Les coulisses des relations irano-israéliennes autour de l’or noir

Une ardoise de pétrole d’un montant de 3 milliards de dollars, d’Israël envers l’Iran, fait l’objet d’une médiation qui dure depuis 27 ans.

By
August 20, 2013 10:26
Dans les années 1950 Israël veut faire de l'Iran son principal fournisseur.

P10 JFR 370. (photo credit: Reuters)

 
X

Dear Reader,
As you can imagine, more people are reading The Jerusalem Post than ever before. Nevertheless, traditional business models are no longer sustainable and high-quality publications, like ours, are being forced to look for new ways to keep going. Unlike many other news organizations, we have not put up a paywall. We want to keep our journalism open and accessible and be able to keep providing you with news and analyses from the frontlines of Israel, the Middle East and the Jewish World.

As one of our loyal readers, we ask you to be our partner.

For $5 a month you will receive access to the following:

  • A user uxperience almost completely free of ads
  • Access to our Premium Section and our monthly magazine to learn Hebrew, Ivrit
  • Content from the award-winning Jerusalem Repor
  • A brand new ePaper featuring the daily newspaper as it appears in print in Israel

Help us grow and continue telling Israel’s story to the world.

Thank you,

Ronit Hasin-Hochman, CEO, Jerusalem Post Group
Yaakov Katz, Editor-in-Chief

UPGRADE YOUR JPOST EXPERIENCE FOR 5$ PER MONTH Show me later Don't show it again


Depuis 11 années, c’est devenu un rituel. Deux à trois fois par an, l’avocat Avigdor (Dori) Klagsbald prend sous le bras son attaché-case qui comporte livres de comptes et bilans, et s’envole pour Paris pour représenter Israël dans une affaire qui constitue un de ses secrets les mieux gardés : une tentative de médiation avec l’Iran.

Vous avez bien lu. Des avocats des deux nations ennemies prennent langue, s’échangent des documents et rédigent des chefs d’accusation. Malgré l’animosité et les propos enflammés qui empoisonnent les relations entre les deux gouvernements, dès lors qu’il s’agit de gros sous et d’affaires, ils sont en contact.

Le point de rencontre n’est autre que la Cour internationale d’arbitrage de la Chambre de commerce internationale (CCI). Les deux parties en cause sont la compagnie pétrolière Trans-Asiatic basée en Suisse, la TAOC, et sa filiale israélienne, la compagnie pétrolière Eilat-Ashkelon (EAPC). En fait, il s’agit de deux médiations qui courent depuis 27 ans. L’une en Suisse, sous le haut arbitrage d’un avocat helvétique, les deux gouvernements en conflit étant représentés par des avocats locaux. L’autre se joue à la CCI, où Israël est représenté par Klagsblad pour un différend qui porte sur trois milliards de dollars.

Le shah impressionné 

Pour comprendre ce qui est en jeu et la complexité de ces arbitrages, il est impératif de connaître l’histoire de ces mystérieuses sociétés. En 2006, le professeur Uri Bialer, de l’Université hébraïque de Jérusalem, fait la lumière sur ces activités dans une étude intitulée Les arcanes des marchés pétroliers au Moyen-Orient, Israël, l’Iran et l’oléoduc Eilat-Ashkelon. Cette étude est basée sur des documents déclassifiés appartenant aux archives de l’Etat d’Israël et aux Archives nationales britanniques, ainsi que sur des propos recueillis lors d’entrevues avec des personnalités impliquées dans ces échanges.

Jusqu’au milieu des années 1950, Israël s’approvisionne en pétrole auprès de l’Union soviétique, du Koweït – alors sous domination britannique – et d’autres compagnies pétrolières internationales. Mais dans les années 1955-1956, ces liens sont rompus, et Israël est contraint de se tourner vers d’autres sources d’approvisionnement. Le pays entretient déjà des liens secrets avec Téhéran et veut alors faire de l’Iran son principal fournisseur. Craignant une réaction négative du monde arabe, le monarque iranien le shah Reza Pahlavi, pourtant pro occidental, hésite. La victoire d’Israël dans la campagne du Sinaï en 1956 change alors la donne et les Iraniens impressionnés acceptent de fournir Israël en pétrole.

