48 rue Herzl

Les commerçants de la rue principale de Haïfa brossent un portrait en demi-teinte des petites entreprises israéliennes qui se battent pour survivre.

By SHLOMO MAITAL
November 19, 2013 18:12
Sima Y. est couturière, sa petite mercerie est connue dans tout Israël.

P20 JFR 370. (photo credit: Jinipix)



C’est une chaude et moite journée d’août. Le quartier Hadar de Haïfa s’étend, à mi-hauteur du mont Carmel, entre le port et la montagne, les coquettes maisons de la Ahouza et la banlieue de Denia. J’arpente la rue principale, la rue Herzl, à la recherche du numéro 48.


L’idée ? Y trouver quelques bonnes histoires, me les faire raconter par les protagonistes de l’endroit et les enregistrer, pour une série d’histoires personnelles en provenance d’une dizaine de 48 rue Herzl à travers Israël, de Kiryat Shmona à Dimona.


48 symbolise 1948, l’année de l’indépendance d’Israël. Ce qui n’était qu’un rêve en 1897 allait devenir une réalité 50 ans plus tard. Exactement comme l’avait prédit Theodor Herzl au Congrès sioniste de Bâle. Cinquante ans et huit mois plus tard, pour être précis.


Chaque ville israélienne, grande ou petite, possède sa rue Herzl, en hommage au sioniste visionnaire « fondateur du foyer national juif ».


Même Bnei Brak, bastion ultraorthodoxe par excellence, avait sa rue Herzl jusqu’en 2001. Rebaptisée depuis rue Harav Shach, d’après l’ancien dirigeant harédi, farouchement opposé au sionisme. Mais malgré le changement de nom, si vous envoyez une lettre au 48 rue Herzl, Bnei Brak, aujourd’hui, elle est certaine d’arriver à destination.


Le sel de la terre


Je me lance avec avidité dans cette prospection d’histoires. Quitter l’écran et le clavier est une chance qui ne se refuse pas. « L’économie est l’étude de l’humanité dans les affaires ordinaires de la vie », écrivait l’économiste britannique Alfred Marshall. Trop souvent, nous autres économistes, dévorons des chiffres plutôt que d’explorer la réalité du dehors, celle de l’homme de la rue. Nous couvrons Apple de louanges, examinons ses revenus, mais négligeons les vendeurs des pommes. Il est bien trop tentant de s’asseoir devant un ordinateur portable, se noyer dans les statistiques et ainsi perdre contact avec la vie du commun des mortels.


« Les affaires de l’Amérique sont les affaires », déclarait le 30e président américain, Calvin Coolidge. Les affaires d’Israël, aussi, sont les affaires et pas seulement celles des entrepreneurs de high-tech, mais aussi des nombreux propriétaires de petites entreprises qui coupent les cheveux, vendent des boutons, font les ongles, peignent les murs, réparent la plomberie, et se souviennent des noms de leurs clients et de ceux de leurs enfants.


Au 48 rue Herzl, à Haïfa, exercent Yaffa M., Sima Y. et Sami H., respectivement propriétaires et gérants d’un magasin de vêtements pour hommes, d’une mercerie et d’un petit magasin d’électronique.


Leurs histoires tissent la trame d’un tableau vivant : celui de de boutiques qui luttent pour gagner leur vie, malgré la concurrence d’énormes centres commerciaux, reçoivent peu d’aide du gouvernement ou de crédit des banques, sont invisibles dans les médias, mais offrent un service personnalisé. Ce sont eux et d’autres comme eux qui constituent la véritable classe moyenne, le noyau de la société, le sel de la terre, à laquelle les politiciens font toutes sortes de promesses, qui la plupart du temps resteront lettres mortes.


Selon le Bureau central des statistiques, Israël comptait, en 2012, 505 300 entreprises en activité. La moitié – au moins – sont des entreprises individuelles et 70 % emploient un maximum de 4 personnes. La Banque d’Israël a récemment publié un rapport sur les petites entreprises qui comptent moins de 50 employés. Selon la banque centrale, près de 55 % de l’ensemble des salariés sont employés par de petites entreprises, qui génèrent près de la moitié du produit intérieur brut d’Israël.


On trouve la plupart de ces emplois dans le tourisme, le commerce, l’alimentation, les services personnels et la construction.


Elégance par excellence


Retour au 48 rue Herzl à Haïfa. Mon Signor, un magasin de vêtements pour hommes haut de gamme, a pignon sur rue. En vitrine : chemises et vestes élégantes. Yaffa, la veuve du fondateur du magasin, Tsvi, évoque la mort subite de son mari, 30 ans plus tôt, qui va la laisser seule avec Doron, son fils de 17 ans, pour faire tourner la boutique.


