Vue d’Ukraine

A l’occasion du 20e anniversaire de l’ambassade d’Ukraine en Israël, l’ambassadeur Hennadii Nadolenko a accordé un entretien exclusif au Jerusalem Post. Retour sur certaines questions brûlantes.

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December 18, 2012 14:06
Vue de Kiev

1912JFR14 521. (photo credit: DR)

 
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En plus de cultiver les liens bilatéraux entre les deux pays, l’ambassade d’Ukraine gère les besoins consulaires des centaines de milliers de Juifs ukrainiens, émigrés en Israël au cours des 20 dernières années. L’histoire judéo-ukrainienne est complexe : elle est émaillée d’épisodes antisémites sanglants et de persécutions au cours des siècles. Mais depuis l’indépendance de l’Ukraine, dans le sillage de la chute de l’URSS, ses relations avec l’Etat juif se sont nettement améliorées, pour devenir même particulièrement chaleureuses.

Le Jerusalem Post : Cette année, l’ambassade ukrainienne fête ses 20 ans de présence à Tel-Aviv. Comment qualifieriezvous les relations bilatérales aujourd’hui ? Son Excellence M. Hennadii Nadolenko : Je pense qu’elles n’ont jamais été aussi solides. Au cours de ces 20 dernières années, nous avons développé les liens dans tous les domaines possibles : le tourisme, la médecine, le commerce, l’économie, la sécurité et ainsi de suite. Cette année, par exemple, le commerce entre les deux pays a augmenté de 40 % (environ 1 milliard de dollars).

Et il y a deux ans, nous avons signé un accord allégeant l’obtention de visas pour les deux pays. Conséquence : un vrai boom pour les relations économiques et touristiques, y compris le tourisme médical. En fait, le tourisme a presque été multiplié par 2,5.

On dénombre désormais quelque 200 000 Ukrainiens qui visitent Israël chaque année, et un nombre similaire d’Israéliens qui se rendent en Ukraine.

Sur la même période, nous avons également mis un accent particulier sur les visites politiques de premier plan. Nous avons accueilli le président Shimon Peres deux fois et notre président Viktor Yanukovych s’est rendu en Israël l’année dernière lors d’un déplacement d’Etat de très haute importance. Et les Premiers ministres se sont rencontrés.

Puis nous avons lancé des négociations en vue d’un accord de libre-échange commercial. 36 traités ont déjà été signés entre les deux pays, dont un en particulier entre les gouvernements respectifs pour la promotion et la protection mutuelle des investissements. Hormis cela, nous entretenons également de très bonnes relations personnelles. L’Ukraine a soutenu Israël auprès des organisations internationales à maintes reprises. Comme je l’ai dit, nous relations sont très bonnes et j’espère qu’elles ne feront que croître à l’avenir.

J. P. : Où en est l’accord de libre-échange commercial ? S.E. : Il est en très bonne voie. Nous avons déjà mené une série de pourparlers avec nos équipes d’experts. Ce mois-ci, nous tenons de nouvelles négociations et je pense que d’ici la fin de l’année prochaine, nous parviendrons à un accord. Cela fait partie de traités de grande importance qu’il nous faut encore signer. Récemment, le ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman, et son vice-ministre Danny Ayalon ont conclu un accord avec notre ministre des Affaires étrangères Kostyantyn Gryshchenko sur les fonds de retraite, afin que notre pays subvienne aux retraites des Ukrainiens venus s’installer en Israël, tandis qu’Israël fera de même avec les Israéliens partis en Ukraine.

Cet accord a été rendu possible par une promesse faite par notre président au cours de sa visite. Nous attendons désormais que la Knesset et la Verkhovna Rada (parlement ukrainien) le ratifient.

