Les campus d'élite US font-ils amende honorable ?

Les étudiants juifs américains vivent un âge d’or dans les universités d’élite de leur pays. Mais ils sont de plus en plus réticents à défendre Israël.

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November 20, 2012 17:59
Universités Américaines

2111JFR16 521. (photo credit: Michael Wilner)

Au mois d’avril dernier, diverses personnalités s’étaient rassemblées pour fêter le centenaire d’un bâtiment néo-classique de l’Upper West Side de Manhattan. Cet événement spécial avait deux buts : honorer le don, devenu depuis héritage, et enfin nommer le bâtiment resté anonyme pendant 100 ans, pour cause de donateur juif. Columbia tentait ainsi de faire amende honorable.



Quand, en 1912, Joseph Pulitzer fonde l’école de journalisme à Columbia, le président de l’université n’est autre que Nicholas Butler, connu pour ses opinions antisémites.

Sous son autorité, Columbia établit un quota pour l’admission de Juifs. Et ces derniers ne pourront siéger au conseil d’administration de l’université, durant toute la durée du mandat du président. Butler va aussi s’acharner contre les donateurs juifs. Résultat : jusqu’à aujourd’hui, plusieurs bâtiments du campus ne portent pas le nom du bienfaiteur qui a permis sa création (par contre la principale bibliothèque de l’université arbore de manière proéminente le nom de Butler).

Seul Pulitzer faisait exception à la règle, puisque l’école avait institué un prix à son nom, en écho au succès du célèbre Prix Pulitzer. Insuffisant pour Columbia, qui, pour marquer le centenaire de l’école, a ainsi voulu engraver le nom de Pulitzer dans la pierre. “Nous avons cherché dans les archives la preuve que le nom avait été refusé, il n’y en a pas”, remarque Nicholas Leman, doyen de l’école de journalisme de l’université, lui-même juif. “Néanmoins, c’était la chose à faire.”

Depuis cent ans, Columbia a fait du chemin. En 2000, le Kraft Center a vu le jour, grâce à la collaboration de l’université.

Situé à l’Ouest du campus, il présente tous les aspects de la vie juive, au travers d’un panel d’activités sociales, culturelles ou religieuses. Le superbe bâtiment neuf, qui a coûté plus de dix millions de dollars, compte presque 3 000 étudiants de premier cycle à Columbia et d’autres facultés et à peu près 5 000 diplômés. Aujourd’hui, à Columbia, un grand pourcentage des doyens et membres de la faculté sont juifs et il y a toujours au moins sept Juifs qui siègent au conseil d’administration.

En clair : un groupe qui représente seulement 2 % de la population américaine occupe un tiers de la population des universités les mieux cotées du pays. Ce chiffre et bien d’autres montrent que les Juifs vivent un âge d’or dans l’enseignement supérieur.

Un centre qui pose problème Cet accomplissement est encore plus significatif si on le considère dans un contexte historique : il y a moins d’un siècle, non seulement les Juifs étaient discriminés par les quotas, mais le processus d’admission reflétait lui aussi la volonté de limiter la présence juive sur le campus. Joie Jager-Hyman, auteur de Fat Envelope Frenzy (La fureur de la grosse enveloppe), ouvrage sur l’admission des jeunes adultes au collège, ajoute : “Il y avait non seulement les quotas, mais les responsables de l’admission exigeaient aussi des lettres de recommandation, des essais et des entrevues pour ‘mieux déterminer le milieu du candidat’.”

Si on n’en est plus là, il existe aujourd’hui sur les campus des meilleures universités un fort sentiment anti-israélien.

Si les étudiants juifs américains actuels ne rencontrent pas les difficultés de leurs aînés, ils se trouvent quand même à devoir s’identifier et défendre un Israël qui leur paraît souvent étranger et lointain. Ces dernières années, des cas sont apparus sur le devant de la scène à Princeton, Yale et Columbia, qui ont révélé les tensions et dissensions présentes dans la communauté juive de ces universités.

A Westville, une banlieue de New Haven, dans le Connecticut, Charles Small essaie aujourd’hui de vendre sa maison. Deux ans auparavant, la décision de Yale de fermer son institut sur l’étude de l’antisémitisme l’a laissé modérément célèbre et surtout sans emploi.

Tout en préparant un café, il réserve un billet d’avion pour Israël sur son ordinateur portable et parcourt un commentaire journalistique sur son éviction pour conclure que celle-ci n’a jamais vraiment été racontée.

“Yale m’a demandé de ne pas étudier l’antisémitisme au Moyen-Orient, point final !”, confie Small. “On m’a dit que je pouvais rester à Yale aussi longtemps que je le désirais, tant que je ne touchais pas à cette question.”

