Cherche prof arabe pour enseigner… les maths

D’un côté, des enseignants arabes en surnombre. De l’autre, une pénurie de professeurs dans les écoles juives. Un programme d’intégration, piloté par le ministère de l’Education, vise à rectifier la tendance

By JUDITH SUDILOVSKY
February 11, 2014 17:23
une professeure arabe

P 131415 370. (photo credit: HADAS PARUSH/FLASH 90)

 
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Nedaa Rabie, 27 ans, prof de math de sixième, s’éloigne du tableau blanc sur lequel elle vient d’inscrire une équation. « OK », dit-elle. « Qui veut résoudre cet exercice? » Quelques élèves lèvent la main. « Des points supplémentaires pour celui qui réussit », ajoute-t-elle. D’autres mains se lèvent. Des fossettes espiègles apparaissent sur les joues de Rabie tandis qu’elle examine les bras qui s’agitent. Elle choisit une jeune fille au fond de la classe pour cette tâche ardue. Certains élèves du collège Gvanim de la ville de Kadima, près de Netanya, dans le centre du pays, reconnaissent avoir été plutôt surpris de découvrir leur enseignante au début de l’année. Une prof arabe, en robe et portant le voile (hijab), pour leur cours de maths ?

Un prof arabe pour les cours d’arabe, d’accord, mais pour les maths ? « Cela m’a paru très bizarre », déclare Ofri Silony, 13 ans. « Je ne comprenais pas comment une prof arabe pourrait nous enseigner les mathématiques », ajoute Maya Klomer, 13 ans. « Et puis j’ai réalisé qu’elle pouvait enseigner comme n’importe quel autre professeur. » « C’est une bonne prof, cela ne fait aucune différence », intervient Ron Levy, 14 ans. Originaire de Taibeh, un village de la vallée de Jezréel dans le nord du pays, Rabie a passé trois ans après son diplôme à chercher un poste d’enseignant dans le secteur arabe, où l’on a un excédent d’enseignants par rapport au nombre de postes disponibles. Dans les écoles juives israéliennes, c’est tout le contraire.

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Intégrer 500 professeurs arabes

Cette année, grâce à un projet d’intégration des enseignants arabes lancé par le ministère de l’Education et l’association Merhavim, Rabie est l’un des 700 enseignants arabes à avoir postulé dans les écoles juives. Pour beaucoup de jeunes Arabes instruits, l’éducation et l’enseignement sont l’un des rares domaines facilement accessibles, avec la médecine, les soins infirmiers et la pharmacie.

Le processus d’intégration a été facile pour Nedaa Rabie, car elle a déjà étudié et travaillé dans différents emplois avec des Juifs. « Il ne s’agit pas seulement d’enseigner les mathématiques », confie-t-elle. « Les élèves me posent des questions sur les fêtes musulmanes, des questions intelligentes [sur l’islam et la société arabe] et je m’efforce de leur répondre. Ils se montrent toujours avides de découvrir une culture différente et je suis toujours prête à satisfaire leur curiosité. Cela permet de faire tomber les nombreux préjugés qu’ils peuvent avoir sur les Arabes. »
Le système scolaire israélien se divise en 4 grandes filières : les écoles laïques, les établissements religieux, le réseau éducatif orthodoxe et la filière arabe. En gestation depuis près de sept ans (dans la lignée d’un autre projet commun lancé 10 ans plus tôt), le nouveau programme d’intégration vise à faire entrer quelque 500 enseignants arabes qualifiés dans les collèges juifs au cours des cinq années à venir. Non seulement en tant que professeurs d’arabe, mais aussi dans les matières de base telles que l’anglais, les sciences et les mathématiques¸ pour lesquelles il existe une pénurie d’enseignants. Selon une étude de 2009 commandée par les chefs de projet, 8 000 à 10 000 enseignants arabes qualifiés sont actuellement sans emploi. Un millier d’entre eux couvrent des disciplines pour lesquelles les écoles juives manquent actuellement d’enseignants, note Mike Prashker, fondateur et directeur de Merhavim. Nombre de ces écoles sont situées dans des régions du pays où les enseignants arabes sont à la recherche d’emplois, ajoute-t-il.

Recyclage ou vocation ?


