Les « humanités juives », une discipline comme les autres ?

L’Institut européen Emmanuel Levinas relève un défi inédit : enseigner les « humanités bibliques et juives ». Quand la pensée juive devient accessible à tous…

By RICHARD DARMON
December 10, 2013 19:20
L'enseignement d'Emmanuel Levinas prend des couleurs modernes

P9 JFR 370. (photo credit: Bracha L. Ettinger)

Entretien avec Gérard Rabinovitch, directeur de l’lnstitut européen Emmanuel Levinas (IEEL) de Paris.


Philosophe, sociologue, chercheur au CNRS et auteur de plusieurs ouvrages – sur la Shoah et aussi sur l’humour juif –, Gérard Rabinovitch dirige l’IEEL. C’est lui qui, secondé par le philosophe et talmudiste Armand Abécassis, a lancé l’enseignement de diverses sphères du savoir juif avec, à la clef, de grands débats et questionnements sur la modernité. Une ouverture originale en parfaite adéquation avec l’œuvre entreprise depuis 150 ans dans le bassin méditerranéen par l’Alliance israélite universelle. Laquelle a su associer la spiritualité hébraïque et les enseignements juifs traditionnels avec le contenu des pensées contemporaines.


 


Jerusalem Post : Quelle est l’originalité de l’Institut européen Emmanuel Levinas par rapport aux autres centres d’études juifs ?


Gérard Rabinovitch : L’IEEL a pour vocation d’enseigner les « Humanités juives » dans l’exigence de la qualité académique et universitaire ainsi que dans celle de l’étude juive et de la construction de l’homme juif contemporain. Cette Ecole des « Humanités juives » se démarque de l’acception classique occidentale courante des « Humanités » conçues depuis des siècles comme exclusivement grecques et latines : elle se construit plutôt sur le modèle des « Humanities » de l’université anglo-saxonne. Voilà pourquoi elle englobe un champ de disciplines spécifiques – philosophie, éthique, herméneutique, histoire, langue et philologie, littérature et poésie, arts – avec lesquelles s’entrelace l’herméneutique du judaïsme dans une confrontation originale avec les textes fondateurs et traditionnels.


 


A quel public ces enseignements sont-ils destinés ?


En priorité aux étudiants, même s’ils sont tous publics. Il convient de préciser qu’ils n’ont pas pour unique démarche l’objectivation du « cadre civilisationnel » biblique et judaïque : leur spécificité et leur originalité tiennent au fait qu’ils sont centrés sur l’appréhension d’un devenir humain porté par une éthique de « bonne vie » et axés sur une éthique de responsabilité.


 


Parallèlement, tout au long de l’année, l’IEEL propose des cycles de conférences données par d’éminents spécialistes axés sur les droits de l’Homme et de la personne, ainsi que sur les fondements de la Loi…


C’est que l’affirmation en valeur absolue des Droits de l’homme a pu, en son temps de conception au sortir de la Seconde Guerre mondiale et de ses épouvantes, paraître un repère spirituel et un rempart juridique fécond contre toutes les atteintes à la liberté et à la dignité humaines. En effet, les droits de l’Homme ont bien été un levier référentiel international, bénéfique pour mettre en défaut les tyrannies, totalitarismes et actes liberticides ultérieurs… Mais leur emploi et invocation n’ont pu échapper aux dévoiements et détournements dus aux ruses faites par la malveillance et la duplicité, ou fruits d’une simple paresse éthique.


Ce cycle d’interventions remet sur l’établi les droits de l’humain afin d’en approfondir la portée… Cet humain que la tradition biblique avait su si bien consigner et que la pensée juive n’a cessé de scruter !


 


Vous proposez aussi un diplôme universitaire d’« Ethique et Responsabilité » – sur deux ans – en partenariat avec l’UFR d’Etudes psychanalytiques de l’université Diderot Paris 7…


Il s’agit d’enseigner en ces temps de grande confusion une véritable éthique de la responsabilité. On sait que la question de la responsabilité traverse toutes les tentatives de penser l’éthique, depuis les vertus grecques jusqu’à Levinas, en passant par les Humanités bibliques juives ou chrétiennes. Ainsi, dans la tradition juive, la scène originelle de la faute première ne réside-t-elle pas tant dans la consommation du fruit de « l’arbre défendu » que dans la dérobade de l’homme générique, Adam, qui ne répond pas à la question que lui adresse Dieu : « Où es-tu ? ». La « faute originelle » n’est donc pas tant d’avoir transgressé l’Interdit divin, mais de faillir à sa responsabilité et de ne pas endosser les conséquences du dessillement !



Mais ce problème de la responsabilité n’est-il pas l’obsession de nombre de penseurs contemporains, juifs comme non juifs ?


Il est vrai que dans l’après coup de la « rupture de civilisation » que fut l’épouvantable destructivité nazie, le problème de la responsabilité a retrouvé chez quelques penseurs une place centrale. Elle est devenue un enjeu allant au-delà d’une manifestation de la simple « conscience morale » et qui interroge le sujet à travers ses actes. Ainsi, Jankélévitch interroge l’« impardonnable », Anders scrute « l’obsolescence de l’homme », Lifton sonde les « ténèbres de la médecine nazie », Lachs réfléchit sur la « médiation de l’action »…. Sans parler de Hannah Arendt dans Responsabilité et Jugement, de Bauman avec La Vie en Miettes, de Hans Jonas avec Le Principe Responsabilité. Et bien sûr de Ricœur, Levinas et Lacan !


L’éthique de la responsabilité apparaît donc comme un fil reliant toutes ces pensées. Question contemporaine, elle l’est surtout en tant qu’envers de ce « Monde administré » pertinemment identifié par les philosophes de Francfort, Horkheimer et Adorno. Car pour tous ces auteurs, l’éthique de la responsabilité ne peut être réduite à l’argument kantien de « faire son devoir ». Bien plus profondément, elle vient au cœur de la problématique d’un sujet humain qui a à répondre de son désir.



L’IEEL propose aussi d’autres enseignements universitaires originaux…


Nous dispensons effectivement une série d’enseignements en partenariat avec d’autres universités aussi bien françaises qu’étrangères. Par exemple, un DU « Langue et civilisation hébraïques », ou bien encore un UE « Humains-Déshumains, la question du Mal, Freud, la Bible, la postmodernité », et deux UEL – « Civilisation Hébraïque » et « Juifs, Chrétiens, Musulmans en Méditerranée » –, en partenariat avec la faculté de Lettres et Sciences Humaines de l’université de Nice.


Nous collaborons aussi avec le Collège académique de Netanya en Israël pour deux UEL en français : « Humanités Juives » et « Introduction aux littératures israéliennes ». Mais aussi avec l’université de Reims Champagne-Ardennes et l’Institut universitaire Rachi pour trois autres UEL : « Rachi et son école », « Les Arts et la Bible » et « Parcours médiéval ».


Avec l’Institut de philosophie et sociologie de l’Académie des Sciences de Pologne, nous organisons trois séminaires : « Emmanuel Levinas dans la pensée contemporaine », « Juifs et Nations en Pologne et en France aux XXe et XXIe siècles » et « L’écriture de la déportation en comparaison franco-polonaise ».


Enfin, nous proposons – avec le département des Hautes études de la Renaissance de l’université ELTE de Budapest en Hongrie – un séminaire intitulé « Les Juifs dans le monde de la Renaissance ». Autant de modules qui permettent aux étudiants européens d’explorer le monde de la pensée juive dans toute sa complexité.


Pour toute information, contacter Gérard Rabinovitch : direction@levinas.aiu.org


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