Corse, île des Justes ?

La Corse le seul département français qui n’a ni arrêté, ni déporté de juifs durant la Shoah. Une association juive a insisté pour la faire reconnaître comme « Ile des Justes ».

By PAULA HADDAD
April 9, 2013 14:08
La Corse, "île des Justes"

JFR 13 521. (photo credit: Arnaud Baumann)

 
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L’histoire commence par une anomalie, une de celles que l’on pourrait ignorer tant elle paraît peu probable quant à la déportation des Juifs de France. Pourtant, dès les années quatre-vingt, l’historien Serge Klarsfeld publie ce chiffre dans ses recherches sur la Corse : zéro. Oui, aucun juif n’a été déporté, sauf un « accidentellement », d’origine tchèque, livré lors du voyage d’un préfet sur le continent.

André Campana, journaliste et producteur d’origine corse, apprend cette histoire par les Klarsfeld lorsqu’il réalise en 1998 un documentaire sur leur combat et la complicité française dans le crime nazi. D’autres événements comme un article dans Le Monde en 2007 sur la présence juive en Corse suscitent une enquête. Le réalisateur part sur les traces de cette histoire méconnue, avec sa femme Gloria, aujourd’hui disparue, puis avec sa fille Clémentine.

Une première reconnaissance officielle de la Corse comme terre d’accueil et de sauvetage des Juifs a lieu en octobre 2010 : l’association « Hommage aux villages de France », regroupant des enfants et des familles de juifs ayant été sauvés pendant la guerre, honore le village de Canari dans le cap Corse.

Le documentaire s’ouvre sur une séquence émouvante où un dénommé Jean Wohl explique son arrivée sur l’Ile, jeune enfant pour se cacher, lui qui parlait le corse, mais a oublié.

Mais la requête d’une association juive corse à Yad Vashem n’est-elle pas démesurée ? Aujourd’hui, seul le village du Chambon-sur-Lignon a été reconnu « Juste parmi les Nations » au Mémorial.

Ici les avis sont partagés sur ce fait historique qui est loin d’être inscrit dans la conscience collective corse. « Les choses n’ont pas été cachées, mais elles n’ont pas été dites », confie André Campana. Pour Noëlle Vincensini, ancienne déportée, cofondatrice de l’association antiraciste Ava basta, la « Corse a connu des collaborateurs, mais, ce qui a dominé chez les Corses, c’est la solidarité avec les Juifs ».

D’autres y sont opposés comme l’historien Sylvain Grégori qui considère « qu’un peuple entier ne peut pas recevoir le titre de Juste, il faudrait limiter la reconnaissance à des individus et voir ceux qui méritent le titre ».

« L’opinion n’était pas antisémite » 

On pourrait croire à l’absence de déportations parce que la Corse n’a pas été soumise aux mêmes lois. Pourtant, elle a bien reçu les ordres de Vichy : rafler des Juifs étrangers en zone occupée, et en zone libre.

Alors pourquoi la Corse a-t-elle été aussi accueillante envers les Juifs ? Louis Luciani, professeur d’histoire en Corse a mis au jour, par un travail dans les archives départementales, nationales et italiennes, les principaux éléments de ce dossier quand il a entrepris avec ses élèves de 4e le Concours national de la Résistance.

Document à l’appui, il explique l’action du préfet de Corse, Paul Louis Emmanuel Balley, et de son administration face au recensement des Juifs. « Il y a seulement 146 noms. Pas d’enfants. Et surtout aucun juif étranger », explique-t-il à propos des Juifs qui seront sur le coup de la déportation en 1942.

L’histoire se répète avec Pierre-Henry Rix, sous-préfet de Bastia. A Sartène, le sous-préfet Ravail écrit dans un document officiel, non sans humour : « Il n’existe aucun israélite étranger dans mon arrondissement, sauf touristes éventuellement » ! Il s’agit de tout un système qui rassemble sous-préfets, gendarmes, policiers et la population. Pourquoi un tel engagement quitte à devenir comme Balley la bête de l’extrême-droite ? « Le préfet ne pouvait aller contre l’opinion publique de l’époque, note Louis Luciani. Or, l’opinion n’était pas antisémite ».

Qui furent les acteurs de cette histoire ? Les réalisateurs sont partis à la rencontre de familles juives cachées, et de descendants de Corses. Tous retracent sans fard leur trajectoire et celle de leurs proches : Rachel Ninio de Bastia, qui subit comme les autres Juifs l’occupation italienne en Corse dès novembre 1942, se souvient de la solidarité des villages pour protéger les Juifs. Esther Halewa rappelle le courage du maire d’Asco qui voulait faire fuir les Juifs présents par le maquis, Jeannine Casanova de Chera évoque avec beaucoup d’émotion ce qu’ont fait son père et son grand-père pour une famille juive et Jean-Hugues Colonna, père du célèbre Yvan Colonna, a lui aussi vécu au sein d’une famille qui a caché des Juifs marseillais à Cargèse.

Heureux comme un Juif en Corse 

Pour beaucoup, cette action n’avait rien d’héroïque. Henry Parsi, président des antiquaires de Marseille dit de sa grandmère : « Je ne crois pas qu’elle cachait le juif, elle cachait d’abord le persécuté, comme nous faisons toujours en Corse, même aujourd’hui, que cela plaise ou non ! Les Corses sont ainsi faits ».

Selon le Grand Rabbin Haïm Korsia, « les Corses dans leur ensemble, pas tous les Corses, car il y a eu beaucoup de Corses collaborationnistes insupportables, mais, dans leur ensemble, les Corses, ont considéré que c’était une partie d’eux-mêmes que l’on touchait ».

Il faut dire que ceux que nous voyons à l’écran qui se disent « corse et juif », « juif et corse », dont Alain Bitton, musicologue qui a oeuvré au renouveau de la musique traditionnelle corse, ne furent pas les premiers à vivre sur l’Ile. « Etre Juif en Corse, c’est une non-question », poursuit Haïm Korsia, « c’est un lieu de passage qui a toujours accueilli les Juifs, ce qui s’est passé pendant la guerre est la conséquence de cette histoire ».

Le documentaire rappelle ainsi les différents flux d’immigration.

Au XVIe siècle, les persécutions antijuives amènent des Juifs à s’installer en Corse, parmi elles de grandes familles qui vont s’assimiler de manière réussie. Il faut également souligner le rôle de deux hommes d’Etat pour métamorphoser l’Ile en « République moderne » : Pascal Paoli, le « Corse des Lumières », franc-maçon, et Napoléon, les premiers à proposer aux Juifs un statut de citoyen à parts égales.

Enfin, en 1915, 800 juifs français, expulsés de Palestine par les Turcs, débarquent à Bastia, puis à Ajaccio, et forment de nouvelles communautés. Benny Sabbagh explique l’accueil extraordinaire réservé à cette population et à son père totalement démuni à son arrivée, pris en charge par un Corse. A ce titre, « le documentaire montre que les Juifs se sont assimilés à une autre minorité et que la Corse est un pays ouvert, contrairement à la réputation qu’on lui fait », conclut André Campana.

Corse, île des Justes ? Le point d’interrogation restera tant que Yad Vashem n’aura pas rendu son verdict, mais le film rend hommage à des héros très discrets. Pour Serge Klarsfeld, qui vient de demander à Yad Vashem la médaille des Justes pour le préfet Balley, ce travail de mémoire naissant va aider la Corse à entrer dans l’histoire de la Shoah.

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