J. P. : Des centaines de milliers de Juifs ukrainiens ont émigré en Israël depuis les années 1990. Comment cela a-t-il influencé les relations entre les deux pays ? S.E. : Nous sommes très heureux d’avoir une communauté de cette ampleur ici. C’est un pont humain d’une grande importance entre les deux pays. Il s’agit d’une des plus grandes communautés de l’ex-URSS. Près d’un demimillion d’anciens citoyens ukrainiens sont arrivés en Israël depuis 1990. C’est pourquoi il est si important que nous mettions en place un régime de liberté de visa entre les deux pays : pour permettre de voyager dans les deux directions, sans barrières ni obstacles.

On compte de nombreux allers-retours pour visiter de la famille ou encore à l’occasion de fêtes religieuses. Par exemple, au cours des deux dernières années, le nombre de pèlerins venus se rendre sur la tombe du Rabbin Nachman de Breslev à Ouman a triplé. Il y a deux ans, ils représentaient 12 000 visiteurs, cette année, le chiffre a grimpé à 36 000 à l’occasion de Rosh Hashana. Ces relations humaines sont les plus importantes à nos yeux. J’en suis très heureux.

J.P. : Comment l’expliquez-vous ? S.E. : Tout d’abord, au niveau gouvernemental, les deux Etats font tout pour renforcer ces liens. Nos deux ministres des Affaires étrangères se sont rencontrés à plusieurs reprises cette année, à chaque réunion internationale, pour évoquer les relations. Les résultats ont suivi.

Le gouvernement ukrainien soutient sa communauté juive au maximum. Il existe encore quelque 120 000 Juifs en Ukraine. Récemment, le plus grand centre communautaire juif au monde a été ouvert dans la ville de Dniepropetrovsk. Il s’appelle Menora et possède une grande synagogue en son enceinte. Ces lieux sont le symbole de nos bonnes relations. Au mois de novembre, nous avons également ouvert un centre culturel ukrainien à Bat Yam.

J.P. : L’antisémitisme est un problème de longue date en Ukraine. Quelle est l’action de votre gouvernement pour le combattre ? S.E. : Le sujet est pris très au sérieux par nos dirigeants et nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour le réduire à néant. Chaque auteur d’acte antisémite en Ukraine est poursuivi et condamné en justice. Ces deux dernières années, nous n’avons relevé qu’un ou deux cas et, à chaque fois, une procédure judiciaire a été lancée. La police travaille très dur et nous fournissons un énorme effort. La bonne santé de notre relation bilatérale le prouve.

Je peux vous assurer que le gouvernement ukrainien fait tout son possible pour enrayer l’antisémitisme.

J. P. : Sans doute, mais cette année, un restaurant basé sur des thèmes antisémites à Lvov a ouvert ses portes. Les menus ne comportent pas de prix et les clients doivent marchander l’addition tout en portant des chapeaux distinctement juifs.

Comment de telles pratiques peuvent-elles être autorisées ? S.E. : En toute honnêteté, je n’avais pas connaissance de cela. Je n’ai pas été à Lvov depuis longtemps et je n’ai jamais entendu parler de ce restaurant. Peut-être que les médias exagèrent ce qui s’y passe ou peutêtre encore que certains cherchent à gagner de l’argent de façon stupide. Je vais me renseigner. Il serait également intéressant de connaître la position de la communauté juive à Lvov sur la question.

J.P. : Le rôle joué par les Ukrainiens durant la Shoah a été sujet à de nombreux débats : beaucoup de Juifs considèrent qu’ils ont volontairement collaboré avec les nazis. A votre avis, l’Ukraine était-elle victime ou bourreau pendant la Seconde Guerre mondiale ? S.E. : Tout d’abord, les Ukrainiens n’ont pas délibérément collaboré avec les nazis. Nous sommes parmi les nations qui ont le plus souffert de la guerre. Selon les estimations, 6,4 millions de nos citoyens y ont trouvé la mort. L’Allemagne est arrivée par l’Ukraine et est repartie via l’Ukraine. Du début à la fin de la guerre, les Ukrainiens ont combattu les nazis, que ce soit en tant que soldats ou résistants. Beaucoup d’entre eux ont sauvé des Juifs : 2 402 Ukrainiens ont été déclarés « Justes des nations » par Yad Vashem.

