Ukraine : la montée d’une droite de l’extrême

Le succès du parti Svoboda aux élections nationales d’Ukraine inquiète les observateurs.

By ERIC LYMAN
December 18, 2012 14:25
Manifestation de Svoboda

1912JFR16 521. (photo credit: Gleb Garanich / Reuters)

 
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C’est en 1991, dans la cité médiévale de Lviv, qu’est né Svoboda, mouvement d’extrême-droite très controversé, sous l’impulsion d’une poignée de militants nationalistes réunis un mois après l’adoption par le parlement ukrainien de la Déclaration d’Indépendance visà- vis de l’URSS.

En 21 ans d’existence, le groupe n’avait jamais vraiment attiré l’attention. Ses quelques victoires locales en Galicie, région à cheval entre l’Ukraine et la Pologne, ne lui avaient pas permis d’atteindre ne serait-ce que 1 % de voix dans les scrutins nationaux.

Mais tout a changé cette année. Le pays connaît désormais une situation que le parti a su habilement exploiter : une population insatisfaite de ses grandes formations politiques, inquiète de voir l’importante minorité ethnique russe gagner en influence, et mécontente face au malaise économique commun à toute l’Europe.

Peu avant le scrutin du 28 octobre dernier, le vent semblait tourner. Beaucoup avaient compris que le parti pourrait bien, cette fois, atteindre le seuil des 5 % et obtenir ainsi une représentation parlementaire. C’était encore bien loin de la réalité. A l’issue du scrutin, Svoboda doublera ce score, avec 10,5 % des voix, et remportera 3 des 24 régions (oblasts), toutes en Galicie (dont Lviv). Il terminera par ailleurs en deuxième place à Kiev, la capitale, dont le nouveau maire, Andriy Illienko, 25 ans (qui l’a emporté à l’arrachée, avec un écart de 191 voix, contre le maire sortant), est un ancien militant de Svoboda.

Ce ne sont ni les accusations de fraude qui ont entaché les élections, ni le fait que la principale dirigeante de l’opposition se trouvait derrière les barreaux au moment du scrutin qui ont fait la une de la presse après la publication des résultats, mais bien le succès de Svoboda.

« Nous avons connu un véritable ouragan », déclare Oleg Demko, expert politique de l’université de Varsovie. « Mais maintenant que Svoboda a acquis une certaine visibilité, le public va s’y intéresser de plus près, et rien ne dit qu’il en sortira renforcé, au contraire. Les mois à venir vont être très instructifs. »

« Les pages les plus sombres de l’histoire du siècle dernier »

En Israël, aux Etats-Unis et dans l’Union européenne, on n’apprécie guère cette montée de l’extrémisme de droite.

Chez les 160 000 Juifs d’Ukraine non plus. Ce qui n’a rien d’étonnant quand on connaît les lignes de ce parti, qui limite les adhésions aux Ukrainiens « ethniquement purs », prévoit de donner la priorité aux « vrais » Ukrainiens en matière d’éducation et de soins médicaux, entend obtenir la mention de l’origine ethnique sur les papiers d’identité et promet d’affranchir le pays de ses obligations internationales.

« Sa victoire électorale légitimise ces points de vue extrémistes », déplore Pynchas Vyshedski, un rabbin israélien venu s’installer à Donetsk, il y a 18 ans. Mais selon lui, la montée en puissance de Svododa a accru la fréquentation de la synagogue locale.

« Nous ne sommes pas inquiets pour notre sécurité, Dieu merci, car le gouvernement de Yanukovych protège bien ses minorités », affirme-t-il. « Mais il est préoccupant de voir qu’un groupe radical a désormais son mot à dire quand il s’agit de voter des lois. » Alex Miller, député à la Knesset, redoute une remise en question de l’accord de libre-échange presque conclu entre l’Ukraine et Israël (et déjà approuvé par la Knesset).

Idem pour un autre accord, déjà négocié, qui permet aux ressortissants de chacun des deux pays de prendre leur retraite dans l’autre pays sans rien perdre de leurs droits.

« Je ne suis pas habilité à exprimer de commentaires sur un problème interne à l’Ukraine », soupire-t-il, « mais je trouve inquiétant qu’un groupe aussi extrémiste que Svoboda ait pu être autorisé à se présenter aux élections. » Le ministre des Affaires étrangères, Avigdor Liberman, partage son avis. Dans un communiqué publié la veille du scrutin, il affirmait que le programme politique de Svoboda lui rappelait « les pages les plus sombres de l’histoire du siècle dernier. »

 Enrayer la « mafia judéo-moscovite » 

Urologue charismatique âgé de 43 ans, Oleg Tyahnybok est le président très controversé de Svoboda. Il rejette toute accusation d’antisémitisme, qualifiant son parti de simple « mouvement pro-Ukrainien ». A l’entendre, confondre nationalisme et antisémitisme n’est qu’un cliché enraciné dans la propagande mondialiste moderne.

Mais la réalité historique, elle, dépeint un tableau différent.

De nombreux membres de Svoboda sont des anciens du groupe paramilitaire « Patriotes ukrainiens », ouvertement pronazi, qui appelait à purger le pays de ses Juifs et de ses autres minorités. Officiellement, l’association entre les deux organisations a pris fin il y a cinq ans, mais des liens officieux subsistent.