Son âge précis restera une coquetterie, mais elle révèle avoisiner les 70 ans. Yaffa est tirée à quatre épingles, parfaitement coiffée, soigneusement maquillée, mince et attirante. Elle est très fière de son magasin et de son fils. Elle travaille presque tous les jours, salue les clients, s’adresse en arabe irakien aux passants arabes. Elle exhibe fièrement des photos de Yossi Benayoun et Eyal Berkovic, anciens grands footballeurs du Maccabi Haïfa, qui achètent parfois chez elle.


Le service personnalisé de Yaffa est une des clés de la survie et de la prospérité de Mon Signor. Les vendeurs mal payés des chaînes de magasins des centres commerciaux, vite recrutés et aussi vite licenciés, sont très loin de pouvoir offrir la touche personnelle et l’accueil chaleureux que l’on trouve dans la boutique.


Mais, malgré la qualité du service fourni, la survie économique des petits magasins de confection en Israël est une lutte de tous les jours. Le panier des dépenses d’un ménage israélien moyen s’élève à 13 967 shekels par mois. Un shekel sur huit va à l’alimentation, un sur quatre au logement, un sur vingt à la santé, et un shekel sur dix à l’entretien ménager. L’habillement est la plus petite dépense du ménage. Seuls 3 % du budget familial lui sont consacrés : un montant qui a diminué de 15 % depuis 2006, probablement en raison des importations à bas prix.


Les femmes dépensent presque deux fois plus que les hommes en habillement et les vêtements pour hommes ne reçoivent qu’un infime 0,6 % du budget des dépenses mensuelles, soit 83 shekels par mois. Beaucoup moins que la moyenne des dépenses en cigarettes.


De nombreux magasins pour hommes, y compris les chaînes de centres commerciaux, se disputent cette petite niche.


Et malgré tout, Yaffa et Mon Signor perdurent, s’affirment et prospèrent. Herzl était peut-être socialiste, mais il aurait tiré son chapeau à Yaffa et à sa famille, par respect pour leur persistance obstinée à maintenir leur magasin contre vents et marées.


Comment Yaffa aurait-elle conseillé Herzl, connu pour être toujours sur son trente-et-un, s’il était entré dans son magasin pour acheter une tenue. « Elégance par excellence ! » affirme-t-elle. « Chaussures, cravate, veste, le tout dans des couleurs sombres. Surtout pas de jeans ! »


De fil en dentelle


Pendant plus de deux ans, la ville de Haïfa a creusé la rue Herzl pour installer les infrastructures des nouvelles voies réservées aux autobus appelés Métronite. Bien souvent, les clients ne pouvaient pas accéder au magasin de Yaffa ni aux autres boutiques de l’artère. Certains jours, raconte-t-elle, elle ne prenait même pas la peine d’ouvrir le tiroir-caisse. Malgré cela, Yaffa devait s’acquitter des taxes municipales comme si de rien n’était, de même que tous les autres commerçants alentour, parce qu’évidemment la ville avait besoin de ces millions de shekels pour financer le projet.


A l’angle de la rue : la minuscule mercerie de Sima, Tout pour la couturière (Hakol Latoferet), si étroite que l’on peut toucher les deux murs en écartant les bras. La patronne cherche une bande de dentelle blanche pour le chemisier d’une jeune femme ultraorthodoxe. Sima fait preuve d’une infinie patience et de beaucoup d’amour dans l’accomplissement de sa tâche, même si la vente s’élève à quelques shekels à peine.


Pendant ce temps, la rabbanite Shloush, épouse du Grand Rabbin de Haïfa Shlomo Shloush, entre dans la boutique. « Sima est quelqu’un de tout à fait exceptionnel », explique-t-elle. « Elle se met en quatre pour aider ses clients à trouver ce qu’il y a de plus beau. Elle est toujours agréable. J’achète ici depuis 35 ans. »


Un ultraorthodoxe arrive à son tour. Sima se précipite pour le servir. Après son départ, elle explique : « Les hommes sont toujours impatients, aussi je les sers en premier. »


Sa petite mercerie est connue dans tout Israël. Elle « exporte » des ceintures recouvertes de tissu sur mesure à Tel-Aviv. Sima souligne que parfois la queue s’étend bien au-delà de la porte du magasin.


Elle raconte comment, 37 ans auparavant, elle était elle-même une cliente habituelle du modeste magasin, quand le propriétaire a décidé de vendre. Elle est allée trouver le sous-directeur de la succursale de la banque voisine, située sur Arlozorov, pour lui demander un prêt. « Voyons voir de quoi il s’agit », lui a-t-il répondu, et il est venu à la boutique se rendre compte par lui-même. Il a approuvé le prêt, bien que Sima n’ait aucune garantie réelle.


Cela pourrait-il se passer comme ça aujourd’hui ? Un directeur de banque se rendrait-il sur place lui-même pour visiter une minuscule petite boutique de rien du tout ? Peu probable.


