La révolte stambouliote

Entre manifestation et répression, la Turquie s’enlise.

P8 JFR 370 (photo credit: Eva Tapiero)
P8 JFR 370
(photo credit: Eva Tapiero)
Samedi 15 juin, les protestants du parc Gezi (Istanbul) avaientannoncé qu’ils ne lâcheraient pas. Et ce, malgré le pas en arrière jeudi soirde Recep Tayyip Erdogan quant au plan d’aménagement de la place Taksim et duparc Gézi. Le Premier ministre turc avait en effet indiqué qu’il suspendait leprojet jusqu’à la décision du tribunal saisi de la question et se soumettrait àson jugement. Mais samedi 15 juin au soir, la police est une nouvelle foisintervenue, faisant usage de canons à eau et gaz lacrymogènes.

Dimanche 16 juin au soir, les manifestants s’étaient donné rendez-vous unenouvelle fois à Taksim, appelant un million de personnes à les rejoindre. Lesaffrontements ont été violents entre la police et les protestataires dontcertains ont tenté de trouver refuge au Divan Hôtel, là où une infirmerie defortune avait été installée lors des premiers heurts. Mais la police antiémeuten’a pas hésité à tirer des salves de gaz lacrymogène à l’intérieur de l’hôtel,pour forcer les manifestants à en sortir. Deux des principaux syndicats turcsavaient appelé à une grève générale le lendemain, lundi 17 juin.

Certes, le mouvement a débuté fin mai en opposition au projet du Premierministre Erdogan d’aménager la place Taksim et le parc Gezi adjacent.Cependant, les manifestations qui avaient commencé à Istanbul se sont ensuiteétendues à l’ensemble du pays, avec des revendications allant bien audelà del’opposition au projet d’urbanisme. L’idée du Premier ministre turc : démolirle centre culturel Atatürk sur la place Taksim pour en bâtir un nouveau, maisaussi construire une mosquée et un centre commercial.

Afin de montrer leur désaccord, les opposants au projet se sont rapidementregroupés dans le parc Gezi. Certains l’occupent jour et nuit. Le soir, laplace et le parc voient arriver par milliers les stambouliotes qui, une foisleur travail terminé, rejoignent la protestation.

Contre l’islamisation du pays 

Interrogé sur la raison de sa présence dans lamanifestation, Onur 31 ans, répond : « c’était la goutte d’eau ». Il n’a jamaissoutenu le gouvernement d’Erdogan, mais depuis quelque temps sa vie quotidienneest encore plus profondément affectée par les projets de réforme.

« Vous voulez savoir pourquoi je suis là ? [Au parc Gezi] Je vais vous dire cequi affecte ma vie de tous les jours ». Il parle notamment du projet de loiinterdisant la vente d’alcool entre 22 heures et 6 heures du matin : « C’est unobstacle de plus à ma liberté. Je travaille beaucoup et finis très tard.

J’ai parfois envie de prendre un verre après le travail pour me détendre. Etmaintenant lorsque je finis ma journée il est trop tard, je ne peux plusacheter d’alcool. Je ne veux pas que ma vie privée soit régie par des règlesliberticides en lien avec la religion. » (Le président Turc Abdullah Gül apromulgué lundi 10 juin dernier la loi limitant la vente et la publicité desboissons alcoolisées.) Onur mentionne également les velléités d’Erdoganconcernant l’avortement. En 2012, le chef du gouvernement annonçait un projetde loi visant à limiter la possibilité d’avorter aux quatre premières semainesde grossesse, avant de pouvoir faire marche arrière. Onur a une petite amiedepuis 5 ans, mais ne sent pas encore prêt à être père. « Nous utilisons desmoyens de contraception bien entendu, mais rien n’est sûr à 100 %. Si la loichange, les gens n’auront plus le choix. Là encore il s’agit d’une tentatived’Erdogan d’islamiser le pays ».

Alors, lorsqu’il a appris le projet de construire une mosquée sur la placeTaksim, son indignation est encore montée d’un cran. Son frère avait entenduparler d’un rassemblement en opposition au projet et Onur voulait y participer.Il n’y est pas allé au début parce que « ma petite amie pensait que c’étaitdangereux et elle avait peur pour moi.

Mais quand le deuxième soir elle m’a vu pleurer en regardant les informations,elle a compris que c’était très important. Aujourd’hui, elle aussi vientprotester le soir, quand elle peut, au parc Gezi. » Onur se révolte, mais ilest modéré. Il dit qu’il serait prêt à ce qu’Erdogan reste au pouvoir si cedernier acceptait d’écouter les revendications de la population. Mais il veutvivre libre et dans un pays laïc, où la religion n’a de part que dans la sphèreprivée.

Pas de police, pas de violence 

Les rassemblements ont été violemment répriméspar la police. A Istanbul les manifestants scandent « pas de police, pas deviolence ». Le fait est avéré. Lorsque la police se tient à l’écart, aucuneviolence n’est à déplorer.

L’intervention des forces de l’ordre, mardi 11 juin, avait laissé place à denouveaux affrontements. Les manifestants s’attendaient à cette intervention etsavaient qu’elle n’interviendrait pas durant le week-end, « les gens sontfatigués et doivent aussi aller travailler lundi, donc il y aura moins de mondeen début de semaine, ils choisiront ce moment-là pour attaquer ».

La semaine dernière, une ambiance de festival régnait sur la place Taksim et leparc Gezi. A la nuit tombée les protestants commencent à allumer des lanternesen papier. « Nous faisons un voeu, celui de vivre libre », déclare avec lesourire une jeune manifestante.

Nourriture, boissons, musique etc. L’atmosphère n’était pas à la confrontationmais les discussions restaient très politiques. Les manifestants parlaientaussi du mouvement. Les gens sont fatigués mais déterminés.

Sur la place et dans les rues alentour certains manifestants portent desmasques qui rappellent le film V pour Vendetta (Dans une Angleterre fasciste, «V » est un justicier qui combat le régime). Nombreux sont aussi ceux quibrandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire « Tayyip istifa » (Tayyipdémission), d’autres encore portent un drapeau à l’effigie d’Atatürk.

Ceux qui ont un emploi, comme Onur, vont au travail tous les jours, puisrejoignent la place à la fin de leur journée. « Je ne sais pas comment cela vase terminer » déclare-t-il, « mais sûrement violemment ».

Il n’est pas particulièrement patriote, mais pense qu’une vie meilleurepourrait l’attendre en Europe.

Sur la place Taksim, pourtant, il confie « En ce moment je suis fier des Turcs.Je suis fier de faire partie de ce mouvement. » Pourtant, il pense que celafinira mal parce qu’Erdogan ne veut pas lâcher. Mais la population non plus,affirmet- il. « Ce qui est menacé, c’est notre liberté, c’est trop important ».


Tags istanbul