La diplomatie israélienne au pied du mur

Céder ou tenir tête ? Telle est la question pour Jérusalem, de plus en plus acculée par les Etats-Unis et l’Union européenne en matière de politique étrangère.

By LESLIE SUSSER
December 25, 2013 18:17
Carte du Moyen Orient.

P16 JFR 370. (photo credit: DR)

 
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Un équilibre en pleine mutation. En cette fin d’année 2013, Israël se trouve contraint de repenser les fondements même de sa politique étrangère dans un climat tendu qui voit des changements stratégiques bouleverser la région et le monde. Son allié privilégié, l’Amérique, s’affranchit de sa dépendance au pétrole moyen-oriental et, après les guerres d’usure menées en Irak et en Afghanistan, semble vouloir battre en retraite dans la région. Résultat : tous les cercles politiques israéliens sont taraudés par la question de savoir quelles en seront les conséquences pour l’Etat hébreu. Et se demandent si la fracture idéologique entre Jérusalem et Washington sur le dossier iranien et les négociations de paix avec les Palestiniens ne menacent pas durablement cette alliance.


L’Iran au cœur de la discorde


Les Américains tablent sur une résolution pacifique du conflit iranien et voient dans le démantèlement de son programme d’armes nucléaires, la promesse d’une mutation régionale en profondeur. Dans le meilleur des cas, selon la Maison-Blanche, l’Iran devrait non seulement suspendre sa course à la bombe, mais devenir le principal garant de la stabilité régionale. De son côté, Israël persiste à voir la région secouée par les clivages sunnites-chiites – qui opposent sunnites modérés se tenant aux côtés de l’Occident et chiites radicaux, dont l’objectif principal est la destruction des valeurs occidentales. Mais les Américains, eux, comptent sur une levée des sanctions opportunes, dont ils espèrent qu’elle sera à même de sensibiliser les Iraniens aux avantages de relations commerciales normalisées avec l’Occident et leur donner envie de rejoindre la grande famille des nations. Avec à terme, en cas de succès, une éventuelle dissolution de l’axe du mal – Iran, Syrie et Hezbollah – et à la clé, un Proche-Orient plus stable, avec Israël aux premières loges pour en tirer les bénéfices.


Une vision qui est loin d’être partagée par l’Etat hébreu. De son point de vue, le régime iranien en place ne se départira jamais de son animosité anti-occidentale, ni ne renoncera de son plein gré à son programme d’armement nucléaire.


Le conflit, qui a éclaté en public entre l’administration américaine et Binyamin Netanyahou, s’explique par la crainte du Premier ministre israélien que, dans leur précipitation à quitter la région, les Etats-Unis n’ouvrent la voie à la course à l’armement atomique, avec en tête l’Iran, à quelques semaines seulement du seuil nucléaire, ce qui pèse dangereusement sur la sécurité d’Israël.


« Oui à Israël, non à l’occupation »


Les divergences entre Jérusalem et Washington sur le dossier palestinien contribuent à consommer la fracture, en accentuant la pression sur des relations déjà mises à mal par le dossier iranien, où le gouvernement Netanyahou ne voit rien d’autre qu’un accord bâclé et une menace de plus à sa sécurité. Or, de même qu’avec un Iran qui rentrerait dans le rang, les Américains voient dans la résolution du conflit israélo-palestinien une pièce maîtresse de la stabilité régionale.


Défi pour la diplomatie israélienne, l’approche pour le moins timorée du gouvernement Netanyahou à l’occupation de la Judée Samarie, désormais dans sa 47e année, semble loin d’en signer la fin prochaine. Mis à part le monde arabo-musulman, la communauté des nations dans son ensemble – et très certainement ce qu’on appelle la « majorité morale » des pays occidentaux – salue la formidable réussite israélienne, un pays avec lequel ils sont plus que ravis de partager des relations fructueuses de réciprocité. Pour autant, tous s’accordent pour s’opposer implacablement à la présence israélienne en Judée-Samarie.