Et cette recherche n’a débuté qu’il y a 20 ans. Si cela avait commencé il y a 40 ans, comme dans les autres pays, nous aurions pu avoir un des chiffres les plus élevés. Nous faisons définitivement partie de ces pays qui ont combattu les nazis et ont vécu l’enfer, tout comme le reste des autres nations attaquées. Parmi les pays de l’ancienne Union soviétique, nous avons subi le plus de pertes.

J.P. : Mais, selon le Dr Ephraïm Zuroff du Centre Simon Wiesenthal, l’Ukraine n’a pas recherché ni poursuivi un seul criminel nazi depuis son indépendance, alors que, pourtant, plus d’un million de Juifs y ont été assassinés pendant la Shoah. Comment l’expliquez-vous ? S.E. : La plupart des criminels ont été poursuivis pendant la période soviétique. A l’époque, quiconque était même soupçonné d’avoir collaboré était emprisonné. Avant même l’indépendance ukrainienne, tous les criminels nazis ont été jugés pour leurs actes et conduits en prison.

J. P. : De nombreuses victimes de la Shoah se sont vues confisquer leurs biens par les nazis et ensuite par les Soviétiques, y compris des biens communautaires. Le gouvernement ukrainien va-t-il faire un effort de restitution ? S.E. : Nous travaillons depuis longtemps avec différentes associations juives en Ukraine sur cette question. Nous avons d’ores et déjà restitué un certain nombre de synagogues et certains biens communautaires lorsque cela s’est avéré possible. Il y a de nombreux autres lieux et nous sommes prêts à en rendre une partie. Mais il faut comprendre que la question est complexe et que chaque cas est examiné séparément et soigneusement.

J. P. : Et qu’en est-il des propriétés privées ? Existe-il une procédure permettant aux particuliers de réclamer leurs biens ? S.E. : Malheureusement, non. De nombreuses années se sont écoulées et il est très difficile aujourd’hui de retrouver les propriétaires d’origine. Les villes ont, pour la plupart, été gravement endommagées par la guerre. Pour l’instant, nous nous concentrons sur les biens collectifs. C’est le plus important.

J.P. : Sur le site de votre ambassade, on peut lire : « Un des glorieux épisodes de notre histoire est l’apparition des Cosaques au 15e siècle ». Y sont vantés les faits d’armes de Bogdan Khmelnitski, qui a mené une révolte au 17e siècle, aboutissant à la création d’un Etat cosaque. Aujourd’hui, un monument lui est dédié à Kiev et un parc de Dniepropetrovsk est à son nom. Mais pour les Juifs, l’homme est surtout connu pour être la tête pensante de larges massacres, qui selon certaines estimations, ont fait 300 000 victimes juives. Est-il approprié, selon vous, de canoniser ainsi une figure qui a été responsable d’un tel génocide ? S.E. : Tout d’abord, Khmelnitski a été érigé en idole par le gouvernement soviétique.

Vous savez, l’histoire mondiale est un sujet très délicat. L’histoire ukrainienne a aussi ses sombres épisodes. C’est le sujet de nombreux débats et conférences.

J.P. : Mais il y a cette célèbre statue de lui sur la principale place de Kiev.

S.E. : La statue est là, mais vous savez, il y a de nombreuses statues de Lénine un peu partout. Je ne pense pas que l’on puisse oublier l’histoire en détruisant la statue ; il vaut mieux travailler ensemble pour construire l’avenir.

