La trahison turque

Jadis un atout, Israël représente aujourd’hui un obstacle pour l’ambitieux Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan.

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November 26, 2013 16:18
Le 1er ministre turc se rêve en sultan des temps modernes. Quitte à sacrifier son allié israélien.

P14 JFR 370. (photo credit: Reuters)

C’est une procédure de routine. Chaque fois que des agents du renseignement voyagent en mission secrète depuis leur Etat d’origine vers un pays cible, ils passent une tierce contrée pour créer une zone tampon et réduire le risque d’être suivi et repéré.


Pendant près de 20 ans, la Turquie a servi d’intermédiaire aux agents et combattants d’opération spéciale du Mossad, en mission dans la région, que ce soit en Iran, en Syrie, en Irak ou dans les pays du Golfe. Des accords secrets et des conventions spéciales ont été établis et signés, au début des années 1990, entre le Mossad et son homologue turc, Milli İstihbarat Teşkilat (MIT), l’Organisation nationale turque de renseignement. Le MIT abrite sous un même toit à la fois le service de sécurité intérieure du pays, à l’instar de l’Agence israélienne de sécurité (Shin Bet) et son agence d’espionnage étranger.


Ces accords ont permis aux agents du Mossad d’entrer en Turquie et de la quitter sans passer par les formalités de contrôle aux frontières, qu’il s’agisse de contrôle de passeports ordinaire, règlements d’immigration ou inspection des douanes. Hommes et femmes du Mossad pouvaient se glisser, invisibles, en et hors du territoire turc, avec leur matériel d’espionnage : matériel d’écoute, engins de communication ou même gadgets mortels.


Mais ces accords entre le Mossad et le MIT ont été conclus avant l’élection du Premier ministre turc actuel, Recep Tayyip Erdogan.


Il y a quelques semaines, le quotidien turc Yani Safak, proche du parti islamiste dirigé par Erdogan, publiait un rapport intéressant sur les relations de plus en plus tendues entre le Mossad et le puissant chef du MIT, Hakan Fidan. Selon le journal, ce dernier a récemment pris des mesures pour annuler les accords passés entre les deux organisations.


Un pavé dans la mare


Cette publication survenait quelques jours après les révélations de David Ignatius, le commentateur principal du Washington Post, qui lançait un autre pavé dans la mare israélo-turque. Selon Ignatus, les renseignements turcs auraient divulgué à l’Iran, l’an dernier, l’identité des 10 espions iraniens qui travaillaient pour Israël et rencontraient leurs contacts du Mossad sur le sol turc. Ankara a fermement nié et Jérusalem s’est refusée à tout commentaire. Reste que, si ces informations s’avéraient exactes, il s’agirait d’un scandale sans précédent. Une vile trahison.


« Connaissant les Turcs et connaissant Ignatius, j’ai tendance à croire ce dernier et à ne pas ajouter foi aux dénégations turques », déclare l’ancien chef du Mossad, Danny Yatom. « C’est tout à fait méprisable de leur part. Hallucinant », ajoute-t-il. « Je ne me souviens pas, au cours de mes nombreuses années de service dans l’armée, dans les renseignements et comme proche conseiller de trois premiers ministres, d’un cas semblable. L’information n’a jamais été utilisée de cette façon par les services de renseignement soi-disant amis. »


Une trahison d’autant plus horripilante que, selon Yatom, « les Turcs ont probablement obtenu cette information [le nom des agents iraniens] du Mossad lui-même. Parce que la procédure habituelle, lors de réunions entre les contacts et leurs agents de liaison, par exemple quand Israël opère sur le sol turc, est d’informer le MIT turc afin d’éviter tout malentendu. Cela permet de couper court aux accusations, de la part d’Ankara, d’une éventuelle violation de la loi ottomane par Israël. » Et de poursuivre : « Si cette information est vérifiée, le service de renseignement turc va se retrouver dans une position délicate. Plus personne ne va lui faire confiance. Les Turcs ont violé toutes les règles de coopération entre les services de renseignement. »


Une alliance menacée


Pendant près de 55 ans, l’Etat hébreu et son voisin turc ont été des alliés stratégiques. Au cœur de cette relation : les liens très étroits entre les agences du renseignement israéliens – le Mossad, le renseignement militaire et le Shin Bet – et leurs homologues turcs. Ces liens secrets ont été établis lors d’une réunion en septembre 1958. Ils faisaient partie intégrante du Trident, le partenariat tripartite qui comprenait également les services de renseignement iraniens (Savak) sous le règne du Shah.


Les services de renseignement israéliens n’ont permis que très récemment la divulgation des documents classifiés sur la nature de cette relation particulière.


Lors de cette première réunion, les trois délégations dressent la carte des menaces dirigées contre leurs pays respectifs et décident de lutter conjointement contre la propagation du communisme soviétique et du panarabisme du président égyptien Gamal Abdel Nasser. Ils conviennent également de renforcer la guerre économique et psychologique (propagande) contre leurs ennemis communs et se sont réparti le travail.


Le service de renseignement turc se voit attribuer la Libye, la Tunisie, la Syrie et le Liban. Les renseignements israéliens sont chargés (avec les renseignements éthiopiens) du Soudan, d’autres pays africains et du Yémen, et le renseignement iranien est désigné pour surveiller les Etats du Golfe. Les trois parties sont conjointement responsables de l’Egypte, de la Jordanie et de l’Arabie Saoudite.


Elles s’engagent à partager non seulement tous les renseignements recueillis à partir des opérations individuelles et collectives, mais aussi les innovations technologiques. Ainsi, les agents du Mossad bénéficient de la documentation turque ou iranienne lors de leurs incursions dans les pays arabes.