Obtenir un crédit bancaire est peut-être le problème le plus ardu pour les petites entreprises. Chaque entreprise a besoin d’emprunter pour pouvoir se développer. Selon Gad Shefer, le président de la Chambre de commerce de Haïfa, la moitié du crédit bancaire, dans les pays occidentaux, va aux petites et moyennes entreprises, alors qu’en Israël, ce taux est inférieur à 15 %. Et quand elles finissent par obtenir un prêt, les PME paient des intérêts exorbitants, de 8 à 11 %.


Cela semble injuste, compte tenu de l’épouvantable dossier de crédit de grandes entreprises dirigées par des magnats comme Nohi Dankner et Motti Zisser, qui ne parviennent pas à rembourser leurs emprunts bancaires et obligataires, et cherchent sans arrêt à obtenir d’énormes annulations de dettes. Lors d’une récente conférence de petites entreprises, le député travailliste Erel Margalit, ancien investisseur en capital-risque, a annoncé qu’il mettait sur pied un grand groupe de petites et moyennes entreprises pour négocier des prêts bancaires, à des taux intéressants. « Si les PME négocient ensemble [avec les banques], elles peuvent changer la donne », explique Margalit.


Le taux de mortalité des petites entreprises est très élevé. Seulement 42 % de celles montées en 2005 étaient encore en activité en 2012. A titre de comparaison, le taux de survie en Suède est de 88 %.


Mais malgré cela, de nouvelles entreprises israéliennes voient constamment le jour. Quelque 49 000 ont été montées en 2012, dont près de 60 % ne comptent pour seul employé que le patron. Parallèlement, plus de 39 000 entreprises ont fermé cette année. Autre donnée : seulement un millier de ces nouvelles entreprises étaient des start-up de high-tech, et pourtant elles ont attiré presque toute l’attention des médias, reçu l’appui du gouvernement et des subventions, et monopolisé le débat politique.


Il faut savoir aussi que les petites entreprises sont créatrices d’emplois. Selon la Banque d’Israël, elles ont continué à embaucher pendant la crise mondiale de 2008-2012, tandis que les grandes entreprises supprimaient des emplois.


La mort des petits commerces


En face du 48 rue Herzl : le magasin d’électronique de Sami H. Sami se plaint que les centres commerciaux ont littéralement ruiné ses affaires et celles des autres boutiques de la rue. Une prédiction d’Herzl lui-même. Dans son roman Altneuland (Terre ancienne, terre nouvelle) paru en 1902, on lit en effet : « La classe moyenne inférieure a été mise en danger par les grands magasins ». Il y a plus d’un siècle, Herzl pleurait sur le sort de « la petite épicerie ».


Sami évoque l’apogée de la rue Herzl lorsque les résidents de Haïfa affluaient vers les nombreux cinémas du coin. Il égrène leurs noms : Orion, Atzmon, Peer, Armon, Ora, Amphi, Tamar. Ils ont tous disparu aujourd’hui, note-t-il, nostalgique. Il se souvient des discours enflammés de Menahem Begin, le leader du Herout, en face du cinéma Mai, en plein air, rue Shoukri (Sami est partisan du Herout depuis sa jeunesse). Il fut un temps où les habitants des Krayot (la banlieue nord de Haïfa) se rendaient ici, en masse, rue Herzl. Depuis, on a changé les lignes d’autobus. Et ils ne viennent plus.


La plupart des Israéliens rencontrés ignorent presque tout de la vie d’Herzl. A l’exception d’un harédi dans la boutique de Sima : selon lui le visionnaire n’était même pas juif (faux) et son fils n’était pas circoncis (il l’a été, mais seulement à 15 ans). Herzl est mort d’une pneumonie et d’une insuffisance cardiaque, peut-être aussi de surmenage, à 44 ans.


Il a eu trois enfants avec sa femme, Julia. Tous ont connu un destin tragique. Pauline était toxicomane : elle finira ses jours dans un hôpital français. Hans se suicidera en apprenant le décès de sa sœur. Et Trude est morte dans les camps, à Theresienstadt. Stephen, le fils de Trude et le petit-fils d’Herzl, se tue à Washington, DC, à l’annonce de la disparition de ses parents aux mains des nazis.


Le mot de la fin revient à Herzl lui-même. A Haïfa, les commerçants de la rue qui porte son nom rêvent de jours meilleurs. Lui-même, épique et utopique rêveur s’il en est, avait conclu son roman, Altneuland, par une note d’espoir qui leur fait écho. « Rêver est un moyen comme un autre de passer le temps sur cette terre. Le rêve et l’action ne sont pas aussi éloignés qu’on le pense. »


L’auteur est chargé de recherche principal à l’Institut S. Neaman du Technion.



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