En 1939, j’avais 10 ans

Souvenirs de guerre d’un jeune éclaireur israélite.

By SABI SOULAM
April 9, 2013 14:32
Sabi Soulam, le deuxième en partant de la droite.

JFR 18 521. (photo credit: DR)

 
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Je suis né à l’hôpital Rothschild le 18 avril 1929, tout le monde m’appelle Sabi, mais mon prénom est Sabetaï… Mon père Yaco, né à Constantinople en 1901, est arrivé en France via l’Espagne en 1924, pour ne pas faire le service militaire en Turquie, où les Juifs écopaient d’un régime particulièrement dur. Ma mère, Rebecca, née Bensasson en 1900 en Turquie, est elle aussi arrivée en France en 1924.

Mes parents se sont rencontrés à Paris et mariés en 1925.
Nous habitions un petit deux pièces au 42 rue Godefroy Cavaignac, dans le 11e arrondissement, chauffés par un poêle à charbon que nous devions aller chercher à la cave.

Ce qui ne m’a pas empêché d’avoir une enfance heureuse.

A la maison, on parlait le judéo-espagnol. Ou le turc, quand mes parents ne voulaient pas que l’on comprenne. Dans le quartier Voltaire où nous habitions, vivait une grande communauté judéo-espagnole, une petite Turquie. La vie juive se concentrait entre la rue Sedaine et la rue Popincourt où était située, au 7, la synagogue : Al Syete était la fidèle reproduction d’une synagogue turque. Quand quelqu’un voulait se plaindre, on lui disait « Va pleurer au Syete ».

La vie était réglée par les fêtes juives, sans être d’une orthodoxie stricte, nous les observions d’une manière simple et joyeuse. A Roch Hachana, il était d’usage d’acheter des chaussures et des vêtements neufs.

Dans mon école, il y avait une grande mixité entre Juifs, Italiens, Polonais, Arméniens, tout un petit monde qui vivait dans une tension sporadique. On entendait souvent : « Sale youpin, sale macaroni, va dans ton pays ». Ma vie d’enfant, c’était la rue.

La période était politiquement particulièrement agitée. Je me rappelle la montée au pouvoir du Front populaire avec le juif Blum, les grandes manifestations en 1936, la guerre civile en Espagne, la montée du nazisme en Allemagne, les vociférations d’Hitler à la radio, les attaques antisémites dans la presse, le bruit de guerre dans les journaux et des discussions et les inquiétudes de mon père avec ses amis à la maison.

Le jeudi et le dimanche matin, j’allais au Talmud-Torah du rabbin Catarivas. Notre professeur d’histoire juive, M. Elmaleh, nous parlait de la Palestine et nous passait des films sur les pionniers. Au « Café de la Mairie », se tenaient des réunions sionistes, mon père m’emmenait avec lui, on finissait par entonner « Hatikva » en judéo-espagnol.

Parfois des bagarres éclataient avec les groupes fascistes qui venaient nous perturber.

Quand la guerre a éclaté en 1939, nous étions en vacances aux Sables d’Olonnes. Mon père est parti s’engager à Paris, il a été incorporé dans l’armée française, alors qu’il était turc, dans l’artillerie de montagne à Grenoble.

Le plus dur restait à venir 

Pendant les premiers mois de la guerre, hormis quelques alertes aériennes, rien de particulier ne se passe. Puis en mai 1940, les Allemands attaquent brutalement. Mon père étant à l’armée, n’ayant aucun moyen de fuir, nous sommes restés sur place et j’ai vu arriver les Allemands par l’avenue Parmentier.

La France capitule et signe l’Armistice. Mon père est démobilisé à Lyon, en zone Sud (dite libre), difficile pour lui de remonter à Paris.

Et la vie a repris normalement, sauf pour les Juifs, du fait des nouvelles lois antijuives édictées par le gouvernement de Vichy. A l’école, tous les matins nous devions chanter un hymne à la gloire de Pétain (Maréchal nous voilà…) Un rationnement nous est soudain imposé, des cartes d’alimentation pour acheter le pain, la viande, des points textiles pour les vêtements. Puis il a fallu s’enregistrer comme Juifs dans les commissariats de police. Le commerce de mon père a été repris par un gérant aryen, ce qui a signifié la fin de nos moyens de subsistance.

Les 20 et 21 août 1941 a eu lieu à Paris la première rafle de Juifs, le 11e arrondissement a été totalement bouclé par la police française, et des policiers français sont venus arrêter à domicile tous les hommes qu’ils ont pu trouver. Mon père a été pris. D’abord parqués au gymnase Japy, les hommes seront ensuite internés à Drancy. Par peur d’épidémie les plus malades ont été libérés. Cela a entretenu une certaine illusion.

Nous avons cru naïvement qu’on allait tous les libérer.

Après plusieurs mois de silence, une correspondance codée moitié en français, moitié en judéo-espagnol nous parvenait enfin. Pour nous, la vie continuait. Nous suivions l’avancée allemande en Russie par Radio-Londres que nous écoutions en cachette chez des voisins.

