Une petite nation en perte de caractère

Peu à peu, les Lettons perdent leur identité, phénomène facilité par une passivité et une léthargie inexplicables, un manque d’unité, de fraternité et de fierté nationale.

By YOSSI AHIMEIR
October 23, 2012 13:59
Vieille ville de Riga

2410JFR11 521. (photo credit: Reuters)

Quelles sont les ressemblances entre la Lettonie et Israël ? La météo à Riga, capitale de la Lettonie, est souvent capricieuse.

Les températures par une journée d’été typique sont assez élevées, mais le temps peut changer rapidement. Une heure entière, il est tout à fait clair, puis soudain, surviennent les nuages et la pluie.

Il est plus qu’agréable de se promener dans les rues, en particulier celles de la sublime vieille ville. S’asseoir dans un café et déguster de délicieux gâteaux, à l’ancienne, est incontournable. La vieille ville de Riga est un vrai pôle d’attraction pour les touristes. C’est là que les impressionnants édifices gouvernementaux sont concentrés, tous d’au moins 100 ans d’âge.

Presque tout est orienté pour charmer le visiteur, comme les nombreuses boutiques de souvenirs en bois, de broderies, colliers, etc.

Au nord du Monument de la Liberté - une tour qui pointe en direction du ciel depuis 1935 - des signes de la domination communiste sont encore perceptibles, réminiscence de ces décennies funestes qui ont pris fin en 1991.

Assis dans un café dans cette section de la ville, le regard tourné vers la rue, ma femme, originaire de cette ville, m’interroge : “D’après toi, peut-on faire la distinction entre les passants lettons et russes ?” Il faut d’abord savoir que les Lettons autochtones et les Russes sont tous habitants de la Lettonie indépendante. Si la Lettonie est membre de l’Union européenne, elle refuse d’utiliser la monnaie commune, l’euro, préférant conserver son “lat.” Un lat vaut environ sept ou huit shekels.

Derrière la question de mon épouse, se dissimulent une peur et une inquiétude compréhensibles devant l’évolution rapide du visage de la Lettonie et de son paysage humain. Ce pays balte, qui s’est désaliéné de l’oppression du régime communiste il y a 21 ans seulement, n’a pas réussi à profiter pleinement de sa liberté toute neuve, ni su exploiter son potentiel économique. Il a échoué à devenir un pays européen dans tous les sens du terme, une partie organique de l’Union européenne.

Raffinement letton vs. brusquerie russe 

La Lettonie ne peut résister au processus démographique qui se développe en son sein, et la pousse, peu à peu, à revenir se blottir dans le giron de l’ours russe.

Elle subit, une fois encore, une occupation - cette fois celle d’une multitude de Russes qui la prennent d’assaut, simples visiteurs ou acquéreurs des biens. Ce phénomène altère progressivement son caractère propre, pour la transformer, en substance, en République russe restaurée.

La langue des passants - le russe pour la moitié d’entre eux - le comportement des clients dans les cafés ou dans la rue illustrent une différence de culture et de mentalité perceptible entre Lettons et Russes. Le raffinement letton, comparé à la brusquerie russe, la robe élégante de la femme lettone, versus le style vestimentaire russe “bas de gamme”, la réserve et la civilité lettones par rapport au verbiage russe. Tout se mélange et s’entrecroise.

Devant le fronton d’un hôtel luxueux, une famille russe se comporte avec grossièreté. Les réceptionnistes, polis, n’osent pas faire de commentaires ou leur demander de baisser le ton. Une belle démonstration de la passivité lettone devant l’“emprise”, de la culture et la langue russes sur leur petit pays.

Pour une raison mystérieuse, les Lettons acceptent, tel un décret du ciel, la perte inéluctable du caractère propre de leur territoire.

Il faut dire que les jeunes Lettons jouent un rôle dans cette fulgurante transformation. Ils quittent leur pays en quête de subsistance et d’avenir en Occident, indifférents aux retournements qui affectent leur patrie.

Quand ils reviennent - s’ils le font - leur foyer est méconnaissable. Leurs amis restés au pays leur font vite comprendre par exemple que l’apprentissage du russe est souhaitable dans la vie quotidienne.

Aujourd’hui, environ la moitié de la population lettone est composée de russophones. Qui viennent pour acquérir des biens immobiliers et autres, et se comportent en maîtres des lieux. Beaucoup ont été envoyés s’installer en Lettonie - à l’initiative du régime soviétique - alors qu’elle faisait encore partie de l’Union soviétique.

Mais nombre d’autres sont arrivés après la dissolution de l’empire communiste et la déclaration d’Indépendance lettone, pour exploiter la fragilité administrative de la nouvelle république. Leur présence se fait sentir un peu partout, et ils constitueront bientôt la majorité de la population du pays balte. Ils se comportent déjà avec arrogance, presque comme des seigneurs.


Les Russes, maîtres des lieux

Jurmala, une ville balnéaire réputée près de Riga, est une colonie russe à proprement parler. La Russie a acheté la quasi-totalité des propriétés vacancières. Le système radar, mis en place la plus grande partie de l’année sur la majestueuse autoroute de Riga, est camouflé pendant les mois d’été - juste à temps pour l’arrivée des oligarques russes à Jurmala, venus profiter de la côte Baltique et des clubs flashy. Autant d’autres signes de soumission à la devise étrangère et de l’ambivalence à l’égard du voisin impérialiste de l’Est.

Pour l’heure, le parlement de Riga a reporté le projet de faire du russe la deuxième langue officielle de Lettonie, mais jusqu’à quand ? Les Lettons perdent progressivement leur identité, phénomène facilité par le manque d’unité et de fraternité, et une faible fierté nationale. Un médecin que j’ai rencontré se lamente : “Ce n’est pas notre Lettonie, c’est une autre Lettonie, une Lettonie qui a perdu sa fierté, son identité. Ma Lettonie est perdue. La Lettonie ne veut plus rien faire face à l’invasion russe”.

En tant que Juifs, nos sentiments à l’égard du peuple letton sont mitigés. Comme on le sait, les Lettons ont collaboré avec les envahisseurs allemands dans le processus d’anéantissement du peuple juif durant la Seconde Guerre mondiale. La Lettonie préserve soigneusement les sites de Rumbula et Bikernieki, où ont été assassinés des dizaines de milliers de Juifs, pour attirer le tourisme juif.

Mais, à certains égards, la Lettonie ressemble à Israël, deux Etats-nations minuscules dont l’identité est menacée par des peuples étrangers, qui voient leur nombre augmenter d’année en année.

En Lettonie, le processus d’appropriation est plus grave encore, et risque de mener à la dissolution d’un peuple, de sa langue, sa culture et son patrimoine, un danger auquel seul un sursaut national peut remédier.

Inutile de dire que le cas de figure letton fournit matière à réflexion à d’autres petits peuples, dont des voisins plus puissants lorgnent vers les territoires, et risquent de les engouffrer. L’auteur est un ancien membre de la Knesset et le directeur général de l’Institut Jabotinsky en Israël.


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