J.P. : Diriez-vous donc la même chose au sujet de Simon Petlioura, leader ukrainien de 1918 à 1920 qui a fait assassiner 60 000 Juifs ? Encore aujourd’hui, il est vénéré comme un héros national. Et de Stepan Bandera, un dirigeant ukrainien qui a collaboré avec les nazis au début de la Seconde Guerre mondiale, et dont les fidèles ont tué des milliers de Juifs ? Il est également glorifié par de nombreux Ukrainiens. Selon vous, quels genres de messages sont ainsi transmis aux jeunes générations de votre pays ? S.E. : Sachez que Petlioura et Bandera ne sont pas du tout vénérés en Ukraine, loin s’en faut. Ils ont commis des crimes envers les Juifs, mais aussi envers les Ukrainiens et les Russes, des citoyens ordinaires.

J.P. : Le président iranien a ouvertement parlé de rayer Israël de la carte et aujourd’hui, les ayatollahs continuent de progresser vers la bombe atomique.

Si Israël décide qu’il n’y a pas d’autre choix que d’attaquer les sites nucléaires iraniens, quelle sera la position de votre gouvernement ? S.E. : Je pense qu’il y a de nombreuses façons d’atteindre ces objectifs via des négociations.

J’espère que cela se fera de manière pacifique et non militaire. Nous pouvons voir que les sanctions ont commencé à faire effet.

J.P. : Quelle est la position de l’Ukraine concernant les Palestiniens ? S.E. Le peuple palestinien a le droit de posséder son propre Etat, mais tout doit se décider via des négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne, avec des mesures garantissant la sécurité de l’Etat juif.

J.P. : Votre pays a vécu sous dictature communiste pendant plusieurs décennies.

Quelle est votre opinion sur les renversements de régimes dictatoriaux qui ont eu lieu dans plusieurs pays arabes ? S.E. : L’Ukraine suit très attentivement ces changements. Il importe pour nous qu’ils se fassent démocratiquement et accouchent des meilleurs résultats possibles pour l’avenir de ces peuples.

J.P. : Certains pays occidentaux ont critiqué l’emprisonnement de l’ancienne Première ministre Yulia Timoshenko par votre gouvernement, en affirmant qu’il s’agissait d’une mesure politique.

L’Allemagne a même déclaré qu’elle empêcherait l’Union européenne de conclure un accord de coopération avec l’Ukraine tant que Timoshenko resterait derrière les barreaux. Est-ce un retour en arrière sur l’échelle démocratique pour votre pays ? S.E. : Tout a été fait selon la loi. Timoshenko a été emprisonnée sur décision du tribunal et non du gouvernement. Je ne vois rien qui puisse signer un retour en arrière pour l’Ukraine. Dans l’histoire de nombreuses démocraties, il y a des dirigeants et des politiciens qui ont été jugés puis condamnés.

J.P. : La Russie est-elle une alliée de l’Ukraine ou sa rivale ? S.E. : Certainement pas une rivale. Nous tâchons de maintenir de bonnes relations avec tous les pays et, évidemment, avec les pays voisins. La Russie est très proche de nous et c’est notre plus grand voisin.

Nos échanges commerciaux s’élèvent à 35 milliards de dollars et nous considérons Moscou comme un ami. C’est sans aucun doute un allié et l’un de nos plus proches amis.

J.P. : Vous me recevez dans votre ambassade, située à Tel-Aviv. Mais la capitale d’Israël, c’est Jérusalem. Si l’Etat hébreu installait sa représentation diplomatique à Kharkov plutôt qu’à Kiev, ce serait une insulte pour le peuple ukrainien. Pourquoi l’Ukraine ne reconnaît-elle pas Jérusalem comme la capitale des Israéliens ? S. E. : Ce n’est pas la même chose. Ditesmoi : y a-t-il d’autres ambassades à Jérusalem ? Un jour, nous y déménagerons.

Mais, premièrement, les questions de sécurité sont très importantes pour nous.

Et deuxièmement, il y a le coût des terrains à Jérusalem. C’est très cher. Donc pour l’instant, nous restons ici.

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