Leaders de fer

Comment Menahem Begin a tenu tête à ses adversaires, lors d’un déjeuner mémorable entre Margaret Thatcher et Lord Peter Carrington, le ministre des Affaires étrangères de Grande-Bretagne.

By YEHUDA AVNER
April 30, 2013 14:25
Margaret Thatcher voyait tout naturellement dans les juifs des âmes soeurs.

hazhszhs. (photo credit: Reuters)

 
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Leaders de fer Comment Menahem Begin a tenu tête à ses adversaires, lors d’un déjeuner mémorable entre Margaret Thatcher et Lord Peter Carrington, le ministre des Affaires étrangères de Grande-Bretagne Yehuda Avner Avec beaucoup de sérieux, Margaret Thatcher confiait à son homologue israélien de l’époque, Menahem Begin, sa fervente admiration pour les Juifs.

Emmanuel Jakobovits, est merveilleux. Il a tout récemment fait exactement la même réflexion que vous. Il a dit que le terme “juifs illettrés” est un oxymore. Cela n’existe tout simplement pas. Comme il a raison ! Il a... » Elle s’arrête alors, semble chercher les mots les plus justes pour exprimer la forte impression que fait sur elle cette éminence et poursuit : « Il est d’une telle grandeur morale. Il est animé d’un courage à toute épreuve. Son engagement sans faille pour des valeurs séculaires inspire le respect. L’entraide qu’il fait régner au sein de la communauté, son sens des responsabilités individuelles et collectives, force l’ad miration .


Ce sont des valeurs qui ont toute ma dévotion. » Tout à coup, elle fronce les sourcils, s o n front se plisse et, avec une exaspération subite qui pointe dans la voix, elle lance : « Oh, comme j’aimerais que notre clergé chrétien en prenne de la graine ».
Begin hoche la tête, comme pour accuser réception de cette information, mais se tait et ne laisse rien paraître de ce qu’il en pense. Sans doute parce qu’il lui semblerait immodeste de renchérir et de prétendre rivaliser avec une personnalité de cette envergure. Mais plutôt pense-t-il que le Grand Rabbin, Sir Emmanuel Jakobovits, le fleuron de la Maison d’Israël, célèbre érudit appartenant à l’intelligentsia juive anglaise, dont Thatcher anoblira bientôt certain de ses membres, ne partage pas la même vision que lui de l’Etat juif et ne défend pas toujours les valeurs qui l’ont fondé.

Cinq en même temps 

Les deux chefs de gouvernement bavardent encore un instant dans ce qui est appelé la « Chambre Bleue », lorsque le majordome frappe trois fois sur le sol et déclame la traditionnelle formule : « Madame le Premier ministre, Messieurs, le déjeuner est servi ». « Savez-vous », reprend Mme Thatcher avec enthousiasme en guidant ses hôtes vers la très officielle salle à manger lambrissée, « toutes ces années où j’ai représenté Finchley au Parlement, ma circonscription, qui comptait un nombre important de résidents de confession israélite, je n’ai jamais vu une seule fois un juif venir à moi se plaindre d’être pauvre ou désespéré. Ils se prennent toujours très bien en charge eux-mêmes. Et c’est absolument magnifique ! » Les spécialistes allègueront que cet état d’esprit de Thatcher explique le nombre remarquablement élevé de juifs dans ses différents gouvernements. A un moment donné, elle en eut cinq en même temps, en plus de ses plus proches conseillers.
Et dans une société à la conscience de classe chevillée au corps et une aristocratie anglicane fortement ancrée aux postes de pouvoir à tous les échelons, Margaret Thatcher avec ses racines méthodistes, fait figure d’un outsider dont l’ambition en dérange plus d’un.
Ce n’est donc pas étonnant qu’elle ait vu dans les juifs des âmes soeurs. Comme elle, ils donnaient du fil à retordre aux conservateurs paternalistes et vieux caciques agraires, chez lesquels l’antisémitisme était monnaie courante, alors même que les juifs étaient exclus de leur cercle.
« Parlons maintenant de votre pays », dit Mme Thatcher d’un ton affable en prenant place à table, suivie par une bonne douzaine de dignitaires et d’invités, dont moi-même.
Lord Peter Carrington, ministre des Affaires étrangères, plein de suffisance, fraîchement diplômé d’Eton et Sandhurst, se met à tancer dans un verbiage infatué, commun aux classes supérieures de la Grande-Bretagne paternalistes et moralisatrices : « M. Begin, je parie que je sais ce qui vous a traversé l’esprit, au moment où nous avons été présentés l’un à l’autre juste avant ce déjeuner ».
Et Begin de lui répondre aussitôt avec ironie, l’oeil espiègle et le sourire frondeur : « Ah, oui, vous pensez, Lord Carrington ? Je ne suis pas de ceux qui aiment à parier, mais je vous en prie, dites-moi ce qui m’a traversé l’esprit, je serais heureux de l’apprendre ».

