Turquie-Syrie : les raisons d’un conflit

L’hostilité entre les deux pays voisins remonte loin dans le passé

By MEIR ZAMIR
October 31, 2012 10:56
Soldats turcs en patrouille aux frontières

Syrie Turquie 521. (photo credit: Reuters)

 
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La Syrie dévoile son vrai visage. Les 30 années de pouvoir d’Hafez Assad (1970-2000) ont masqué sa vulnérabilité, qui date d’avant même son indépendance, en 1946. Sa position géopolitique et ses divisions internes en ont fait une zone de conflits régionaux et internationaux. Au cours de l’année écoulée, Damas est redevenue une source d’instabilité et d’inquiétude pour ses voisins. A commencer par la Turquie, à la frontière nord. Les conséquences de la guerre civile qui déchire la Syrie ont un impact direct sur Ankara. Des centaines de millions de réfugiés syriens ont traversé la frontière turque. Des citoyens turcs ont été tués par des obus de mortier, tirés depuis la Syrie. Deux avions de chasse turcs ont été abattus par des missiles syriens. Les leaders de la minorité kurde de la Djézireh (nord de la Mésopotamie, à la frontière nord-est de la Turquie) cherchent à profiter de l’effondrement du régime Assad pour former une région kurde autonome à l’image de leurs frères, au nord de l’Irak. Une ambition des plus inquiétantes pour les Turcs qui affrontent déjà leur propre problème kurde à l’est du pays. Pour toutes ces raisons, Ankara se trouve aujourd’hui à la tête d’une coalition de pays arabes et occidentaux qui soutient l’opposition syrienne dans ses efforts pour renverser le président Bashar el-Assad.



Opérations clandestines Les tensions à la frontière, le problème kurde et les efforts turcs pour mettre en place un nouveau régime en Syrie ne sont pas nouveaux. Les lettres dévoilées cicontre le montrent bien. Ces documents ont été obtenus par les Services de renseignements français à Damas, dans les bureaux du ministère des Affaires étrangères.



Ils font la lumière sur un usage endémique d’opérations secrètes et de diplomatie clandestine dans le Proche-Orient des années 1940, dont on ne retrouve quasiment aucune trace dans les papiers officiels. Les Services de renseignements sont la face cachée des relations internationales d’alors, ainsi que du retrait par la Grande-Bretagne de ses colonies après la Seconde Guerre mondiale. Les agences secrètes britanniques sont profondément impliquées dans la politique de Londres au Proche-Orient. Les opérations clandestines sont destinées à garantir les intérêts stratégiques et économiques (pétroliers) du pays dans la région.



Ces documents (à lire en bas d'articles), déclassés il y a seulement quelques années, soulignent la nécessité pour les historiens d’étudier la guerre d’Indépendance israélienne de 1948 sous l’angle anglo-arabe ou encore celui des rivalités interarabes, plutôt que celui des confrontations anglo-juives ou arabojuives.



Ils révèlent notamment que les agents britanniques ont exploité le rêve sioniste d’un Etat juif pour faire peur aux leaders arabes et les forcer à accepter la présence militaire britannique dans la région. Que la question palestinienne est profondément liée au conflit saoudohachémite.



Et que les renseignements français et sionistes ont conduit une guerre secrète conjointe contre les Anglais et les Etats arabes.



Face cachée de l’historiographie officielle du Proche-Orient de l’époque, les documents couvrent la période d’octobre 1945 à décembre 1946. Ils dépeignent les relations turco-syriennes avec, en toile de fond, les rivalités interarabes et anglosoviétiques sur l’avenir de la Syrie durant les premières années de la Guerre froide.



Tout comme aujourd’hui, la faiblesse et l’absence de stabilité de l’Etat syrien poussent Ankara à intervenir chez son voisin.



Le but : remplacer le régime républicain antiturc dirigé par le président Shoukri al- Kouwatli, par la monarchie hachémite amicale du roi Abdoullah, sur un territoire incluant la Syrie et le Liban, en plus de l’Emirat de Transjordanie, et lié au royaume hachémite d’Irak.



L’objet de toutes les convoitises Si aujourd’hui la frontière turco-syrienne n’est plus disputée, les deux pays s’affrontaient après la Seconde Guerre mondiale.