Le service de renseignement iranien quitte le Trident en février 1979, après le renversement du Shah d’Iran par la révolution islamique. Mais l’alliance stratégique israélo-turque se poursuit. Elle prend diverses formes, dont des réunions semestrielles entre les chefs du Mossad et du MIT, et entre analystes du renseignement et experts des deux côtés. La relation entre les deux pays se caractérise par de fréquents échanges d’informations sur les ennemis et adversaires communs dans la région, comme l’Irak, la Syrie et l’Iran postislamique.


De l’eau dans le gaz


Selon les rapports des médias étrangers, la Turquie a longtemps servi de base aux agents du Mossad qui opéraient contre la République islamiste. En septembre dernier, le service de sécurité israélien expose ainsi un homme d’affaires irano-belge, accusé d’espionnage à la solde des Gardiens de la Révolution. Il avait créé des sociétés fictives, en Turquie, qui lui servaient de couverture.


Si le travail de renseignement est souvent guidé par l’intérêt et fait abstraction de tout sentiment, de par sa nature, il existe cependant un code de conduite non écrit qui régit les relations entre les différents pays. Un code qu’Ankara aurait violé de façon flagrante si les révélations du Washington Post s’avéraient exactes.


Malgré la détérioration des relations entre les deux pays depuis 2010, suite aux violents épisodes du Mavi Marmara, Israël et la Turquie n’ont jamais été ennemies, et ne le sont pas non plus aujourd’hui. Et si leurs relations ont été en dents de scie depuis que 9 ressortissants turcs ont été tués dans un raid de commandos de la marine israélienne en ce mois de mai 2010, on était en droit de penser que l’intérêt commun l’aurait emporté sur toute autre considération. Des relations harmonieuses entre les agences de renseignement auraient dû persister. Au sujet de la Syrie, Israël et la Turquie auraient dû être liées par leur intérêt commun de renverser le régime de Bachar Al Assad.


En visite dans l’Etat juif en mars dernier, le président américain Barack Obama a exhorté le Premier ministre Binyamin Netanyahou à prendre son téléphone et contacter son homologue turc, Recep Erdogan. Bibi a accepté à contrecœur. Sous la houlette d’Obama, le dirigeant s’est excusé au nom des Israéliens pour l’incident du Mavi Marmara et a offert d’indemniser les familles des victimes. Le geste n’a pas changé l’état d’esprit d’Erdogan, et a provoqué la colère de Netanyahou. Pourtant, dans ce qui a semblé comme un ultime effort, le chef du Mossad Tamir Pardo s’est rendu, en juin, à Ankara pour rencontrer Fidan. Et a essayé de le faire revenir sur sa décision d’annuler les accords passés avec Jérusalem. Sans succès.


Un sultan des temps modernes ?


Pour Yatom et d’autres experts du renseignement, derrière la décision de trahir les agents israéliens et de cesser la coopération avec le Mossad se cachent Fidan mais également son patron, le Premier ministre Erdogan.


Hakan Fidan, 45 ans, a étudié à l’université du Maryland et terminé son doctorat à Ankara. Sa thèse est une analyse comparative de la structure des services de renseignement turcs, américains et colombiens. Après son service militaire comme sous-officier, Fidan obtient un poste à l’ambassade de Turquie en Australie. Il rejoint plus tard le bureau du Premier ministre, qui l’envoie, en 2009, représenter Ankara à l’Agence internationale de l’énergie atomique. Il défend alors le droit de l’Iran à poursuivre son programme nucléaire « à des fins pacifiques ».


Lors de son affectation au bureau du Premier ministre, il attire l’attention d’Erdogan. Ils forment bientôt un couple inséparable. « Erdogan dépend de la perspicacité de Fidan et le traite presque comme son fils prodige », relate un haut fonctionnaire du renseignement israélien, qui a suivi les événements en Turquie.


En 2010, Erdogan nomme Fidan à la tête du MIT, dans le cadre de sa campagne de « purification » des institutions du pays de l’influence de l’armée. Il souhaite installer ses fidèles à ses côtés, afin de renforcer son emprise sur le pays.


Cette nomination inquiète quelque peu les responsables israéliens, qui ne cachent pas leur préoccupation. Le plus véhément est l’ex-ministre de la Défense Ehoud Barak, qui, dans une conversation privée révélée à la presse, décrit Fidan comme « très proche des Iraniens ». Il le soupçonne ouvertement d’avoir « transféré des informations sensibles à l’Iran ».


Selon Ignatius, les responsables israéliens considèrent Fidan, avec une ironie désabusée, comme « la tête de pont de l’Iran à Ankara ».


Certains commentateurs israéliens affirment par ailleurs que les tendances antisémites d’Erdogan, qui émergent parfois, et son animosité obsessionnelle envers Israël, sont à l’origine du démantèlement de l’alliance stratégique entre les services de renseignement des deux pays. Mais c’est là une explication bien trop simpliste. Les relations avec Israël ont été sacrifiées sur un autel beaucoup plus vaste.


Comme l’explique le Wall Street Journal dans un article récent, Fidan « apparaît comme l’un des principaux architectes de la stratégie de sécurité régionale turque », qui a pris ses distances avec l’Etat hébreu et les intérêts américains.


Fidan et le ministre turc des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu (également proche d’Erdogan) ont posé les jalons pour permettre au Premier ministre de réaliser son rêve le plus fou : devenir le sultan ottoman des temps modernes et le champion de la cause sunnite au Proche-Orient.


Israël n’a pas sa place dans desseins impérialistes d’Erdogan. Car pour le dirigeant turc, son allié d’autrefois est aujourd’hui un obstacle.



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