Le dilemme druze

Les Druzes sont déchirés entre leur loyauté envers Assad, leur sympathie pour les rebelles et une réconciliation avec Israël.

By ANDREW FRIEDMAN
June 11, 2013 13:41
Les Druzes de Majdal Shams.

P10 JFR 370. (photo credit: Baz Ratner/Reuters)

Nazm Khater a 64 ans et la seule évocation de son enfance syrienne lui fait monter les larmes aux yeux. Assis dans son verger proche de Majdal Shams, entouré de ses pommiers et de ses cerisiers, il n’est qu’à quelques centaines de mètres de la frontière. Et pourtant, il lui semble que sa Syrie bien-aimée se trouve à des années-lumière.

Khater avait 18 ans en 1967 quand Israël a conquis le Golan. Il n’a rien oublié de cet « avant » idyllique où il pouvait voyager à sa guise à travers la région.

« Mon père était commerçant à Massada », raconte-t-il.

« Nous allions souvent à Damas – qui était à 40 minutes de route de Kuneitra, où nous habitions – ou à Marjyoun, au Liban. Il n’y avait pas de frontières ni d’animosité entre les populations. Tout pourrait redevenir comme à cette époque si le Golan était rendu à son propriétaire d’origine : la Syrie. » Si les Druzes d’un certain âge restent encore loyaux envers la Syrie, les combats qui ravagent ce pays soulèvent, parmi les plus jeunes, de plus en plus de questions d’identité et d’affiliation politique. Ce fossé intergénérationnel apparaît dans les conversations privées, mais aussi quand on se promène sur l’avenue principale de Majdal Shams le jeudi après-midi. Dans les vitrines des vieux magasins, des tenues druzes traditionnelles ; dans les boutiques plus modernes, des vêtements de sport Adidas ou Nike.

Et il y a les télévisions, que l’on peut regarder en passant dans la rue. La quasi-totalité des jeunes se sont arrêtés pour regarder l’émission Arab Idole, l’équivalent arabe de la Nouvelle Star. Quelques autres écoutent la radio en hébreu, mais les plus âgés, eux, suivent l’allocution du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, sur la chaîne libanaise al- Manar, ce qui en dit long sur leurs sympathies naturelles.

Dictature ou démocratie ? 

A en croire Dolan Abou-Salah, 35 ans, maire de Majdal Shams, cela n’a rien d’étonnant. D’abord, les Druzes d’un certain âge sont nés en territoire syrien. Ils ont connu la peur et les traumatismes de la guerre des Six Jours. Rien de surprenant à ce qu’ils aient conservé une forte loyauté envers la Syrie. Leurs enfants et petits-enfants, en revanche, sont nés en Israël et regardent d’un oeil moins indulgent les atrocités commises jour après jour de l’autre côté de la frontière.

« Bien sûr, beaucoup vous diront qu’ils s’identifient avec la Syrie et son régime », explique Abou-Salah. « Ils ont de la famille là-bas et savent qu’exprimer des sentiments proisraéliens ou anti-syriens peut avoir des conséquences fatales pour leurs êtres chers. Et puis, il y a ces Israéliens de gauche qui évoquent souvent la “nécessité” qu’il y aurait à rendre le Golan à la Syrie en échange de la paix. Du coup, les gens ont peur de se retrouver un jour sous administration syrienne. Disons simplement qu’un soutien franc et massif à Israël ne serait pas vu d’un très bon oeil par un futur gouvernement syrien, quelles que soient les personnes qui le composeront. » Cette crainte explique en partie, estime Abou-Salah, la réticence de nombreux Druzes de sa ville à accepter la nationalité israélienne au vu et au su de tous. A peine 11 % de la population de Majdal Shams l’a fait (soit 1 200 personnes, sur un total de 11 000 habitants). Selon le maire toutefois, les jeunes Druzes se considèrent de plus en plus comme faisant partie intégrante d’Israël. « Il y a de nombreuses raisons à ce phénomène », explique-t-il. « Notre religion et notre culture nous commandent d’être loyaux envers le pays dans lequel on vit, quelle que soit sa couleur politique.