L’initiative de Yale de créer le centre d’Etudes interdisciplinaires sur l’antisémitisme, ou YIISA, était une entreprise unique. A la suite des manifestations d’antisémitisme survenues dans le monde musulman après les attaques du 11 septembre, Small pensait que le sujet était d’une actualité brûlante. Pour lui, la question risquait d’être ignorée et il ne voulait pas lésiner sur les recherches à entreprendre, même s’il était financé par une institution universitaire.

Remercié parce que trop gênant ? Ce n’était pas l’avis de Yale qui, gênée par le travail de Small jugé peu diplomatique, a dans un rapport sur cinq ans d’activité, accusé son institut de ne pas faire preuve de suffisamment de rigueur académique.

De son côté, Small leur reproche d’avoir utilisé ce prétexte pour le disqualifier, car, au même moment, l’université voulait établir un campus dans les Emirats Arabes Unis et faire un don significatif à l’Arabie Saoudite, sans oublier la pression exercée par l’ambassadeur de l’OLP aux Etats-Unis qui traitait l’institut de “centre islamophobe”.

Certes, affirmer que Yale a fermé son centre pour plaire aux riches Arabes, est tiré par les cheveux, reconnaît Small.

Non seulement car Yale est censée être une institution respectable, mais aussi en raison de sa démographie.

L’actuel président, le principal et le doyen de Yale sont juifs et on estime à un cinquième la proportion des Juifs dans la communauté de Yale.

Edward Kaplan, professeur à l’école de gestion depuis 1987, a travaillé avec Small sur une analyse statistique de l’antisémitisme en Europe. Pour Kaplan, les efforts de Yale ne sont pas limités à une région du monde et en fait, l’université considère justement Israël, avec son statut de “jeune nation”, comme un partenaire académique intéressant.

“Maintenant, la question de savoir si l’antisémitisme se cache derrière un sentiment anti-israélien est importante. Mais je ne ressens pas cela à Yale. Il n’y a plus ces barrières qui barraient son accès. Nous sommes dans un âge d’or, non seulement pour les Juifs, mais pour tous ceux qui ont la capacité académique d’être admis.”

Après la fermeture de YIISA, la faculté de Yale a demandé à l’administration de créer un autre institut sur le même sujet. Et à peine quelques semaines plus tard, le Programme pour l’Etude de l’Antisémitisme s’est mis en place. Maurice Samuels, son directeur, professeur à Yale depuis six ans, ironise sur la mission du nouveau programme de l’université : examiner comment le contexte historique de l’antisémitisme influe sur les événements actuels.

“Au vu de l’histoire de Yale, de ses quotas et autres restrictions à l’accès des Juifs, on sent que l’université doit s’amender. Mais je pense que dans une certaine mesure cela a été fait”, confie Samuels.

“L’administration ne m’a donné aucun mandat sur ce dont je pouvais, ou ne pouvais pas, parler. Autrement, je n’aurais certainement pas accepté cette position.”

L’antisémitisme contemporain Mais la question se pose : est-ce que les Juifs américains à Yale, ou dans l’enseignement supérieur en général, se soucient assez d’Israël pour le défendre ? Ou est-ce que leur réussite et l’assimilation les ont culturellement éloignés de ce problème ? “Pour les Américains de l’Upper West Side et de Yale, l’Israélien est maintenant devenu le Juif désagréable et problématique”, note Small. “Cela fait partie de l’antisémitisme contemporain, et c’est sans doute la haine la plus pernicieuse.”

Samuels est plus nuancé. Mais il reconnaît qu’un sentiment anti-israélien peut devenir antisémite. “Effectivement, il est dangereux que des étudiants juifs soient intimidés sur le campus”, pointe-t-il. “Si on les attaque, c’est parce qu’ils sont pro-israéliens, et c’est alors de l’antisémitisme.”

Il est possible que les étudiants juifs sur le campus se soient détachés d’Israël pour éviter des attaques antisémitisme indirectes. Mais à Yale, cette hypothèse ne tient pas debout. Pour Léa Sarna, coprésidente de Young Israel House à Yale pour les étudiants orthodoxes. “Dire que nous n’avons aucun intérêt pour Israël et que nous observons cela avec détachement n’est pas juste.”

Elle souligne les efforts déployés par le collège de Yale pour mettre les étudiants juifs à l’aise : il y a une cuisine casher, et pour ceux qui observent Shabbat, la possibilité d’accéder au campus ce jour-là sans enfreindre les commandements religieux. Le père de Sarna, historien renommé du judaïsme américain, qui a obtenu son doctorat à Yale, met plutôt l’accent sur le maintien d’un profil bas dans l’université moderne.

