Porte de Vincennes, le parcours de l’émotion

Alors que la plus grande manifestation démocratique de tous les temps se déroule à la République sous la bannière de Je suis Charlie, certains ont décidé de se rendre porte de Vincennes pour être au cœur de leurs émotions : ils sont juifs et vont se recueillir dans ce lieu tout simplement

By HÉLÈNE SCHOUMANN
January 13, 2015 15:51
Rassemblement à la porte de Vincennes

Rassemblement à la porte de Vincennes. (photo credit: EREZ LICHTFELD)

Boulevard Voltaire, dimanche 11 janvier, 14 h 30. C’est une marée humaine qui se répand peu à peu et qui débouche par toutes les artères de la capitale vers la République. Depuis Châtelet, cette foule composée de familles, d’enfants, de participants de tous bords, avance calmement. « Nous sommes tous Charlie, nous sommes juifs. » Certains ont ces inscriptions autour du cou, d’autres les ont collées sur leur manteau ou dans les mains, comme cette petite fille d’à peine quatre ans qui se souviendra plus tard que ce jour-là, elle était Charlie, juive et policière…

Le cortège qui va de République à Nation et rend hommage aux victimes des attentats contre Charlie Hebdo et le supermarché Hypercacher est de plus en plus compact. C’est un exode républicain. Les officiels, on le sait, ont répondu présents : Benjamin Netanyahou est là, avec son air grave, il salue de la main, des anonymes au balcon… Sur le parcours, les affiches publicitaires si glamour d’habitude, sont remplacées par ces panneaux noirs, impressionnants : Je suis Charlie encore et toujours.

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Mais en marge de cette manifestation monstrueuse, un autre rassemblement, celui du cœur, se déroule porte de Vincennes, là où résonnent encore comme un ultime chant du cygne l’ombre de ces quatre morts assassinés par le terroriste Amédy Coulibaly : ils s’appelaient Yohan Cohen (20 ans), Yoav Hattab (21 ans), Philippe Braham (45 ans), Michel Saada (63 ans).

Une miraculée témoigne

C. qui tient à garder l’anonymat, a eu plus de chance. C’est une habitante de Vincennes, elle ne mange pas casher, mais vient régulièrement. Sa voix est claire et son ton déterminé. Elle raconte sans émotion son incroyable périple et se veut au plus près des faits et de la réalité. Ce vendredi-là, elle achète des Halot pour un dîner chez une amie. Elle attend à la caisse pour payer, deux ou trois personnes sont devant elle.

Tout à coup, un coup de feu, quelqu’un crie : « C’est un attentat ». Soudain, son regard croise cet homme de couleur : Amédy Coulibaly. Son visage est calme, elle le sent, il est déterminé. C. se jette à terre et rampe dans la confusion générale jusqu’à un rayon qui la met à l’abri du terroriste. Pensant qu’il allait la poursuivre, elle voit une porte qu’elle pousse et se trouve dans une réserve. Recroquevillés dans un coin, une jeune fille pleure silencieusement et tremble auprès d’un homme.

Trois coups de feu résonnent. C. apprendra plus tard que ce sont les trois otages qui sont exécutés. A ce moment-là, le compagnon de la jeune fille arrive à soulever la lourde barre qui ferme la porte de sécurité. Elle sera leur providence, les voilà à l’air libre, dans une impasse qui donne sur un parking. Ils courent et se cachent derrière une barricade, pour ne plus entendre leurs cœurs battre… C’est à ce moment-là qu’ils réalisent et entendent le bruit d’hélicoptères et les voix des policiers qui vont couper le grillage de la pelouse qui mène au périphérique.

C. se souvient de cette pensée qui ne la quittait pas : le désir de revoir ses enfants… Elle sera escortée, puis amenée à témoigner quai des orfèvres. Elle rentre chez elle, épuisée et tremblante. Toute cette aventure n’aura pourtant duré que trois quarts d’heure.

Deux jours plus tard, elle en subit le contrecoup, tenaillée par la peur quand elle croise – avoue-t-elle avec un peu de honte – un Noir. C. le sait, elle aura besoin d’aide pour surmonter cette terrible épreuve dont elle est sortie avec beaucoup de chance. Elle n’a participé à aucune manifestation, mais tout est marqué au fer rouge chez cette femme qui a vécu de si près cette terrible tragédie.

Porte de Vincennes, terre de l’émotion

Myriam était là, samedi 10 janvier au soir à l’appel de l’UEJF, puis elle est revenue le dimanche matin, et aussi l’après-midi. Elle a choisi de ne pas aller à la République, car elle veut être là, sur ces lieux où s’est déroulé ce drame terrible. Son cœur est à la porte de Vincennes comme tant d’autres juifs qui veulent se recueillir sur cet acte barbare et purement antisémite.

Ici les visages sont graves, inquiets aussi des lendemains. Pour Myriam comme pour Déborah, c’est plus important d’être là, loin des politiques. L’émotion est si intense qu’elle est à couper au couteau, ajoute Déborah qui est venue spontanément samedi soir sans savoir qu’il y avait un appel officiel. Elle lit la tristesse qui se peint sur tous ces visages meurtris.

Léa, qui travaille à Judaïques FM, recueille des témoignages de la communauté juive de Vincennes. Ils sont inquiets, certains sont en colère et ne croient plus en la France et à son habilité à protéger les juifs. Après Toulouse, c’est la goutte qui fait déborder le vase, l’hypercacher de Vincennes, c’est l’attentat de trop. Pour eux, la seule solution, c’est un départ en Israël. Mais pas à n’importe quel prix, ajoute une femme : il faut aller là-bas par idéalisme et pas par obligation ou par peur. Certains boycottent la marche place de la République et ne comprennent pas la présence d’hommes politiques comme Mahmoud Abas. D’autres ne veulent pas envoyer leurs enfants à l’école lundi. Tout semble chaotique et sans espoir pour cette communauté frappée de plein fouet une fois de plus. « Halte à cet antisémitisme qui tue », scandent certains d’entre eux.

Un rassemblement à l’appel de l’UEJF

« Nous étions 6 000 », déclare Noam Meghira, vice-président de l’UEJF, interrogé au téléphone. L’Union des étudiants juifs de France avait décidé spontanément d’appeler à un rassemblement silencieux après Shabbat devant le magasin Hypercacher de la Porte de Vincennes et avoue qu’il ne s’attendait pas à une telle affluence aussi bien des anonymes, que des officiels.

Dans cette nuit sombre et pluvieuse, on reconnaît Roger Cukierman, président du Crif, Joël Mergui, président du Consistoire, et des gens du spectacle comme Alexandre Arcady qui avait réalisé le film sur l’affaire Halimi. Mais l’atmosphère intimiste qui a précédé l’affluence des célébrités, Noam nous la rapporte : les fleurs déposées, les larmes puis les Téhilim (psaumes) en hommage à ces morts et qui montent vers le ciel comme une immense prière collective. Dans la foule, tous les juifs de France sont venus dire non au terrorisme et à l’antisémitisme. Noam rappelle le courage de certains comme cet employé malien qui a caché des otages dans la chambre froide en coupant l’électricité, au péril de sa vie. Aujourd’hui, les juifs ont peur et l’Aliya de 2015 promet d’être conséquente.

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