A coeur ouvert

Opérer gratuitement les jeunes enfants des pays en voie de développement, telle est la mission de Sauver le coeur d’un enfant, une association typiquement israélienne.

By CHLOÉ ROSNER
October 17, 2012 11:04


Sion Houri entre dans la nouvelle salle de soins équipée grâce à de multiples dons. Une mère, originaire de Gaza l’interpelle “Docteur, mon fils veut savoir s’il peut manger du chocolat ?” Réponse du docteur : “Pas maintenant, mais dans quelque temps. Je conseille à tout le monde de manger du chocolat, c’est très bon pour la santé !” et d’ajouter une anecdote : “Je me souviens d’un patient, il était tellement maigre. Après l’opération, il a retrouvé l’appétit à la grande surprise de sa mère : ‘Qu’avez-vous fait à mon enfant ? Il ne fait que manger ! On ne peut pas lui acheter autant de nourriture !’” Le médecin sourit à la mère irakienne assise auprès de son enfant, jette un coup d’oeil au nouveau-né israélien et remarque le dollar Loubavitch. Il chuchote et me présente la petite Amina du Ghana, endormie. Sion Houri fait partie de l’organisation depuis qu’elle a vu le jour, il a pris la relève du fondateur Ami Cohen tragiquement décédé dans un accident de randonnée au sommet du Mont du Kilimanjaro en 2001.
Cohen avait traversé l’océan Atlantique pour s’installer en Israël en 1992. Ce chirurgien de formation intègre alors le Centre médical Wolfson, situé à Holon dans la banlieue sud de Tel-Aviv. Fort d’une expérience militaire en Corée, en 1988, il avait été approché par l’organisation internationale Save the Hearts (Sauver les coeurs) - qui prend en charge des enfants coréens. Il avait alors effectué sous leur égide 35 opérations.
Puis en 1995, il reçoit un appel téléphonique en provenance d’Afrique : un docteur éthiopien lui demande d’opérer d’urgence deux enfants. L’association Sauver le coeur d’un enfant était née.
Depuis, elle a redonné un souffle de vie à plus de 2 800 enfants de 42 pays différents.
Ses objectifs : venir en aide à des enfants malades issus de pays en voie de développement, en guerre ou victimes de catastrophes naturelles. Pratiquer soins pédiatriques, opérations cardiaques et prodiguer une surveillance médicale sont les priorités des 70 membres de l’équipe volontaire. En 2011, 250 enfants ont été soignés.
Sans discrimination Il y a un an, l’organisation a été déclarée projet international non gouvernemental.
L’équipe médicale, l’administration, les volontaires regroupent un large spectre d’opinion politique, où chacun semble apporter sa propre perspective, à l’image de la complexe société israélienne. Tandis que certains y voient un moyen de créer des ponts pour la paix et un tremplin à une meilleure communication, d’autres y apportent une approche plus pragmatique et personnelle, comme Simon Fisher, directeur exécutif de l’organisation : “L’organisation est un moyen de faire évoluer le système. D’offrir un meilleur futur, un dialogue pour créer un bon système de santé. Actuellement, nous souhaitons créer un hôpital pour enfants au centre médical Wolfson. Nous formons également des docteurs israéliens.” Pour Fisher, l’association est la meilleure expression du sionisme. Beaucoup y voient un moyen d’améliorer l’image d’Israël à travers le monde. Un avocat de choix, plus que jamais nécessaire.
Selon les médecins qui officient, ce projet humanitaire promeut la “transcendance des frontières nationales et des différences politiques”. Chaque enfant a droit aux mêmes traitements, quels que soient sa couleur de peau, sa langue ou son lieu de naissance. Dans un Moyen-Orient complexe, il s’agit-là d’une valeur sûre et rassurante.
Actuellement, 49 % des enfants traités proviennent des Territoires sous autorité palestinienne, de Gaza, Jordanie et d’Irak ; 40 % sont originaires d’Afrique ; 7 % d’Asie et finalement 4 % des pays de l’Est et des Amériques.
Clairia Irangabiye est la première fillette du Burundi à avoir été accueillie cette année avec sa mère au centre médical. Agée d’un an et demi, elle a subi une intervention cardiaque. Elle est aujourd’hui active, court, rigole et grimpe partout. Le 12 septembre, un nouveau-né a pris l’avion du Kosovo pour se faire soigner. Ces nouveaux pays s’ajoutent à une longue liste.
