rien n’est fait dans les plus brefs délais, l’essence et l’alimentation viendront à manquer rapidement.

En d’autres termes, l’Egypte a aujourd’hui grandement besoin d’un Alexandre le Grand ou, mieux encore, d’un Joseph, soit un leader économique qui saura lui faire reprendre le chemin de la prospérité. Au lieu de quoi, jusqu’à la semaine dernière, le pays avait à sa tête un fondamentaliste pour qui la prospérité n’est pas un objectif et même peut-être une menace, avec son lot de libéralisme, de mobilité et d’indiscipline.

Quelles qu’aient été leurs intentions, les Frères musulmans ont ruiné l’Egypte et l’ont mené au bord de la guerre civile. C’est pourquoi le mouvement de masse qui les a destitués pourrait marquer un tournant non seulement pour l’Egypte, mais pour le Proche-Orient en général et l’islamisme en particulier. En effet, que des millions de manifestants soient descendus dans la rue pourrait augurer du déclin de l’islamisme mondial. Jamais, depuis son irruption politique il y a 34 ans en Iran, le fondamentalisme musulman n’avait été défié aussi massivement, aussi frontalement et aussi spontanément là où il s’était toujours senti le plus à l’aise : dans la rue.

Statut préféré : martyr 

Malheureusement, sonner le glas de l’islamisme égyptien serait prématuré. Certes, ce qu’il est désormais convenu d’appeler le « coup d’Etat de juillet » signe un grave échec pour la branche égyptienne des Frères musulmans, dévoilant un manque de préparation abyssal avant leur arrivée au pouvoir. La terrible gestion économique de Morsi restera dans toutes les mémoires comme la preuve que les islamistes savent donner la charité, mais sont très mal équipés pour diriger un pays, et encore moins pour le sauver de la faillite.

Mais, dans le même temps, leur éviction forcée, et le massacre du Caire ont porté atteinte à la cause antiislamiste.

Car si les récentes arrestations de centaines de leaders fondamentalistes devraient les empêcher provisoirement de se réorganiser, elles devraient tout autant servir leur image de martyr, image qu’ils cultivent depuis la destitution de Morsi. Chassés du pouvoir par la force et non par un processus démocratique, les islamistes retournent à leur état favori : très peu de responsabilités, beaucoup d’autorité. Sans l’intervention de l’armée, leur chute leur aurait été bien plus fatale.

En attendant, le général Abdel Fatah al-Sisi est vu de toutes parts comme le véritable leader émergent, et le rôle joué par l’armée fait penser à une restauration du régime militaire qui régna 60 ans durant, entre la fin de la monarchie et la chute d’Hosni Moubarak. Difficile de prévoir le cours des événements, alors que ladite feuille de route militaire appelle à des élections parlementaires et présidentielles en février 2014, et à l’adoption d’une nouvelle constitution dans le courant de l’année.

Dans le meilleur des cas, le gouvernement d’intérim, sans ambitions politiques propres, s’avérera courageux et pragmatique et fera la sale besogne pour le prochain gouvernement qui émergera du scrutin. De sérieuses restrictions budgétaires couplées à une restauration de la sécurité publique et au retour de capitaux devraient rebâtir la confiance nécessaire des Egyptiens en leurs leaders et en l’avenir de la nation.

Affronter une confrérie aux abois 

Mais pour cela, il faudra qu’Adly Mansour, juriste de carrière, président de la Cour suprême et aujourd’hui président par intérim, fasse preuve d’une détermination exemplaire et d’une vision à long terme, lui qui s’est vu attribuer une fonction qu’il n’avait sans doute jamais pensé occuper. Il faudra de la détermination pour affronter la classe populaire, qui se verra privée de subventions, mais aussi la classe moyenne, qui compte des fonctionnaires par millions.

Il en faudra aussi pour le bras de fer avec l’armée, cellelà même qui l’a nommé à son poste, dont la taille et le coût dépassent largement les besoins nationaux. Si le gouvernement d’intérim se lance sur une telle voie, puis passe le relais à un gouvernement laïc qui continuera sur le même chemin, alors le drame de ces derniers jours pourra être considéré comme l’avènement d’une époque salvatrice. Mais, là encore, malheureusement, les chances d’un tel scénario sont minces.

Le gouvernement de transition va devoir affronter une confrérie musulmane aux abois, qui incitera les masses contre toute réforme positive que les dirigeants du Caire tenteront de mettre en place. Le bain de sang de lundi 8 juillet deviendra le Bloody Sunday national et le départ de Morsi sera comparé à celui de Salvador Allende (le premier dirigeant marxiste à avoir été démocratiquement élu président en Amérique latine). Les mêmes terroristes qui ont, par le passé, attaqué les métropoles et autres sites touristiques dramatiquement vulnérables d’Egypte, repartiront à la charge, assoiffés de vengeance.

Pendant ce temps, le gouvernement arrêtera, emprisonnera, voire tuera de nombreuses personnes, tandis, que dans les mosquées, les imams prêcheront des idées contraires à l’idéologie libérale. Ce sera également la guerre du côté du Sinaï. Les islamistes ont attaqué des avant-postes militaires égyptiens, ainsi que le convoi d’un haut gradé, tuant même un prêtre chrétien à El-Arish. En réponse, la semaine dernière, l’armée a tué quelques dizaines de fondamentalistes, et en a arrêté des centaines.

Le prélude à une opération qui pourrait nécessiter des milliers de soldats ainsi que l’accord d’Israël, conformément au traité de paix liant les deux pays. Alimentée par le Hamas, étroitement lié aux Frères musulmans, la lutte dans le Sinaï n’est que le prélude à la vaste bataille qui va se jouer pour l’avenir égyptien.

Pour gagner, la coalition de libéraux, de chrétiens et de généraux qui a bel et bien déclaré la guerre à l’islamisme égyptien devra remporter davantage que quelques guérillas. Il lui faudra produire des denrées alimentaires, créer des emplois et restaurer la tolérance qui faisait jadis la réputation de la société égyptienne. Une tâche à la hauteur des grands leaders, de la trempe d’Alexandre le Grand. Malheureusement, en l’état, l’esprit éclairé et le multiculturalisme qui fondent l’héritage d’Alexandre semblent appartenir au passé. Pour l’instant, l’Egypte ferait bien de rechercher un Joseph pour prendre la suite de Morsi. Si ce rédempteur économique est trouvé, protégé et autorisé à agir, alors le nouvel Alexandre arrivera de lui-même.

 



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