Ce « Oui à Israël/Non à l’occupation » s’est fait particulièrement sentir, lors de l’affrontement avec l’Union européenne qui avait hypothéqué la participation israélienne à « Horizon 2020 », un programme de recherche scientifique à l’échelle européenne qui devait gratifier l’Etat hébreu d’un fond colossal de 80 milliards de dollars pour sa participation. Qu’Israël, un pays qui ne fait pas partie du continent européen géographiquement, ait été admis comme participant à part entière, témoigne de la haute estime dans laquelle Bruxelles tient les avancées israéliennes en matière de recherche scientifique et ses potentiels de réalisation. L’insistance de l’Union européenne à mettre cette subvention sous condition – la garantie qu’elle ne serait pas destinée aux institutions, entreprises ou projets ayant des connexions avec les territoires situés au-delà de la Ligne verte de 1967 – se voulait cependant être un avertissement de ce qu’il en coûterait à l’Etat juif, en termes de coopération avec la communauté internationale, s’il persistait à maintenir cette occupation.


Le spectre d’une erreur stratégique


Il est évident que les relations stratégiques avec les Etats-Unis demeurent la pierre angulaire de la politique étrangère israélienne et que l’Europe est, à ce jour, son partenaire économique le plus important. Pour peu que les architectes de la diplomatie israélienne se tournent vers le futur, ils ne peuvent néanmoins que constater le fossé qui se creuse entre une Amérique soucieuse de se désengager de la région et une Europe, dont le seuil de tolérance envers l’occupation est en chute libre, prête à sanctionner l’Etat hébreu dans ses échanges commerciaux, en commençant par l’étiquetage des produits manufacturés dans les territoires disputés, affichant ainsi sa volonté de pénaliser les entreprises des implantations juives. Quelles réponses apporter à cet inquiétant avenir ?


La droite israélienne, ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman en tête, encourage Israël à tisser des partenariats alternatifs. Ce à quoi le centre et la gauche objectent qu’il serait bien plus avisé de calmer les tensions avec les Etats-Unis et l’Europe, en faisant avancer le dossier palestinien.


Face à l’approche américaine de l’épineux problème iranien, plutôt que d’aplanir les différends avec Washington, le gouvernement a choisi la confrontation publique, au motif que, selon son porte-parole, la sécurité d’Israël est en jeu. Selon le vice-ministre des affaires étrangères Zeev Elkin, Israël n’a pas d’autre choix que de défendre sa sécurité, car les conséquences d’une erreur stratégique pourraient se révéler pires qu’une tension temporaire avec les Etats-Unis.


Et de rappeler la décision de l’administration américaine d’autoriser les islamistes radicaux du Hamas à participer aux élections nationales en 2006 dans les territoires palestiniens. « Tous nos experts en matière de sécurité sans exception avaient prévenu du danger que cela représentait » confie-t-il au Jerusalem Post.


Genève et les mauvais choix


« Mais la pression exercée par les Etats-Unis était très importante, sous couvert de promouvoir ainsi la démocratisation de la région pour favoriser sa stabilité, en misant sur le fait que, si le Hamas accédait à davantage de responsabilités en participant au pouvoir, il deviendrait plus modéré. Les responsables israéliens ont renoncé à s’opposer aux Américains. » Le résultat de ce mauvais calcul est connu puisqu’il aura eu pour conséquence la transformation de Gaza en un fief de l’islam radical. Selon Elkin, la conjoncture actuelle avec le dossier iranien est identique, puisqu’elle oppose Israël aux Etats-Unis fourvoyés dans une erreur stratégique majeure, dont les conséquences menacent d’impacter négativement la sécurité israélienne.


Elkin est convaincu que les accords provisoires de Genève entre l’Iran et les 5+1, offrent à Téhéran une formidable bouffée d’oxygène à son économie exsangue, sans que rien ne soit exigé en retour de sa part. « Les entreprises occidentales font d’ores et déjà la queue pour renouer avec le marché iranien, sans que la République islamique ne soit en rien contrainte en retour à concéder quelque compromis que ce soit sur son programme nucléaire », souligne-t-il.