Le conflit portait sur la province d’Alexandrette, qui joue également un rôle dans la guerre secrète entre les Anglais et les Russes au Proche-Orient.



Sous le mandat français de 1920 à 1936, Alexandrette (aujourd’hui Hatay), et sa ville portuaire stratégique du même nom, appartiennent à la Syrie. Mais la Turquie réclame la région, arguant que les habitants turcs en forment la majorité.



A la veille de la Seconde Guerre mondiale, la France recherche la coopération ottomane contre l’Allemagne nazie. Et donne donc son accord tacite à la Turquie, malgré les vives protestations des dirigeants syriens. En juin 1939, les Turcs envahissent la province, et causent le départ de milliers de réfugiés arabes et arméniens vers la Syrie. Au lendemain de la guerre, les leaders nationalistes syriens cherchent à exploiter les projets britanniques en intégrant une alliance défensive régionale, comprenant la Turquie et l’Irak contre l’Union soviétique, pour récupérer Alexandrette.



Les hauts gradés britanniques du Proche- Orient cherchent à résoudre le conflit en proposant que la ville d’Alexandrette et son port deviennent une zone libre sous contrôle anglais, et que la frontière entre les deux pays dans la région de Djézireh soit modifiée.



L’offre, qui permet à la Syrie d’utiliser le port d’Alexandrette pour son commerce, est avant tout destinée à renforcer le contrôle turc sur une population kurde des plus agitées. L’initiative tombe à l’eau, mais les négociations secrètes entre la Turquie et le royaume hachémite de novembre et décembre 1946 révèlent qu’en plus d’Alexandrette, les Ottomans jettent leur dévolu sur Alep et Kameshli, la plus grande ville kurde au nord-est de la Syrie.



De son côté, l’Union soviétique exploite le conflit limitrophe afin d’empêcher le gouvernement syrien de rejoindre la coalition de défense militaire britannique et antisoviétique. Des agents russes poussent le parti communiste syrien à lancer de larges manifestations pour le retour de “la province perdue” et encouragent les leaders kurdes de la région de Djézireh à exiger l’autonomie au sein de la Syrie. Autre tactique : après la visite du roi Abdoullah à Ankara, début janvier 1947, les agents soviétiques à Damas envoient à Shoukri al-Kouwatli (le président syrien) une copie de la correspondance ainsi que l’accord secret entre le président turc Ismet Inönü et le roi Abdoullah, ainsi qu’entre Inönü et Nouri Saïd, le Premier ministre irakien.



Faire et défaire le Proche-Orient Les Britanniques ne sont pas en reste. Ils sont impliqués dans les négociations sur l’Alexandrette et prennent part aux pourparlers en vue de l’accord secret de décembre 1946, entre les dirigeants turcs, irakiens et jordaniens, pour former une monarchie hachémite régnant sur la Grande Syrie (terme nationaliste renvoyant à l’idée d’un territoire comprenant outre la Syrie, le Liban, la Palestine, la Jordanie, l’Irak, le Sinaï et certaines parties de la Turquie). Ce qui doit faire partie d’un plus vaste plan encore, conçu par les renseignements britanniques avec l’accord tacite du secrétaire des Affaires étrangères Ernest Bevin.



Sa première étape, réalisée en décembre 1946, consiste à faire tomber le Premier ministre syrien anti-hachémite et antiturc, Saadallah al-Jabiri, et à le remplacer par Jamil Mardam, qui collabore secrètement avec les agents anglais et Nouri Saïd.



La partie la plus ambitieuse du plan veut résoudre le conflit entre les Hachémites et les familles royales saoudiennes en formant deux grandes monarchies : les Hachémites prendraient le contrôle du Croissant fertile (régions de Mésopotamie et du Levant) au nord et les Saoudiens auraient la majorité de la péninsule arabique au sud, y compris le Yémen.



Bevin fait une offre informelle au Prince Fayçal, fils d’Ibn Saoud, en janvier 1947.



Mais le roi saoudien refuse. Même après la Seconde Guerre mondiale, les agents britanniques continuent de considérer le Moyen-Orient comme un terrain d’expérimentation et pensent pouvoir redessiner les frontières à leur guise au nom des intérêts anglais. Les aspirations des habitants locaux sont invariablement ignorées.



Une autre idée consiste à rattacher la Cyrénaïque, à l’est de la Lybie, à l’Egypte.



