Drogue et renseignement

L’idée de coopérer avec des trafiquants de drogue de pays ennemis existe partout dans le monde. Et aussi en Israël...

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January 15, 2013 14:59
IDF

1601JFR18 521. (photo credit: Tsahal)

 
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 Revadim est situé à mi-chemin entre Tel-Aviv et Beersheva, capitale du sud d’Israël. C’est dans le cimetière de ce petit kibboutz que, des décennies durant, les autorités ont enterré soldats ennemis, terroristes et autres défunts, dont nul ne venait réclamer les dépouilles.

Jusqu’à ce qu’en janvier 2004, un grand échange organisé avec le mouvement chiite libanais Hezbollah amène Israël à exhumer un certain nombre de ces corps, essentiellement libanais et palestiniens, pour les livrer au Liban.

Ce jour-là, de l’autre côté de la frontière, la famille Biro attend la dépouille de son patriarche Mohammad, célèbre trafiquant de drogue décédé plusieurs années auparavant, de mort naturelle, dans une prison israélienne.

Mais une mauvaise surprise l’attend : des tests réalisés sur le cadavre montrent qu’il ne s’agit pas du patriarche attendu.

C’est un autre corps qui a été envoyé. Furieux, le Hezbollah juge l’erreur intentionnelle. Israël présente ses excuses, la famille reçoit bientôt le corps escompté et la dépouille de Biro est inhumée dans le village familial.

Derrière ce macabre épisode, se profile une histoire plus confidentielle encore : celle des relations clandestines entre services de renseignements israéliens et trafiquants de drogue du Moyen-Orient. Pour être plus précis, la coopération qui associe l’Unité 504 des services secrets de Tsahal aux trafics de drogue.

Constituée en 1948, peu après la création de l’Etat d’Israël, l’Unité 504 est une unité d’espionnage, dont la mission principale consiste à localiser, recruter et gérer des agents au sol dans les zones frontalières entre Israël et ses voisins hostiles. Depuis quelques années, ces officiers en civil opèrent également dans les villes de l’Autorité palestinienne et dans la bande de Gaza.

L’unité a également une mission secondaire, qui consiste à interroger les prisonniers de guerre et les terroristes arrêtés, et à mener des opérations spéciales en territoire ennemi.

Un outil indispensable du renseignement ? 

Pendant des années, la censure de Tsahal a tenté d’empêcher la publication de toute information concernant l’Unité 504. Et en cas d’échec, les tribunaux civils prenaient le relais.

Cette volonté de secret, qui frise parfois la paranoïa, tient de l’absurde : souvent les médias israéliens ont l’interdiction de divulguer des informations dont leurs confrères étrangers ont déjà fait part. Dans les milieux bien informés, on a plutôt l’impression qu’au lieu de protéger les véritables secrets d’état, les tribunaux et la censure militaire s’évertuent à éviter les fuites qui pourraient mettre Israël et les hautes autorités de la Défense dans l’embarras.

Parmi les sujets qui fâchent et que Tsahal aurait aimé ne pas voir révélés : la drogue. Dans les annales récentes des agences de renseignements, les contacts avec les trafiquants de substances illicites utilisés pour des opérations ne manquent pas. Aussi les services secrets ferment-ils souvent les yeux sur les trafics.

C’est ce qu’a fait la CIA avec le dirigeant militaire du Panama, Manuel Noriega, ainsi qu’en Amérique du Sud et au Moyen- Orient, après avoir, en outre, utilisé des êtres humains pour tester les effets de drogues comme le LSD.

Le MI6 britannique se servait lui aussi de la drogue pour recruter des agents en Irlande du Nord, la DGSE française envoyait des trafiquants dans ses colonies africaines et le KGB soviétique entretenait des relations cordiales avec certains vendeurs de drogue.

Dans ce sens, Israël n’est pas une exception.

Un livre traitant du sujet vient de sortir en hébreu : « Une fenêtre sur l’arrière-cour », de Yaïr Ravid-Ravitz, raconte les relations entre Israël et le Liban, son voisin du nord.