Et puis, nous savons très bien que nous sommes les seuls Druzes de la région à pouvoir nous exprimer librement et à bénéficier de services civils et sociaux complets prodigués par l’Etat auquel nous payons nos impôts. Pourquoi choisir la dictature en Syrie plutôt que la démocratie en Israël ? » 

L’aveuglement des jeunes générations 

Les conversations des jeunes de Majdal Shams semblent confirmer ces dires. Plusieurs confient qu’ils ont certes des affinités culturelles avec la Syrie, mais qu’ils se sentent moins proches de ce pays que leurs parents ou leurs grands-parents.

Un adolescent affirme que, le moment venu, il réfléchira à deux fois avant de refuser la citoyenneté israélienne, car il a très envie de voyager à l’étranger (n’étant pas citoyens du pays, la plupart des habitants druzes ne peuvent pas quitter Israël, parce qu’ils n’ont pas de passeport israélien.

Ils peuvent certes prétendre à un laissez-passer fourni par l’ONU, mais bon nombre de pays ne reconnaissent pas ce document).

Une jeune femme de 25 ans explique qu’elle n’a pas particulièrement envie de devenir israélienne, mais qu’elle veut juste travailler et mener une vie normale. Plusieurs fois par an, elle part profiter avec ses amis de l’animation de à deux heures et deux heures et demie de route) et elle est allée une fois en Syrie. « En fait, je veux seulement vivre ma vie », dit-elle dans un hébreu parfait. « Regardez les rues, ici : nous sommes jeudi soir et les gens commencent à sortir. Dans deux heures, il y aura tellement de circulation qu’on ne pourra plus bouger. Tout le monde sera dehors pour profiter du week-end. La violence qu’il y a en Syrie me fait peur, mais je ne peux pas dire qu’elle m’affecte, et je pense que la plupart de mes amis sont comme moi. » Ni cette jeune fille ni l’adolescent que nous avons interrogés ne veulent que leur nom soit divulgué. Ils craignent de faire du tort à leur famille restée en Syrie et redoutent aussi la réaction de leurs parents et de leurs proches.

Nazm Khater regarde ses cerisiers et soupire. L’idée que la jeune génération puisse être prête à s’accommoder de son identité druze-israélienne est impensable pour sa génération et la suivante, la première à être née sous contrôle israélien.

Pour lui, cela prouve l’aveuglement de la jeunesse. « Je connais les gosses d’ici », déclare-t-il. « Ils voient ce qui se passe dans notre patrie et ils se disent qu’on est mieux en Israël. Mais en grandissant, ils verront la lumière. Ils finiront pas comprendre quelle est la réalité en Israël et ils s’apercevront qu’ils ont été dupés. » 

Bashar el-Assad, un chef légitime 

Comme tous les habitants de Majdal Shams, Khater reconnaît être préoccupé par les combats qui font rage de l’autre côté de la vallée. Toute sa famille immédiate (dont trois enfants et plusieurs petits-enfants) vivent dans ce qu’il appelle « les montagnes de Syrie occupées par Israël », mais il a beaucoup d’amis et de parents au-delà de la frontière, des gens qui risquent leur vie avec l’intensification des combats entre rebelles et forces gouvernementales.

Khater affirme pourtant que ses inquiétudes vont au-delà de ses relations personnelles et des gens qu’il aime. Il pense surtout au bien de la Syrie, et non à un régime ou à un autre.

Toutes ses prières, dit-il, vont à la Syrie, afin que celle-ci réalise son formidable potentiel. Mais pour cela, le pays doit s’unifier derrière son chef légitime : Bashar el-Assad.