Le programme a été mis de côté lorsque la crise économique a frappé le pays. On a alors tenté de recycler les informaticiens licenciés et de leur offrir des postes d’enseignants. Une perte de temps et de ressources, selon Prashker, surtout quand le pays dispose d’un réservoir d’enseignants dévoués qui ont choisi leur carrière par conviction plutôt que par nécessité !
Les chiffres du début de 2013 indiquent que le versement des prestations de chômage aux enseignants arabes ainsi que le coût des programmes de recyclage pour le personnel high tech avoisinent les 300 millions de shekels pour les cinq dernières années, poursuit l’expert. Le calcul est simple. L’objectif à terme est d’avoir au moins deux enseignants arabes dans chaque école juive. En 2002, le gouvernement a annoncé son objectif de voir 10 % de tous les employés du secteur public provenir des secteurs minoritaires de la population, notamment dans les écoles, note de son côté Guila Nagar, directrice générale adjointe du ministère de l’Éducation. 

Enfin, l’an dernier, le ministre de l’Education Shaï Piron (Yesh Atid) a ratifié le plan national d’intégration des enseignants arabes, en collaboration avec Merhavim. Le projet comprend également la formation et le soutien de ces professeurs.
« Beaucoup d’enseignants arabes de talent sont au chômage », déclare Nagar. « Grâce au programme, les élèves bénéficient d’excellents professeurs, et l’intégration des minorités est favorisée », se félicite-t-elle.
Selon Nagar, le ministère de l’Education, en collaboration avec Merhavim, le Cabinet du Premier ministre et RAMA, l’Autorité nationale de contrôle et d’évaluation en éducation suivent le projet de près afin d’en mesurer le succès et l’efficacité. « Notre objectif commun est d’intégrer les enseignants arabes dans les écoles juives et nous avons élaboré pour cela un programme très ambitieux », affirme-t-elle.
« Le programme est de prime importance et se poursuit avec d’excellents résultats, même si ce n’est pas au rythme que nous aurions souhaité. Mais nous devons changer notre façon de penser. Nous sommes en butte à toutes sortes de préjugés qu’il nous faut surmonter.»

Pour une société pluraliste




Pour l’heure, 49 enseignants arabes ont commencé à enseigner dans 61 écoles juives par le biais de ce projet : 2 professeurs de mathématiques, 12 d’anglais, 9 de sciences, et la grande majorité, 26 professeurs d’arabe. La plupart sont de jeunes diplômés. Nagar espère pouvoir trouver d’autres collèges prêts à recevoir les enseignants arabes et participer au programme d’intégration. Le projet fournit également des programmes de formation et d’approfondissement culturel spécifiques pour préparer les enseignants à la rencontre de leurs futurs élèves. Divers scénarios peuvent en effet se présenter, de la curiosité innocente aux propos racistes, remarque Nagar. 

Les conseillers du ministère de l’Education supervisent également les enseignants et sont à leur disposition pour répondre à toutes leurs questions ou préoccupations, ajoute-t-elle. Les écoles reçoivent aussi  une formation préparatoire adaptée pour aider à l’intégration réussie des nouveaux professeurs. « Au début, on craignait que les parents refusent d’envoyer leurs enfants à l’école, mais, en peu de temps, tout est rentré dans l’ordre », explique Prashker. La transition ne s’est pas toujours faite en douceur, ajoute-t-il. Certains professeurs arabes se sont vus refuser l’accès à l’école par des gardiens trop zélés qui ne pouvaient pas imaginer qu’un professeur arabe puisse enseigner au collège. D’autres ont été pris à tort pour le concierge de l’école. Les enseignants arabes ont également rencontré quelques difficultés à certains moments, lors d’attaques terroristes par exemple, ou quant au comportement à adopter lors de Yom Haatzmaout (fête de l’Indépendance). Mais la formation est conçue pour aider à faire face à ce type de situations, note Prashker. « Le changement fait toujours peur », déclare-t-il. « Les maths, l’anglais et les sciences sont également perçus différemment de la langue arabe, qui ne fait pas partie des matières obligatoires pour les examens de fin d’études et n’est pas considérée comme très importante. Les écoles ont plus de mal à plonger dans l’inconnu. La transition peut paraître difficile. C’est la raison d’être des programmes d’aide et de soutien. »