Pire encore, l’accord de Genève présente deux autres lacunes graves : d’une part en octroyant à Téhéran la possibilité de seulement limiter le niveau d’enrichissement de l’uranium, sans interdire absolument sa production, comme Israël l’exige. Selon Elkin, cela signifie que l’Iran sera en mesure de produire et de stocker assez d’uranium pour des bombes à faible teneur et sera en mesure d’élever leur nocivité en quelques semaines, grâce aux nouvelles technologies. D’autre part, pendant le délai de six mois de négociations prévu avant un accord final, rien n’est fait pour empêcher les Iraniens de peaufiner leur système de mise à feu et la force de frappe de leurs missiles longue portée. « Sans vouloir minimiser l’importance de notre relation stratégique avec les Etats-Unis, dans des cas comme celui-ci, où nous faisons face à une menace évidente en matière de sécurité et où la survie nationale est en jeu, le gouvernement doit donner la priorité à sa sécurité et ne pas s’aligner automatiquement sur les positions américaines, même si des frictions notoires en sont le prix à payer », affirme Elkin.


L’indispensable aide américaine


Pour Israël, la seule façon d’empêcher les Iraniens d’accéder à l’arme nucléaire serait de les contraindre à renoncer à l’enrichissement de l’uranium. Une exigence irréaliste au regard des Américains, convaincus que l’Iran s’y opposerait, alors qu’en revanche une surveillance étroite des stocks d’uranium, qui est tout à fait réalisable, devrait suffire pour les en empêcher. C’est cette différence fondamentale de point de vue qui est au cœur du conflit qui oppose Netanyahou au président américain Barack Obama.


Le Premier ministre aurait dû se garder de croiser le fer en public avec « l’homme dont le soutien à l’Etat hébreu et la bonne volonté sont vitaux pour les intérêts stratégiques du pays », s’est empressé de dire son prédécesseur Ehoud Olmert. Israël serait bien plus avisé en exerçant des pressions en sourdine et ce, au plus vite, afin de faire aboutir l’accord final aux meilleures conditions possibles. « Cette quête de nouvelles alliances est non seulement inepte, mais elle est une insulte aux Etats-Unis, car qui d’autre serait prêt à fournir les 3 milliards d’aide militaire et autres F-15s, F-16s, F-35s ? Poutine peut-être ? », a ironisé l’ancien Premier ministre.


En défiant Netanyahou et son approche du dossier iranien, Olmert exprime tout haut une alternative qui s’oppose à la doctrine sécuritaire que revendique son rival politique. Là où l’actuel chef du gouvernement table exclusivement sur la supériorité militaire, Olmert prône une vision plus large, qui tient compte d’autres paramètres, comme les relations commerciales et diplomatiques entre les acteurs internationaux. Suite logique : Olmert voit la fin de l’occupation comme une condition incontournable pour parvenir à la paix avec les Palestiniens et un élément clé dans la situation géopolitique et stratégique d’Israël. En d’autres termes, pour lui, les retombées diplomatiques menacent d’être désastreuses en cas d’échec à trouver des compromis avec les Palestiniens.


C’est sans doute ce que Youval Diskin, l’ancien chef de l’Agence de sécurité d’Israël (le Shin Bet) devait avoir à l’esprit, lorsqu’il critiquait l’approche du gouvernement dans ses négociations de paix avec les Palestiniens en disant : « Les conséquences d’un échec des négociations de paix avec les Palestiniens seraient de loin plus préjudiciables pour l’avenir d’Israël que le programme nucléaire iranien ».


Une paix imposée ?


C’est en ayant à l’esprit les desiderata sécuritaires de Netanyahou, que John Kerry, le secrétaire d’Etat américain, a présenté début décembre le programme proposé par les Etats-Unis en matière de sécurité régionale qui devrait entrer en vigueur entre Israël et le futur Etat Palestinien. Présenté par le général à la retraite John Allen, un ancien commandant des forces américaines en Afghanistan, ce programme tente de conjuguer sécurité optimale pour Israël et souveraineté maximale pour la Palestine. Allen a présenté un certain nombre de mesures offertes aujourd’hui par les technologiques de pointe, ce qui, du point de vue des Américains, devrait garantir la sécurité d’Israël. En effet, Kerry, au regard du plan d’Allen, prétend faire ainsi de la frontière d’Israël avec la Jordanie (une des principales préoccupations de Netanyahou) « la plus sûre au monde ».