En échange de quoi, le roi Farouk 1er doit renoncer à son ambition sur le Soudan. Le marché est mis sur table officieusement lors de l’été 1947, mais le roi égyptien le rejette.



Hier et aujourd’hui La tentative du roi Abdoullah et de Nouri Saïd d’impliquer la Turquie dans les affaires arabes et l’intervention du roi Farouk dans le conflit à la frontière turcosyrienne reflètent l’ambivalence du monde arabe envers Ankara. Sentiment qui perdure aujourd’hui.



D’un côté, les Arabes redoutent le retour d’un empire ottoman dans la région. De l’autre, l’intervention de la Turquie est souvent sollicitée. A cet égard, le Premier ministre islamiste actuel, Recep Tayep Erdogan, est en meilleure position que ne l’était Inönü, qui représentait une république nationaliste, laïque et kémaliste (doctrine politique du premier président turc, Kemal Atatürk, dans les années 1920).



De son côté, le nouveau président égyptien Mohamed Morsi, tout comme le roi Farouk avant lui, voit son pays comme le leader du monde arabe et semble peu disposé à partager ce rôle avec Ankara.



Mais il est suffisamment pragmatique pour comprendre que l’Egypte et l’Arabie Saoudite, sunnites, ont besoin de la Turquie, également sunnite, pour résister à la menace iranienne chiite en Syrie, en Irak, au Liban et dans le Golfe persique.



Le démantèlement de l’Empire ottoman par la France et l’Angleterre date d’il y a près d’un siècle. Les deux puissances coloniales se sont réparties le Croissant fertile entre elles et ont formé cinq nouveaux Etats : l’Irak, la Transjordanie, la Syrie, le Liban et la Palestine. Après 30 ans de mandat colonial et 70 ans d’indépendance, l’avenir de ces pays est toujours incertain. Le Liban, l’Irak et aujourd’hui la Syrie ont traversé des guerres civiles dévastatrices qui ont menacé leur existence même en tant que nations viables.



En Jordanie, la monarchie hachémite est de moins en moins stable face à des menaces internes et externes croissantes.



Quant à l’Etat hébreu, avec sa vaste population palestinienne, il n’a pas encore réussi à résoudre un dilemme fondamental : demeurer un Etat juif aux côtés d’un Etat palestinien ou devenir binational.



Difficile de dire aujourd’hui si le Premier ministre turc couve des ambitions “ottomanes”. Mais en jetant un oeil vers le sud, Erdogan pourrait en arriver à conclure que les antécédents de l’Empire au Moyen-Orient ne sont pas, en fin de compte, si négatifs.



L’auteur est professeur au département des Etudes du Moyen-Orient à l’Université Ben Gourion.



Annexes :



Documents classés confidentiels et conservés au ministère syrien des Affaires étrangères



Le 12 novembre 1945


A l’attention de Son Excellence le ministre britannique plénipotentiaire


De la part du président du Conseil et du ministre des Affaires étrangères à Damas



L’information en ma possession, basée sur des rapports officiels, prouve que la légation soviétique a pris contact avec un grand nombre de dirigeants kurdes, dans différentes régions de la République syrienne.



En attirant l’attention de Votre Excellence là-dessus, je sais que vous êtes parfaitement au courant de la situation et que vos services spéciaux ne sont pas sans connaître les manoeuvres qui se préparent en dépit de votre volonté et de la nôtre.



Toutefois, mes devoirs envers vous me conduisent à vous rappeler que le gouvernement syrien, inquiet à juste titre des conséquences de ces activités soviétiques, ne peut que continuer à rejeter ces activités et vous informer que nous sommes dans l’impossibilité de prendre des mesures, quelles qu’elles soient, contre la légation.



Je vous invite donc, en tant que responsable officiel de la paix et de la sécurité dans ce pays, à prendre les mesures que vous jugez appropriées.



Le gouvernement syrien donne son accord par avance à toutes vos décisions.



Le président du Conseil des ministres Saadallah al-Jibri




Le 24 décembre 1945


A l’attention de Son Excellence le ministre des Affaires étrangères syrien à Damas


De la part du ministre syrien au Caire



Lord Killearn (ambassadeur britannique en Egypte) m’a rendu visite aujourd’hui afin de clarifier l’offre qui nous a été faite, au sujet de notre conflit avec les Turcs. Selon lui, le gouvernement britannique est décidé à mettre un terme à cette dispute. Un accord entre nous et les Turcs est nécessaire dans l’intérêt de notre défense commune.



