Boris Cyrulnik, la vie à tout prix

Le « pape de la résilience » était récemment au collège de Netanya pour une conférence. L’occasion de rencontrer l’un des psychiatres les plus connus de France, enfant de déportés, qui a cherché toute sa vie à élucider le trauma psychique

By MYRIAM SHERMER
March 11, 2014 16:17
P.9 JFR 150

Boris Cyrulnik. (photo credit: DRFP)

 
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«Si vous le laissez vivre, je ne lui dirai pas qu’il est juif ». C’est par cette phrase tragique que Boris Cyrulnik apprend sa judaïté. Il a 6 ans et vit sous la protection d’une famille qui le cache pendant la guerre – il ne reverra plus jamais ses parents déportés. D’un seul coup, il se saisit comme différent et comprend aussi que cette  différence équivaut à un arrêt de mort. Pendant très longtemps, il n’en dira rien. « On m’a fait taire », dit-il en racontant les rires de ces adultes qui ne veulent pas de la souffrance d’un enfant. Mais il reconnaît aussi qu’il s’est laissé faire, trop petit, trop faible pour s’acharner à dire une vérité qui le dépasse. Pendant des années,  il vit donc avec cette « crypte » – le langage psy revient souvent pour expliquer, décortiquer le monde ainsi que sa propre souffrance – un traumatisme enclavé qui ne s’exprime pas.

Juif, cet enfant de communistes d’origine polonaise ne savait donc pas ce que ça voulait dire avant qu’une Juste vienne s’interposer entre lui et la police collabo. Rien, ni dans son éducation laïque, ni dans son environnement immédiat, ne lui avait laissé sentir qu’il pouvait être différent en cette France qu’il chérit toujours  aujourd’hui. « Je ne peux me sentir autre chose que Français », répond-il à l’inévitable question identitaire. « Les Français m’ont protégé ». Au sortir de la guerre, l’une de ses parentes ne voudra plus jamais vivre dans ce pays « qui nous a fait ça ». Lui au contraire considérera qu’on lui a sauvé la vie. « Beaucoup de chrétiens ont  été pétainistes et antisémites, c’est vrai. Mais beaucoup, guidés par leur foi, nous ont sauvés ». La résilience commence-t-elle là ? Sans doute, répond celui qui, toute sa vie, a étudié « la possibilité de recommencer à vivre après un état d’agonie psychique ».

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Il émane de Boris Cyrulnik une douceur et une bienveillance toute thérapeutique. Curieux, à l’écoute, il parle de lui-même avec l’éloquence et la dextérité de celui qui s’est pris comme objet d’étude, avec le recul intellectuel d’un psychanalyste aussi, mais s’interrompt régulièrement pour s’intéresser à son interlocuteur, glaner des  détails. Un psy qui aime fondamentalement les gens, un homme qui a choisi la vie, voilà qui est très clair. Mais aussi, pour compléter le tableau, les manières policées d’autrefois, un humanisme européen propre à cette génération qui « a peur du mot “ethnique” », qui a grandi dans une France très amoureuse des beaux esprits,  une France à l’orthographe soignée, pas encore dépassée par les événements.

Au point peut-être de ne pas voir ? Etonnant en effet de voir ce psychiatre, ethnologue, neuropsychiatre et on en passe, balayer d’un revers de la main des phénomènes sociologiques que d’autres prennent fort à cœur. La « petite fièvre antisémite  provoquée par Dieudonné » ? Celle de la France « moche, bête, la France du Front national. Qui ne réfléchit pas », répond-il après s’être enquis de savoir si on savait qui était Dieudonné, incapable sans doute d’imaginer que la communauté française n’a parlé que de cela cet hiver.

« Un peuple d’agitateurs culturels »

« Qui ne réfléchit pas ». C’est de fait ce qu’il définit comme la soumission intellectuelle, faite de conformisme et de paresse, qui signe pour Cyrulnik la capacité humaine à commettre le mal absolu. Quand d’autres ne se sortent jamais de cette rencontre avec l’indicible, on sent bien que, pour lui, la culture, la pensée originale, la  création sont un des plus grands « tuteurs de résilience ». Tuteurs de résilience ? La rencontre avec un objet, personne, pays ou idée, qui permettra de se sentir à nouveau sécurisé, aimé et, à partir de là, de sentir renaître sa curiosité pour la vie. Sortir de l’état de « mort psychique » qui caractérise les grands traumatisés. Deux  étapes majeures ont marqué cette possibilité pour Cyrulnik.

La première lors de la rafle de 1944 à Bordeaux. Il est parqué avec tous les autres enfants à la synagogue. On étend une couverture et l’on donne du lait. Mais lui sent confusément que la couverture est dangereuse et se faufile jusqu’aux toilettes. Il se cache là au- dessus de la porte, niché dans un coin de plafond alors que les officiers allemands entrent et ressortent. A la nuit tombée, il se sauve et parvient à en réchapper grâce, à nouveau, à un réseau de Justes. Tant de détermination, de courage et de caractère chez un enfant de 6 ans.



Plus tard, à 14 ans, pour la première fois de sa vie il est en contact avec une communauté juive. Pas au sens traditionnel du terme, mais un groupe de Juifs, « des copains et des copines pas plus mal que d’autres » auquel il peut s’identifier. Il découvre un peuple « d’intellectuels, d’agitateurs culturels, qui a souvent été digne  pendant la guerre ». Comme son père, disparu quand il avait 4 ans, qui s’était engagé dans la Légion étrangère. Il peut dès lors tirer fierté de cette affiliation, d’une appartenance à laquelle Dieu reste étranger, mais où des valeurs de sagacité, d’étude et de profondeur se font jour. Les années suivantes, il s’occupe de faire  médecine, de toutes ses forces, lui qui, orphelin, ne recevra aucune aide pour financer ces études ardues. Il rencontre son épouse Florence, devient père. Ne saura pas encore parler de son histoire. « Ça a été dur pour mes enfants, ce père qui parlait facilement de tous les sujets, mais qui devenait évasif dès qu’il s’agissait de  son propre passé ».

La possibilité de parler arrivera avec les années, grâce à l’écriture. « Ça a été la couture », dit-il joliment. Ses ouvrages se sont écoulés à plus d’1,5 million d’exemplaires. C’est la résilience qui le fait connaître. Une théorie née aux Etats-Unis qu’il contribue à développer et à vulgariser dans l’Hexagone. Qu’est-ce qui rend un sujet  plus résilient qu’un autre ? Un début de vie – la fin de la grossesse et les premiers mois du bébé – sécurisé. C’est-à-dire un environnement stable et rassurant à partir duquel l’enfant pourra exercer sa curiosité face au monde – « pointer quelque chose du doigt ». Face au monde ou face à autrui. L’empathie, dit en effet Cyrulnik,  c’est la curiosité « pour le monde de l’autre. Il faut avoir été sécurisé pour pouvoir être en empathie ». Une curiosité qu’à 76 ans, il ne semble pas près d’abandonner. « Qu’est-ce que c’est beau Tel-Aviv ! », s’est-il exclamé au début de notre entretien. « J’étais tellement heureux de découvrir que j’ai marché toute la journée. J’en  suis revenu les jambes coupées ». 

Le Campus francophone du Collège académique de Netanya se donne pour mission de favoriser l’émergence d’un jeune leadership franco-israélien, en accueillant de très nombreux étudiants d’origine française dans ses programmes. C’est aussi un lieu d’échange académique et culturel pour le public francophone. Pour plus de  renseignements : 09-860-7898 ou http://www.netanya.ac.il


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