En 2004, Tyahnybok a été exclu du groupe parlementaire auquel il appartenait, pour avoir affirmé à la télévision que le pays était dirigé par une « mafia judéo-moscovite » et fait l’éloge d’un ancien dirigeant d’un mouvement de résistance clandestin de la Seconde Guerre mondiale qui, a-t-il proclamé, a eu le mérite de combattre « les Russes, les Allemands, les Juifs et tous les autres ennemis qui voulaient nous confisquer notre Etat ukrainien ». Svoboda, qui portait au départ la qualification de « Parti national-socialiste », n’a supprimé la sorte de croix gammée qui lui tenait lieu de logo qu’en 2003.

Cette année encore, le parti a été lié à de violents affrontements contre des membres de minorités ethniques.

Aujourd’hui, Tyahnybok s’efforce d’occulter (ou, du moins, de mettre en veilleuse) le passé douteux de son parti. La quasi-swastika a été remplacée par un sigle d’allure plus inoffensive, aux couleurs du drapeau national et, juste avant les élections, un accord de coopération inattendu a été signé avec Patrie, le principal parti d’opposition du pays, fondé par l’ex-Première ministre Yulia Tymoshenko, emprisonnée depuis deux ans pour abus de pouvoir dans la signature de contrats gaziers avec la Russie.

Un net recul de la transparence 

Cette alliance en a surpris plus d’un en Ukraine. « Les deux partis forment un tandem assez étrange, c’est le moins que l’on puisse dire », estime Kostyantyn Gryshchenko, ministre des Affaires étrangères. Sur le plan international, l’image de Patrie en a souffert, même si la Secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton et Catherine Ashton, haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la sécurité, ont cosigné dans le New York Times un éditorial pour soutenir cette formation.

En Ukraine, on considère cette alliance comme un moyen de renforcer l’assise de Patrie au parlement (associés, Patrie et Svoboda totalisent presque autant de sièges que le parti au pouvoir), tout en donnant à Svoboda un éclairage plus centriste.

Au sein de Svoboda, on accuse les alliés de Yanukovych de mettre l’accent sur les positions les plus extrémistes de leur formation afin de porter atteinte à la faction Patrie de Tymoshenko. Patrie reste le principal opposant au parlement, surtout après les résultats décevants de l’Alliance démocratique ukrainienne pour la Réforme (ADUR), dirigée par l’ancien champion de boxe, Vitali Klitschko. L’ADUR, que l’on voyait comme le futur grand parti d’opposition du pays, s’est retrouvé, lors du décompte des voix, en troisième position, juste avant l’ancien parti communiste et Svoboda.

D’autres problèmes ont également retenu l’attention des observateurs le 28 octobre dernier. Contrairement à ses habitudes, le gouvernement de Yanukovych a autorisé une surveillance du scrutin par des observateurs extérieurs, qui se sont pour la plupart félicités de la bonne organisation technique des élections. L’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, qui regroupe 56 Etats), en revanche, a noté un net recul de la transparence et de l’équité entre les candidats par rapport aux élections de 2010, remportées par Yanukovych.

En conséquence, le gouvernement a promis de réorganiser des élections dans cinq districts électoraux. Selon l’opposition, il aurait fallu le faire dans 13 districts au moins.

Dans sa prison, Tymoshenko a entamé sa deuxième grève de la faim pour protester contre le résultat des élections.

Le retour des « nazis » ?

Mais l’attention internationale reste surtout braquée sur Svoboda, qui terminera certainement avec 37 sièges sur les 450 que compte la Verkhovna Rada, le parlement ukrainien (un chiffre qui pourrait varier d’un ou deux sièges si le scrutin se tient de nouveau dans certains districts). Il constituera ainsi le quatrième groupe, derrière le Parti des régions (187 sièges), Patrie (103) et l’ADUR (40).

Les communistes, qui ont recueilli plus de voix que Svoboda à l’échelle nationale, n’ont pourtant obtenu que 32 sièges.

Le nouveau parlement devait se réunir pour la première fois le 15 décembre et rien n’a filtré avant cette date sur la façon dont Svoboda se comportera.

Son président Tyahnybok a indiqué qu’il adopterait une approche prudente. Il faut dire que son action sera modérée par l’alliance avec Patrie, dirigé, en l’absence de Tymoshenko, par l’écrivain et économiste Arseniy Yatsenyuk.

Mais beaucoup d’Ukrainiens ne sont pas rassurés pour autant. L’histoire de Svoboda est bien connue au sein de la cinquième communauté juive d’Europe. Et les 330 000 Juifs originaires d’Ukraine, installés en Israël, redoutent de voir les relations déjà tendues entre les deux pays s’envenimer encore.

Avec le succès remporté aux élections, Svoboda passera sans doute de pion négligeable à l’extrême-droite de l’échiquier politique, à une position cruciale. Officiellement, son objectif est d’éviter le mélange des groupes raciaux et de lutter contre l’établissement d’un gouvernement paneuropéen.

Le rabbin Menachem Margolin, directeur de l’Association juive européenne, ne cache pas ses inquiétudes quant à la sécurité des Juifs d’Ukraine. Quant au rabbin Vyshedski, il ne croit guère aux déclarations qui se veulent « modérées » des dirigeants de Svoboda. « J’ai lu les discours et la charte de ce parti et je n’ai nul besoin de preuves supplémentaires qu’il s’agit bien d’un parti antisémite. » Clin d’oeil de l’Histoire, les plus soucieux ne peuvent s’empêcher de relever une certaine ironie dans le succès électoral de Svoboda : « Le 28 octobre, nous avons célébré le 68e anniversaire de la libération de l’Ukraine des nazis », explique Oleg Voytko, professeur d’histoire-géographie à Kiev. « Et les voilà de retour le jour même de cet anniversaire ! » 

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