Ultime argument, avec l’énorme investissement de l’Amérique pour parvenir à une paix régionale et ses efforts soutenus pour répondre aux besoins de sécurité d’Israël, le gouvernement Netanyahou se trouve acculé : si Israël se détourne de l’effort de médiation des Etats-Unis après qu’ils aient fait tout leur possible pour répondre aux craintes d’Israël pour sa sécurité et travaillé à créer des conditions favorables à la paix pour l’Etat hébreu dans le cadre d’une solution à deux Etats à laquelle l’administration américaine est favorable, le gouvernement Netanyahou se verrait taxé d’intransigeance et ses relations avec les Etats-Unis et ses alliés européens pourraient prendre un sacré coup dans l’aile. Bruxelles présente d’ores et déjà des signes d’impatience et menace de faire pression sur Israël avec des mesures économiques coercitives pour le cas où les négociations, sous la houlette de la médiation américaine, échoueraient. De plus, l’UE menace de priver l’Autorité palestinienne de son enveloppe annuelle de 500 millions, une aide indispensable à sa survie. Israël pourrait alors se retrouver à charge des territoires disputés, ce qui pèserait lourdement sur son économie. Sans compter un éventuel effondrement économique de Ramallah, ce qui ne manquerait pas d’alimenter un regain de violence israélo-palestinienne.


« Tenir tête aux Européens »


Les Européens menacent également d’étiqueter les marchandises en provenance des implantations juives, produites dans des établissements et des centres industriels situés au-delà de la Ligne verte. Un nombre croissant de pays de l’Union européenne, 14 sur 28, y sont d’ores et déjà favorables. Horizon 2020 a montré la détermination des Européens. Si Israël avait été exclu du projet, cela aurait porté un coup sérieux à la recherche scientifique dans le pays. Aux dires d’Elkin, qui a participé aux négociations avec l’UE, il ne s’agissait pas d’interdire d’attribuer des subventions au-delà de la Ligne verte, puisque tel est déjà le cas depuis toujours. Cette fois, fait-il remarquer, les Européens ont eu deux exigences supplémentaires. D’une part, en introduisant un préambule faisant référence à la Judée-Samarie définie comme « territoire occupé », qualifiant de fait toute coopération avec lesdits territoires d’illégale, et d’autre part en stipulant que toute entreprise dont l’activité se situerait au-delà de la Ligne verte, ne serait pas en droit de participer à au projet Horizon 2020. « Si Israël s’était plié à ces mesures, cela aurait eu des conséquences graves sur le statut juridique des territoires au regard du droit international », explique Elkin. Pour contourner le problème, l’Etat hébreu a donc joint une annexe à l’accord stipulant qu’il ne reconnaît pas le point de vue de l’UE statuant sur les implantations et la Judée-Samarie et que ledit préambule ne fait pas jurisprudence.


Force est cependant de reconnaître que, sans progrès avec les Palestiniens, l’affaire Horizon 2020 pourrait n’être qu’un avant-goût de sanctions économiques plus invalidantes qui ne manqueraient pas de frapper l’Etat hébreu. « Un pas de plus pourrait être franchi dans ce sens, ce qui n’aurait rien de surprenant. » prévient Elkin. Pour autant, de son point de vue, ce n’est pas une raison suffisante pour qu’Israël fasse des concessions dans les négociations avec les Palestiniens, à même de nuire à sa sécurité. Et d’insister : la meilleure façon de s’accommoder des Européens et leurs tentatives d’intimidation est de leur tenir tête. « Nous devons rester fermes », martèle-t-il, « et camper sur nos positions, comme nous l’avons fait avec Horizon 2020. Finalement nous l’avons emporté. Donc, oui, nous devons tenir bon et rester fermes ».


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