« Drogue à tous les étages »

Ravid-Ravitz est un ancien militaire de carrière qui recrutait des agents pour les envoyer au Liban et en Syrie. Tout d’abord, dans les années 1970, en tant que lieutenant-colonel de l’Unité 504. Puis au sein du Mossad, où il travaillait dans le département d’exploitation des ressources (nom de code : Tzomet, carrefour).

Ravid-Ravitz a créé l’antenne du Mossad à Beyrouth dans les années 1980, quand Israël était encore posté sur de larges portions du territoire libanais. Il a également dirigé les antennes de l’agence à Vienne et à Milan. Avant de prendre sa retraite, il y a 20 ans.

Dans un chapitre intitulé « Drogue à tous les étages », Ravid-Ravitz relate ses rencontres avec des trafiquants de drogue, dont Mohammad Biro, alors qu’il était officier dans l’Unité 504.

A la fin des années 1950, Biro, qui n’a pourtant aucune formation officielle, entre dans les services de douane libanais et travaille dans une unité antidrogue de l’aéroport international de Beyrouth. Là, il constate que ses collègues sont tous corrompus et arrive à la conclusion que, sachant qu’on ne peut coincer les trafiquants, il vaut mieux passer de leur côté.

Il démissionne et monte son propre réseau de drogue, qui devient vite international, en utilisant des Libanais sur place et à l’étranger. Dans son récit cynique, mais pittoresque, Ravid-Ravitz note : « Biro était un caïd bien connu du Liban Sud, l’un des plus gros trafiquants du monde, recherché par les polices d’une multitude de pays. » Au lieu de répondre à la demande des autorités étrangères, qui réclament son extradition, les services secrets israéliens choisissent de protéger Biro et de l’utiliser comme source d’informations, recruteur de nouveaux trafiquants et agent d’influence.

De Tsahal au Hezbollah

Ainsi, à la fin des années 1970, Ravid-Ravitz rencontre Biro chez celui-ci, dans son village du Liban Sud. « Il était prêt à travailler pour nous, mais avait tout de même une inquiétude », raconte-t-il dans son livre : « Il m’a demandé de ne pas interférer dans ses “affaires” et de le laisser “travailler” » Ravid-Ravitz acquiesce, mais pose sa propre condition : Biro pourrait exercer son commerce partout, sauf en Israël. Biro promet, mais ne tient pas parole. En 1986, il introduit une tonne de cannabis dans le pays.

Il est arrêté par la police israélienne. Durant son procès, il tente de s’en sortir en révélant avoir travaillé pour l’Unité 504, mais cela n’impressionne pas le tribunal. Il écope de 18 ans de réclusion. De sa prison, il continuera à gérer son trafic international avec l’aide de ses fils.

Mais la famille de Biro change bientôt son fusil d’épaule et, vers le milieu des années 1990, tourne le dos à Israël pour travailler avec le Hezbollah. Kaïd, l’un des fils de Mohammad, est entré dans le groupe terroriste chiite en promettant que sa famille ferait allégeance.

Le marché est le même : information et assistance dans les opérations spéciales, en échange d’une liberté totale pour continuer à mener le juteux trafic de drogue.

C’est ainsi qu’en 2001, Kaïd, aidé d’un partenaire arabe israélien, conspire pour le compte du Hezbollah et mène une opération très élaborée. Un lucratif contrat de vente de drogue est proposé à Elhanan Tannenbaum, colonel de réserve israélien et gros joueur criblé de dettes. Tannenbaum tombe dans le piège : il se rend à Abou Dhabi, où il est kidnappé par le Hezbollah qui l’emprisonne au Liban. Il sera relâché trois ans plus tard dans le cadre d’un échange de prisonniers incluant le corps de Mohammad Biro. La boucle est bouclée.

Aujourd’hui, Israël est inondé de drogue venue du Liban.
Celle-ci entre avec l’approbation du Hezbollah, qui, pour sa défense, pourrait arguer que ce sont les Israéliens qui, les premiers, ont eu recours aux réseaux de trafic de drogue pour les renseignements et les opérations spéciales.

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