La clinique du mardi Tous les mardis, une clinique pour les Palestiniens est organisée. Les familles viennent pour une première rencontre médicale ou un suivi. En cette journée de septembre, la majorité des familles viennent d’Hébron mais il y a également une grand-mère et son petit-fils de Gaza. Les visages des enfants sont souriants, une petite fille en habits rouges aux allures de princesse est accompagnée des hommes de sa famille et déambule dans la longue salle d’attente, tandis que d’autres pleurent à chaudes larmes. Une mère tente de faire boire l’anesthésiant à son enfant, qui s’endort peu de temps après sur son épaule.
C’est une grande chaleur humaine qui remplit cette aile de l’hôpital, les mères discutent et feuillettent les albums photos que les membres de l’association disposent sur la table. Une photographe professionnelle, volontaire depuis des années, fixe sur sa pellicule les visages des jeunes patients.
Grâce à l’aide de Fatma, traductrice arabe israélienne, j’ai pu approcher Shirin Amro d’Hébron. Elle vient pour sa petite fille, qui a enfin vu le jour au terme de 12 années de mariage, opérée du coeur en mai dernier. C’est grâce à Rula, cardialogue de Bethléem venue recevoir une formation auprès de Sauver le coeur d’un enfant, qu’elle a pu approcher l’organisation.
Quel a été son sentiment lorsqu’elle a su que sa fille allait se faire opérer en Israël ? “C’était une situation compliquée, une période difficile. J’étais très inquiète car je ne parlais pas la langue. Mais mon mari m’a rassurée, pour avoir travaillé ici auparavant il pouvait communiquer. Aujourd’hui je suis venue toute seule en taxi.
Je me sens mieux qu’avant.”
Comme n’importe quelle mère, ces femmes feraient tout pour soigner leur enfant : traverser l’océan, les check-points et poser un pied à Tel-Aviv. L’effet positif devient double, le contact avec les docteurs israéliens et les volontaires permet de casser les préjugés. Un permis est délivré à l’enfant malade et à sa famille grâce à l’organisation.
Enseigner ici et là-bas La situation est différente lorsqu’il s’agit d’enfants venus d’Afrique. Si les nouveaunés sont toujours accompagnés d’un parent, les enfants plus âgés sont pris en charge par une infirmière. A la sortie de la salle des soins, rencontre avec Adima. La tante de la petite Amina de 9 ans, qui vient d’être opérée. La mère est enceinte.
Assise sur un banc, la fillette enfile des perles sur un fil, accompagnée par une éducatrice spécialisée. Un moyen thérapeutique d’encourager l’enfant à communiquer.
Les volontaires sont nombreux et leurs fonctions également. Un clown fait son entrée. La collaboration entre les différents acteurs est importante, elle permet à tous d’avoir connaissance des multiples cas et aux familles de se sentir plus à l’aise.
Mais Sauver le coeur d’un enfant va plus loin. L’association veut transmettre son savoir-faire pour permettre la création de centres médicaux dans ces communautés de l’autre bout du monde. L’enseignement se fait à Wolfson. Jusqu’à présent, 67 docteurs et infirmières ont été formés.
Dans les différentes chambres de l’hôpital, les visages sont multiples, mais tous les regards convergent sur l’enfant examiné ou un écran d’ordinateur.
L’association est fière de son offre d’éducation médicale à l’étranger. Son personnel effectue des missions d’enseignements (15 en 2012) dans divers pays, offrant la possibilité aux docteurs d’opérer sur place et de gagner du temps, sauver plus d’enfants. Dépasser les difficultés : le manque d’outils médicaux est souvent un obstacle insurmontable, qui ne permet pas aux nouveaux chirurgiens d’effectuer un nombre illimité d’opérations.
Sauver le coeur d’un enfant fait de son mieux pour tendre la main. Il n’est donc pas étonnant que cette organisation qui a fait de la générosité son quotidien ait reçu le prix présidentiel le 4 septembre dernier.


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