Avec l’aide de pompes et de pipelines « confisqués » à des entreprises italiennes et belges qui exploitent un gisement de pétrole dans le Sinaï, Israël construit un pipeline de 40 centimètres de diamètre, d’Eilat à Ashkelon, financé par le baron Edmond de Rothschild. L’initiative est appelée Tri Continentale.

Nom de code « Propriétaire » 

Sur l’insistance des Iraniens, qui veulent dissimuler leur implication dans la vente de pétrole à Israël, les deux parties établissent un partenariat secret par l’entremise d’une entreprise écran nommée Fimarco, fondée en juillet 1959 et soumise à la fiscalité du Lichtenstein. L’Iran possède 10 % des actions de cette société. Des tankers transportent alors le pétrole de l’Iran à Eilat, et à partir de là, il est acheminé à Ashkelon par pipeline.

Au fil des ans, cependant, les besoins d’Israël augmentent, et le ministère des Finances lance un projet de remplacement du petit pipeline par un plus grand, d’1 mètre de diamètre, et suggère de mettre en place un véritable partenariat avec l’Iran. Golda Meir, ministre des Affaires étrangères en poste, qui s’est secrètement rendue à Téhéran en août 1965, soulève la question avec le shah et les administrateurs de l’entreprise d’Etat, la Compagnie pétrolière nationale d’Iran (NIOC). Mais les négociations menées en Israël, en Iran et en Suisse progressent lentement et semblent au point mort.

Selon l’étude de Bialer, un tournant décisif intervient dans les négociations après la guerre des Six Jours et la victoire israélienne en 1967, et la fermeture du canal de Suez. Le shah, désigné dans toute négociation avec les Israéliens, par le nom de code « Propriétaire », est encore plus impressionné par cette nouvelle victoire d’Israël sur les nations arabes qu’il déteste. Il ordonne un approfondissement des liens entre les deux pays dans les domaines du renseignement, de la recherche conjointe militaire, et les échanges d’informations sur la question du nucléaire, sur la base d’un axe stratégique entre Téhéran et Jérusalem. Le shah accepte également la création d’un partenariat à 50-50 entre le gouvernement israélien et la NIOC. La société, appelée Pétrole Trans-Asiatic est enregistrée au Canada et en Suisse à la demande de l’Iran, dans le but de dissimuler le partenaire israélien et de le faire apparaître comme une vague entité étrangère.

Un pipeline qui vaut de l’or 

Une fois l’accord du shah obtenu, le principal problème reste de trouver le financement pour concrétiser cette initiative de 85 millions de dollars, une somme faramineuse pour l’époque. Rothschild refuse de financer le projet, affirmant qu’il ne sera pas rentable, mais les Iraniens estiment son refus motivé par son sentiment d’humiliation provoqué par son maintien à l’écart, par les représentants du gouvernement israélien, de deux ans de tractations avec l’Iran.

Une tentative israélienne pour intéresser le magnat américain du pétrole David Rockefeller, président de la Chase Manhattan Bank à l’époque, se solde également par un échec.

Finalement, Israël joue son va-tout – la Shoah, et les sentiments de culpabilité de l’Allemagne – et obtient le financement de son projet via la Deutsche Bank allemande, dont le directeur, Hermann Josef Abs, est un ancien nazi, emprisonné pendant plusieurs mois après la seconde guerre mondiale. Il était notamment responsable des opérations à l’étranger de la banque dès 1938. Mais son sombre passé n’empêche pas les représentants israéliens de tisser des liens étroits avec lui.

La banque allemande accorde donc, à un faible taux d’intérêt, un prêt de 22 millions de dollars qui doit servir à financer le projet. Le 29 février 1968, est signé un contrat qui établit les statuts de l’entreprise dont les clauses exactes sont encore considérées comme un secret d’Etat. Un an plus tard, le pipeline entre Eilat et Ashkelon est achevé, et d’énormes camions citernes sont achetés pour transporter le pétrole.

En décembre 1969, le pétrole iranien commence à être acheminé du port de Bandar Abbas, en passant par l’océan Indien et la mer Rouge, jusqu’à Eilat. De là, le brut transite à travers le nouveau gazoduc jusqu’au port méditerranéen d’Ashkelon.