« Vous n’aimez pas M. Bashar, n’est-ce pas ? », me demandet- il avec un sourire malicieux. « Pourquoi ? Parce que les journaux disent que 70 000 personnes ont été tuées ? Et alors ? Comparez cela avec les 50 millions de morts de la seconde guerre mondiale et vous comprendrez que ce n’est pas si grave… « Bien sûr qu’il y a eu des problèmes en Syrie pendant des années : à commencer par la corruption, qui sévissait partout. Mais on peut aussi regarder le verre à moitié plein. Jusqu’au début des émeutes, il y a deux ans, le Syrien moyen menait une vie très agréable. Le système éducatif est extraordinaire, avec l’école et l’université gratuites. Il n’y a pas au monde de pays plus beau que la Syrie : regardez autour de vous ! Croyez-moi, les violences finiront par se calmer et la Syrie resplendira de nouveau. » 

Un sous-ensemble du monde arabe 

Ce n’est pas ce que pense Randa Maddah, 30 ans, qui vit elle aussi à Majdal Shams. Il y a dix ans, elle étudiait à l’université de Damas. Pour elle, il est clair que les problèmes étaient profondément enracinés dans la société d’Assad, notamment la corruption qui sévissait au sein même du gouvernement.

Le peuple syrien vivait dans la terreur de la moukhabarat, la police secrète, et se soumettait sans protester. Les émeutes anti-Assad qui ont éclaté en mars 2011 ont surpris Randa Maddah comme tout le monde.

« Je croyais que les Syriens étaient devenus trop soumis pour se soulever », dit-elle. « Que les gens avaient fini par s’habituer à la dictature. Mais une fois les manifestations commencées, à mon avis, les Syriens se sont dit qu’ils étaient capables de résoudre les problèmes de la Syrie. Parce qu’il y a beaucoup de problèmes à résoudre, c’est sûr : et le plus urgent d’entre eux est le sectarisme. Nous devons trouver un moyen de vivre ensemble dans la paix, avec les libertés fondamentales que tout le monde souhaite, comme celle de la presse.

« Les gens à qui j’ai parlé veulent absolument atteindre cet objectif. » « Il n’est pas possible qu’Assad survive. La révolution aura raison de lui, parce qu’il y a beaucoup de choses que les gens désirent. Des choses qu’ils ne peuvent pas obtenir avec le régime actuel. » Pour Moshé Maoz, professeur émérite du département Islam et Moyen-Orient de l’Université hébraïque de Jérusalem et spécialiste de la politique et de la culture syriennes, les combats actuels ont placé la communauté druze des deux pays dans une position délicate. D’un côté, on raconte que, côté syrien, les rebelles auraient massacré des civils druzes (ainsi que d’autres minorités) à quelques kilomètres à peine de Majdal Shams. D’un autre côté, le gouvernement alaouite a protégé les Druzes de Syrie pendant plus de 40 ans. Dans une région où les alliances politiques sont prises très au sérieux et où l’on ne pardonne pas facilement les erreurs, il existe des réticences très enracinées à abandonner Assad.

En fin de compte, Maoz prédit que la communauté druze de Syrie et d’Israël manifestera une certaine flexibilité dans ses loyautés. Ses dirigeants évalueront leurs intérêts politiques dans chacun des deux pays et « suivront le courant » autant que faire se peut.

« Franchement, je ne crois pas que le gouvernement qui finira par prendre le contrôle de Damas sera très déterminant », estime Maoz. « Il ne faut pas oublier que les Druzes n’ont jamais cherché à avoir un pays à eux. D’abord parce qu’ils ne sont pas assez nombreux (moins d’1,1 million en tout, répartis en Syrie, en Israël et au Liban). Ils ne se considèrent pas comme une nation séparée, mais plutôt comme un sousensemble du monde arabe. Politiquement, cela leur donne une certaine souplesse et cela leur permet de voir de quel côté va le vent, afin de s’adapter en conséquence. »


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