L’effet du changement de mentalités dans la perception ethnique se fait sentir dans les deux sens, insiste Tarik Mourad, conseiller national du ministère de l’Education pour le projet. « Nous ne recherchons pas seulement de bons enseignants, mais surtout d’excellents professeurs, capables de s’intégrer dans une école juive et qui croient en la coexistence. Ils doivent être prêts à agir pour influer sur le changement de mentalité, non seulement dans les écoles juives, mais aussi dans la société arabe quand ils rentrent à la maison », souligne-t-il. « Les professeurs représentent leur société dans les écoles juives, mais aussi la société juive dans leurs communautés. Notre vision est de parvenir à un Israël pluraliste où Juifs et Arabes peuvent vivre ensemble.
Nous ne voulons pas considérer ce projet comme sortant de l’ordinaire. Nous voulons que cela figure un aspect normal de notre vie commune ici, de sorte qu’il ne semble pas étrange de voir un enseignant arabe dans une école juive. Nous voulons que cela paraisse banal et tout à fait courant. »

Venir à bout des préjugés


Gvanim est un cas unique, puisque le collège compte déjà 5 enseignants arabes parmi les membres de son personnel, grâce à l’appui de la directrice Ronit Rubanenko. Le professeur de sciences Hussam Biadsy, 43 ans, de Baka el-Garbiyeh, y est un des profs préférés, apprécié même par les étudiants qui ne sont pas dans sa classe. Amateur de sport, il est toujours prêt à s’arrêter dans les couloirs pour discuter d’un match avec les garçons. En plus des relations amicales qu’il entretient avec les étudiants, il apprécie également l’atmosphère ouverte au sein de l’école entre les enseignants et le principal.

« Le programme ne se contente pas de vous lâcher dans la salle de classe, il vous donne beaucoup d’outils », souligne Biadsy, qui a déjà travaillé dans un milieu juif auparavant. « Nous ne nous sentons pas étrangers ici. » L’école avait besoin de professeurs dans toutes les matières et, une fois l’expérience initiale réussie avec le premier professeur d’arabe, explique Rubanenko, elle a fait appel au projet avec enthousiasme pour obtenir d’autres enseignants.
« La différence culturelle est une réalité, mais c’est merveilleux de constater que chacun d’entre nous vient de son propre monde », souligne-t-elle. « Je ne sais pas tous les tenants et les aboutissants du projet, mais je sais simplement que cela fonctionne. »

Dans d’autres établissements qui viennent de se joindre au programme pour la première année, la situation n’est cependant pas aussi rose. Des professeurs comme A., enseignante dans une école du centre du pays qui souhaite conserver l’anonymat, ont dû essuyer des propos racistes, volontaires ou par inadvertance, et faire face à des attitudes de dénigrement de la part de leurs étudiants et collègues. Une autre enseignante arabe de l’école n’a même pas osé révéler son identité arabe à sa classe ou autres membres du personnel afin d’éviter les commentaires, explique A., 25 ans, originaire du nord d’Israël.

Ce n’est pas facile, mais elle a persisté et s’est tournée de nombreuses fois vers le conseiller du projet pour son soutien et ses suggestions sur la façon de gérer la situation. Aujourd’hui, au milieu de l’année, elle commence à sentir un changement d’attitude chez certains de ses élèves.
« Cela me fait mal au cœur et j’ai parfois envie de pleurer, raconte-t-elle, mais même certains des étudiants les plus difficiles me disent maintenant que je suis la meilleure représentante des Arabes. Je veux obtenir encore plus que cela, redoubler d’efforts dans ces programmes », ajoute-t-elle. « Personne ne reconnaît l’importance de tels projets. » D’un autre côté, à Gvanim, le professeur d’arabe Arwa Maghdlawai, 30 ans, s’étonne que certains de ses amis arabes lui demandent comment elle peut travailler dans une école juive. « Je suis une émissaire arabe ici à l’école mais aussi auprès des Arabes de ma communauté. J’enseigne nos fêtes aux étudiants ici et quand je rentre à la maison, mes amis me demandent de leur parler des écoles juives. »

Pour Prashker, cependant, malgré tous les défis que le programme doit surmonter, un changement positif se fait sentir dans la majorité des écoles. Shahak Musai, 13 ans, affirme qu’avoir été exposé à des enseignants arabes lui a donné le courage de parler quand elle entend des propos racistes à l’encontre les Arabes. « Je préférais parfois faire la sourde oreille quand j’entendais des propos de ce type, mais maintenant je ne peux pas m’empêcher de réagir. On ne peut pas insulter tout le monde comme ça, et ça se passe souvent en Israël aujourd’hui », explique Musai.
« Nous apprenons à connaître les citoyens arabes en Israël. La plupart des Juifs n’ont pas cette chance. » 


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