Au nom de Sa Majesté

Tous les convives rient alors à gorge déployée en renversant la tête en arrière.
Thatcher, tout sourire, sort la carte du charme et répond bonne joueuse : « Oh ! Allez, Monsieur le Ministre, Peter vous taquine ! Vous savez très bien que vous n’avez que des amis ici à Whitehall, même si nous ne sommes pas toujours sur la même longueur d’onde sur tout ». Puis, pour faire diversion, elle enchaîne d’un ton léger : « Comment trouvez-vous le saumon ? Il nous vient d’un traiteur casher tout spécialement pour vous ». « Délicieux », répond Begin, « j’apprécie cette délicate attention ». Et revenant au ministre des Affaires étrangères assis en face de lui : « Dites-moi, en quoi ne sommes-nous pas toujours sur la même longueur d’onde ? » insiste Begin, désireux d’en venir au fait et de crever l’abcès. La bonne humeur délétère de Lord Carrington s’évanouit d’un seul coup et de tout feu tout flamme il devient glaçant et assène d’une voix sourde : « Votre façon de faire main basse sur les Territoires avec vos colonies, surtout ».
Le sang du Premier ministre israélien ne fait qu’un tour et, d’une voix blanche, il répond : « Notre façon de faire main basse, dites-vous, Monsieur le ministre ? » « Oui, Monsieur le Premier ministre ». Carrington troque alors le fleuret pour la massue et assène en distillant son fiel : « Votre politique de colonisation est expansionniste. C’est un obstacle à la paix. Vos façons cavalières sont la preuve de votre intempérance. Vous construisez vos colonies en terre arabe occupée. Vos colons volent les terres palestiniennes. Ils provoquent inutilement l’animosité des Arabes modérés. Ces colonies sont contraires au droit international. Et incompatibles avec les intérêts britanniques. » C’est alors que Thatcher laisse pointer la main de fer qui sommeillait dans le gant de velours et susurre : « Le ministre des Affaires étrangères parle au nom de Sa Majesté et ne fait qu’exprimer là l’opinion officielle du gouvernement en la matière ».

Begin et Lord Carrington croisent le fer 

Begin choisit alors d’affronter Carrington plutôt que Thatcher. Il se penche, les mâchoires serrées, rivé sur son adversaire.
Les deux hommes se toisent d’un oeil assassin.
Puis Begin siffle entre ses dents : « Les colonies ne sont pas un obstacle à la paix.
Aucune souveraineté arabe palestinienne n’a jamais existé dans les provinces bibliques de la Judée-Samarie. La convention de Genève ne s’applique pas dans ce cas précis.
Les Arabes ont refusé de faire la paix avant même qu’une seule colonie ne se soit implantée où que ce soit. Les colonies ont été construites sur des terres qui reviennent de droit à l’Etat, elles ne sont en aucun cas la propriété des Arabes. Ces constructions sont une affirmation des droits historiques et incontestables du peuple juif sur sa terre.
Et l’entreprise de colonisation est essentielle pour la sécurité nationale d’Israël. » Lord Carrington, cramoisi, s’étrangle de rage. Brusquement, Begin se tourne vers Margaret Thatcher et lui fait face. « Madame le Premier ministre », dit-il, « Votre ministre des Affaires étrangères nie la légitimité de mon pays à l’existence et bafoue ses droits historiques sur cette terre. Il refuse de prendre en compte nos impératifs de sécurité et nos intérêts vitaux. Donc, je vais vous dire pourquoi les colonies sont essentielles : parce qu’il en va de l’existence d’Eretz Israël, une terre rachetée, pas occupée. Parce que sans ces colonies, Israël serait à la merci d’un Etat palestinien perché sur les hauteurs de Judée et de Samarie, d’où il serait aux premières loges pour nous canarder. Nos jours seraient comptés. » Le visage de marbre et les yeux d’acier, il poursuit d’une voix sourde : « Chaque fois que nous les Juifs sommes attaqués, nous sommes toujours seuls. C’est comme en 1944. Rappelez-vous, quand nous sommes venus frapper à cette porte, pour vous demander de nous sauver la vie et que nous avons mendié votre aide, ici même ? » 

Thatcher se frotte le menton dans la main, dubitative. « Vous savez, Monsieur le Premier ministre », dit-elle après une courte pause : « Très sincèrement, je me suis souvent demandé ce que j’aurais fait, si à l’époque j’avais été en poste au 10 Downing Street. Je dois vous rappeler que l’objectif des Alliés à ce moment là, était de détruire la machine de guerre hitlérienne à tout prix et dans les plus brefs délais. Par conséquent, dans ce contexte, je dois admettre que je n’aurais rien fait qui puisse me détourner de cet objectif d’un iota. Oui, en toute franchise, je dois vous avouer que moi aussi j’aurais refusé de bombarder ces lignes de chemin de fer. » Begin est blême. De toute évidence, cette femme ignore qu’elle s’adresse à un rescapé du goulag soviétique, qui plus est survivant de la Shoah, ayant perdu pratiquement toute sa famille. « Mais Madame, c’était en 1944 », dit-il d’une voix blanche. « Les Alliés étaient en train de gagner la guerre. Vous avez envoyé un millier de chasseurs en une seule nuit, pour bombarder l’Allemagne. Qu’est-ce que cela vous aurait coûté d’en envoyer 60 ou 70, ou ne serait-ce qu’une cinquantaine, pour lâcher quelques bombes sur ces rails ? » « Mais quel rapport avec les colonies ? », glapit Peter Carrington avec insolence.
Begin livide, se tourne aussitôt vers lui : « Lord Carrington, s’il vous plaît, ayez la bonté de ne pas m’interrompre au beau milieu d’une conversation avec votre Premier ministre.
Vous permettez que je continue », tance-t-il à Carrington écumant de rage.