“Cela est particulièrement important dans ces universités d’élite où les Juifs se sentent comme des invités”, déclare Jonathan Sarna, auteur de l’ouvrage Le Judaïsme américain : une histoire. “Ils ne veulent pas en faire des institutions juives - cela peut expliquer et justifier leur attitude.”

Des armes, du sang et des étoiles de David C’est avec ces remarques en tête que l’ancien Premier ministre Ehoud Olmert, au cours d’une tournée de conférences données plus tôt dans l’année, s’est retrouvé à une petite réception à Princeton. Avant de prononcer son discours devant la communauté de Woodrow Wilson, l’Ecole d’études internationales, il a approché la présidente de l’université, Shirley Tilghman, pour lui demander de lui décrire précisément le genre d’accueil auquel il devait s’attendre.

“Elle était surprise par la question”, fait remarquer Rabbi Julie Roth, directrice exécutive du centre de Princeton pour la vie juive sur le campus. “Ce n’est pas une question qu’on lui pose souvent”.

Certes, peut-être plus maintenant. Mais Tilghman doit être certainement familière avec la réputation d’antisémitisme, du moins historique, de Princeton. Il est vrai qu’avec ses 500 étudiants juifs sur 5 000 au collège, Princeton, en termes de représentation et malgré un des plus petits programmes d’études juives, dépasse de loin les huit autres universités d’élite que sont Harvard, Yale, Princeton, Columbia, Dartmouth, Brown, Penn et Cornell.

“Quand j’étais en Terminale, j’ai failli ne pas soumettre de dossier”, raconte Ben Jubas, étudiant en licence à l’université de Princeton et président des Tigers for Israel, groupe de défense d’Israël de l’université. “L’idée de rédemption est un sujet de conversation ici, c’est comme s’ils essayaient de rattraper l’histoire.”

Certes, Jubas n’a jamais ressenti d’antisémitisme au cours de ses trois premières années à Princeton, mais il y a connu des moments où la frontière confuse entre un sentiment anti-israélien et antisémite a causé des tensions sur les pelouses immaculées du campus du New Jersey.

Comme par exemple, au printemps dernier, lors d’une exposition de dessins d’enfants, dans le centre des étudiants. Le sujet : les conditions de guerre à Gaza.

“Les dessins montraient des armes, du sang et des étoiles de David - le tout dirigé contre des enfants”, explique Roth.

Cette exposition de textes et d’illustrations décrivait l’opération militaire israélienne à Gaza, non seulement en ne présentant qu’un seul des deux camps, mais de manière agressive, ou plutôt naïve. Ce qui avait vraiment choqué Roth et les étudiants, c’est que Princeton avait bel et bien subventionné l’exposition.

“La question est de savoir si la liberté de parole est une valeur plus importante que la limitation des discours haineux, et jusqu’où on peut tolérer ces derniers”, ajoute Roth.

Quand le houmous sème la discorde Pour autant, le débat ne se déroule pas sur le campus.

Chaque membre de la communauté de Princeton, interviewé pour cet article, sait que son campus n’est pas aussi actif que celui de Columbia. Les étudiants qui y vivent, sont le plus souvent perdus dans leurs idées nébuleuses.

La dernière polémique sur Israël qui s’est déroulée sur le campus et a même attiré l’attention des médias internationaux avait pour sujet le houmous ! Le comité pour la Palestine a essayé de boycotter le “Houmous Sabra”, servi dans les salles à manger, accusant la société de production de soutenir publiquement le régiment Golani de l’armée israélienne. Leur pétition a finalement été rejetée et la controverse s’est arrêtée là.

“La plupart des Juifs du campus soutiennent Israël, mais ils manquent sans doute de passion”, affirme Jubas.

“Beaucoup ne se sentent pas concernés, et c’est vrai qu’il n’y a pas de raison qu’ils le soient, si Israël ne fait pas partie de leur vie.”

Pour Charles Small et ses collègues, la remarque de Jubas résume leurs craintes : Yale, Columbia ou Princeton, avec la place d’honneur qu’elles tiennent dans le monde de l’enseignement supérieur aux Etats- Unis, ont succombé à un puissant consensus idéologique qui peut se résumer en un parfait syllogisme : “Il y a ceux qui ont, et ceux qui n’ont pas. Et celui qui a, est à blâmer”.

Evidemment, dans ce contexte, Israël est l’agresseur et doit donc rendre des comptes. Mais la question essentielle consiste à savoir si les étudiants juifs considèrent qu’il s’agit-là d’une tâche pertinente pour leur identité de Juifs vivant en Amérique. 


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