Seul un faible pourcentage de pétrole est destiné à Israël. Dans sa presque totalité, il est chargé sur des pétroliers au terminal d’Ashkelon et expédié aux consommateurs européens, principalement en Roumanie, seul pays du bloc soviétique qui continue de maintenir des relations diplomatiques avec Israël.

En 1970, 162 navires fournissent 10 millions de tonnes de pétrole qui transitent par le pipeline : son pic d’utilisation est atteint cette année-là. L’objectif ambitieux de 50 millions de tonnes par an ne sera jamais atteint.

La manne à sec 

Fin 1978, avec la chute du shah, le pétrole cesse de couler. Ruhollah Khomeini crée la République islamique d’Iran, devient son chef suprême et dénonce Israël comme le « petit Satan ». Les relations diplomatiques entre les deux pays sont rompues, se détériorent progressivement jusqu’à la franche animosité qui les caractérise encore à ce jour.

Israël se retrouve seul avec deux sociétés, mais sans leur précieuse production : l’or noir. Les énormes camions citernes devenus inutiles sont vendus bon marché ou mis au rebut. Les lettres et messages des responsables israéliens adressés à leurs homologues iraniens au sein de leur société commune sont ignorés et restent sans réponse pendant sept ans.

L’Iran ne veut plus rien avoir en commun avec Israël, bien que le pays des mollahs achète des armes israéliennes pendant toute la durée de la guerre sanglante avec l’Irak.

Et voilà qu’à l’improviste, les Iraniens réclament, par l’entremise de leurs avocats suisses, que la TAOC et l’EAPC, règlent une somme de plus de 1 milliard de dollars pour du pétrole livré par la NIOC. Le gouvernement israélien, qui possède l’EAPC, refuse catégoriquement. Motif : son partenaire iranien a unilatéralement rompu le contrat et causé des dommages financiers et stratégiques considérables à Israël qui fait valoir également que l’Iran a expulsé d’autres entreprises israéliennes en confisquant leurs biens et leur infligeant de fait de lourdes pertes financières. C’est ainsi que naissent les deux commissions d’arbitrage.

La valse des médiateurs 

Israël est d’abord représenté par le procureur Haim Tsadok, un ancien ministre de la Justice du parti travailliste. En 2003, il est remplacé par Klagsbald.

En Suisse, les Iraniens réclament le paiement du pétrole fourni soit 1 milliard de dollars, une somme qui gonfle avec les intérêts pour s’élever avec les années à plus de 2 milliards de dollars. A Paris, ils réclament une indemnisation en tant qu’anciens partenaires de ces sociétés.

L’Iran poursuit également en justice trois compagnies pétrolières de premier plan en Israël, Paz, Delek et Sonol, qui ont elles aussi acheté du pétrole iranien. Aujourd’hui entre des mains privées, ces entreprises appartenaient à l’époque au gouvernement.

Depuis le début des arbitrages, la tactique israélienne consiste à faire traîner le processus. « En ce qui nous concerne », confie une source gouvernementale, « nous espérons que les arbitrages se poursuivront éternellement ». En effet, le premier médiateur suisse est mort au cours de la saga, remplacé par un nouvel avocat.

Israël craint de perdre et d’être condamné à indemniser l’Iran.

Il y a quelques années, le médiateur de la CCI avait statué dans un jugement intérimaire qu’Israël était tenu de payer une somme symbolique de 150 000 dollars. Israël avait obéi à l’injonction simplement pour permettre au processus d’arbitrage de se poursuivre. L’EAPC a également dépensé au cours des 27 années de médiation quelques millions de dollars en frais de justice et honoraires de son équipe d’avocats internationaux et israéliens.

Au cours de ces dernières années, l’EAPC a bénéficié de profits émanant de la flambée des prix du pétrole. Il s’agit d’une société en plein essor avec de grands desseins et de grandes ambitions qui, par mesure de sécurité, ne possède ni actifs, ni comptes bancaires, ni biens à l’étranger que l’Iran pourrait geler.

Dans ce contexte, il est bien difficile d’imaginer Israël céder un jour aux demandes iraniennes. 

Yossi Melman, commentateur en matière de sécurité et de renseignement, est un des contributeurs principaux à www.thetower.org

Related Content

February 11, 2018
Les nouveaux « judaïsants »

By DAN HUMMEL