Le gant de velours de la dame de fer

L’assemblée sous le choc retient son souffle et le silence gêné qui règne dans la pièce est enfin rompu par Mme Thatcher, laquelle en signe d’apaisement, oublie un instant le protocole, pour poser une main réconfortante sur le bras de Begin en disant : « Je vous en prie, ne prenez pas ses propos trop à coeur.
Nous sommes ici entre amis. Je me rends plus souvent à la synagogue de ma circonscription, que je ne vais à l’église ».
Puis, se tournant vers Carrington, elle ordonne : « Peter, je pense que vous lui devez des excuses ». Le ministre des Affaires étrangères ôte ses lunettes, souffle dessus pour les embuer, polit consciencieusement un verre après l’autre avec le mouchoir qu’il a tiré de la poche supérieure de son costume de chez Savile Row, ouvre la bouche comme s’il allait dire quelque chose, se ravise puis lâche finalement : « C’est juste, Monsieur le Premier ministre », et comme pour s’excuser : « On peut dire, Monsieur Bégin, que votre tout petit pays a le chic pour porter les émotions à leur paroxysme et nous faire sortir de nos gongs. Il retourne les tripes, comme on dit. » Begin retrouve un peu de couleur et dans un sourire indéfinissable, déclare : « Notre histoire est celle d’un peuple qui doit sans cesse se défendre contre les accès d’irrationalité et d’hystérie des autres, irruptions qui hélas, resurgissent à chaque génération ».
« Messieurs », interrompt alors la Dame de fer d’une voix tranchante, « il est grand temps de passer à autre chose. J’aimerais pouvoir vous parler des relations commerciales entre nos deux pays qui se trouvent être excellentes ». Et tous de tomber d’accord avec elle. Après quoi, le discours s’enlise quelque peu mais qu’importe ; il est l’heure de prendre congé.

« Cela vient de mon éducation. J’appartiens à l’Eglise Méthodiste. L’aile libérale du protestantisme », lui a-t-elle dit, « et dans méthodiste, voyez-vous, il faut entendre méthode. Cela signifie », a-t-elle ajouté en serrant les poings, « fidélité à ses objectifs, dévouement, détermination, triomphe sur l’adversité, respect de l’éducation, des valeurs que vous, les Juifs, avez toujours chéries. » Margaret Thatcher avait invité Begin à déjeuner, au célèbre numéro 10, Downing Street. Nous sommes en 1979, peu après les élections qui ont porté la célèbre dame de fer au pouvoir. Begin lui répond dans un sourire presque timide : « Je ne peux pas nier le fait, qu’il y a des millénaires, alors même que les monarques étaient encore incapables de signer de leur propre nom, nos ancêtres avaient déjà développé un système d’enseignement élaboré et obligatoire ». Les yeux de Thatcher brillent d’excitation. « Votre Grand Rabbin ici, M.

Sa plaisanterie fait mouche aussitôt et toute la tablée s’esclaffe. Le ministre britannique des Affaires étrangères se fend d’un rictus diabolique et persifle : « Vous vous disiez à vous-même : ma foi, voilà donc un de ces chameaux du ministère des Affaires étrangères et sa flopée d’arabisants, compulsivement entichés d’orientalisme, et démangés par une irrépressible propension à défendre les intérêts arabes. N’ai-je pas raison ? Allez, avouez ! » Et pour ponctuer ses propos, il tend la main, les deux doigts brandis en avant pour suggérer un pistolet, qu’il pointe sur Begin en faisant mine de vouloir tirer. Begin lève aussitôt les bras en mimant d’une moue éloquente un « ne tirez-pas ! », les yeux animés d’une joie feinte et répond : « Incroyable! C’est tout à fait ça! Et vous avez tel un sens de la formule, Lord Carrington ».

Le juif seul contre tous

La chef du gouvernement britannique, concentrée dans son effort de mémoire, fronce alors les sourcils, puis murmure pensive : « En 1944 ? C’est quand vous avez voulu nous faire bombarder Auschwitz, c’est cela ? » « Non, Madame, pas Auschwitz. Nous vous avons demandé de bombarder les voies ferrées menant à Auschwitz. L’été 1944, Eichmann faisait transiter 100 000 juifs hongrois par semaine sur ces rails en direction des camps de la mort ».



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