La province d’Alexandrette ne peut être rendue à la Syrie.



La Syrie pourra bénéficier du pétrole exporté de nouvelles régions.



Créer un bloc kurde au nord-est de la Syrie formerait un obstacle pour les Russes qui convoitent le nord du pays.



Les propositions qui nous ont été faites aujourd’hui l’ont été de manière officieuse, et non définitive, mais elles reflètent l’opinion de Londres. Il faut espérer que le gouvernement syrien leur donnera son accord en temps voulu, afin que la Syrie et la Turquie puissent former une unité défensive commune.



Jamil Mardam




Le 5 janvier 1946


A l’attention de Son Excellence le président du Conseil des ministres de la république syrienne à Damas


De la part du président du Conseil des ministres du royaume d’Egypte



Votre Excellence, Un avenir incertain attend les Etats musulmans et un danger commun les menace. Je crois qu’il est du devoir de l’Egypte d’intervenir quand un malentendu oppose deux frères, deux voisins et deux amis, alors que la bonne intelligence est nécessaire aux intérêts des Frères musulmans.



J’ai entendu dire de source sûre que la Grande-Bretagne est intervenue de plusieurs façons pour réguler le conflit arabo-turc. Je pense qu’une intervention anglaise n’aurait pas eu lieu si cette puissance n’avait elle-même rien à y gagner : le port d’Alexandrette. J’imagine qu’il serait dangereux pour la Syrie que cet important port soit ôté à la Turquie et tombe aux mains de la Grande-Bretagne.



Tout ce que je demande, pour l’heure, est que vous acceptiez l’intervention du gouvernement égyptien ou que vous saisissiez le Conseil de la Ligue arabe sur cette affaire. Si cela arrivait, le danger britannique serait écarté et la Syrie obtiendrait bien davantage que par le biais d’une intervention anglaise. Dans un tel cas, la Ligue pourrait s’appuyer sur le soutien total de la Russie, des Etats-Unis et même de la France. Nous serons ensuite en mesure de garantir un contrôle d’Alexandrette par une commission arabo-turque (ou encore de la Ligue, et pas seulement la Syrie).



J’ai soumis la question à Sa Majesté le Roi.



Ma proposition a suscité de grands éloges de sa part.



Dans l’attente de votre réponse détaillée, veuillez agréer mes salutations les plus sincères,



Mahmoud an Noukrashi Président du conseil des ministres




Le 3 novembre 1946


A Sa Majesté le roi Farouk, que Dieu le préserve



Votre Majesté, Je lis votre noble discours les larmes aux yeux et je remercie Dieu d’avoir donné à la Syrie un maître, qui peut l’aider et défendre ses droits.



Les Turcs, mon Seigneur, ont de vilains projets à notre endroit et, quelle que soit la situation, un esprit d’oppression et de domination les gouverne. Ils rêvent de restaurer l’Empire ottoman, mais leur faiblesse les restreint, l’injustice est profondément ancrée dans leur âme.



Les Turcs veulent à tout prix atteindre un accord avec nous et les Anglais nous poussent à le faire. Mais quel en serait le but pour nous Arabes, et en particulier pour nous Syriens ? Absolument rien à part devenir un Etat enchaîné, perdre l’Alexandrette et perdre un avenir encore incertain.



Je vous remercie au nom de tous les Syriens pour votre noble défense de nos droits légitimes. La Syrie ne voit que danger de la part de ses anciens oppresseurs, les Turcs et les Français. Que Dieu nous préserve de conclure un accord avec eux. Que Dieu vous préserve en tant que maître et trésor des Arabes.



Shoukri al-Kouwatli




Décembre 1946


A Sa Majesté hachémite le roi Abdoullah Ibn Hussein



Au nom du bien général, le gouvernement de la République de Turquie garantira la protection du régime légitime du royaume arabe hachémite.



Je vous rappelle, au nom du gouvernement de la République turque, que nous serions les premiers à vous reconnaître roi légitime de la Syrie dès le moment venu. Vous savez également que nous espérons vous voir entrer bientôt à Damas, avec l’aide de Dieu.



Délivré par la légation russe Ismet Inönü


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