En avril 1942, sur recommandation de mon père, toujours à Drancy, ma mère m’a fait faire ma bar-mitsva au Syete. Mon père m’avait écrit de bien apprendre ma paracha et promis que nous ferions la fête à son retour. Nous ne savions pas que le plus dur restait à venir.

Sans que nous ne nous en rendions vraiment compte, l’étau était en train de se resserrer. Interdiction de sortir après 20 heures, d’aller au cinéma, au théâtre, à la piscine, dans les jardins publics, il fallait se contenter de la dernière rame du métro. Puis en mai 1942, vient le port obligatoire de l’étoile jaune, achetée avec nos points textiles, pour tous les Juifs de plus de 6 ans. Ma mère, turque, en était dispensée.

Personne ne l’a cru

Le 16 et 17 juillet 1942 a eu lieu la rafle du Vel d’Hiv. Arrêtés par la police française, des hommes, mais aussi des femmes, des bébés, des vieillards, des malades sont parqués, puis internés à Drancy, à Beaune-la-Rolande ou à Pithiviers. Quel a dû être l’état d’esprit de mon père quand il a vu arriver les femmes et les enfants ! Mon père a été déporté le 18 septembre 1942 par le convoi 34 à Auschwitz. Je pense qu’il a été gazé tout de suite, mais je n’ai trouvé aucune trace de son entrée au camp.

A partir du Vel d’Hiv, la vie est devenue infernale, les rafles étaient permanentes à domicile, dans la rue, à la sortie du métro.

Je faisais partie des Eclaireurs israélites de France (EI). Nous recevions des informations de rafles possibles, nous avions créé des équipes pour prévenir ceux susceptibles d’être raflés, à partir de listes reçues par pneumatiques. Les riches partaient, les pauvres nous répondaient : « Mais où veux-tu qu’on aille mon petit ? ».

Je me suis fait établir une carte d’étudiant avec ma photo, comme il en existait à l’époque, au nom de Roger Sabatier.

Ce qui me permettait de pouvoir circuler sans étoile.

Nous suivions les péripéties de la guerre, les défaites allemandes en Russie, le débarquement des Américains en Algérie, l’attente du débarquement en France. Nous voyions des amis disparaître.

Des EI il ne restait plus grand-chose. Après la rafle du 16 juillet, d’une troupe de 35 scouts, on s’est retrouvé à 4 ou 5 : « le dernier carré ». Les chefs étaient entrés en résistance dans la fameuse « 6e », qui sauvait les enfants. Il y avait une maison en Suisse, on y rapatriait les enfants cachés.

Un jour, un homme échappé d’un camp racontait tout dans la rue. Tout le monde l’a pris pour un fou, et personne ne l’a cru.

Libres, mais toujours en guerre 

Le 20 mai 1944, deux inspecteurs français sont venus nous arrêter à la maison. Nous cachions Mme Albouer. Ma mère a emmené les policiers vers la fenêtre pour leur montrer ses papiers, et je me suis enfui avec ma soeur. Elle s’est cachée dans les toilettes, moi j’ai descendu les escaliers à fond la caisse, pris en chasse par un des policiers qui n’a pas pu me rattraper. J’ai vu partir ma mère.

Je suis remonté chez moi pour faire sortir Mme Albouer, j’ai dû forcer la porte. Une voisine, que mon fils a soignée plus tard à l’hôpital, a crié : « Ils vont encore nous apporter des ennuis, ces voyous ».

Ma mère a été emmenée directement à Drancy, elle a été déportée le 31 juin 1944. Une cousine avec son bébé est partie directement à la chambre à gaz, ma mère elle, a été dirigée vers les camps de travail. Elle avait une force de vie extraordinaire. Quand les Allemands ont évacué le camp, elle est restée sur place, laissée pour morte du typhus. Elle a vu arriver les Russes le 27 janvier 1945, puis a été soignée par les Américains.

Après l’arrestation de ma mère, nous sommes allés nous réfugier chez une cousine, dans une cachette à Miromesnil.

Elle a accepté ma soeur mais n’avait pas de place pour moi.

J’ai vécu un peu dans son appartement officiel.

Avec les EI, on faisait nos sorties du dimanche et on criait dans la rue des chants hébreux. J’ai vadrouillé ensuite jusqu’à la libération de Paris le 25 août 1944.

Nous avons réintégré notre appartement vide, libres, mais toujours en guerre. Nous n’avions rien à manger, je suis parti travailler.

Ma mère, je l’ai retrouvée le 30 mai 1945, à l’hôtel Lutetia qui était le centre de tri où arrivaient les survivants. J’étais de service avec les EI pour accueillir des rescapés, ma mère m’a reconnu, de dos. Elle s’est évanouie. J’entends encore son cri « Sabi ».

Celui qui n’a pas connu l’atmosphère du Lutetia n’a rien connu de la détresse du monde, de tous ces gens qui venaient rechercher leurs parents avec des photos, pleins d’espoir. Et repartaient le coeur lourd. J’ai encore la marque d’un homme qui me serrait si fort le bras.

Ceux qui revenaient racontaient des choses difficiles à croire.

Je n’ai jamais revu mon père. J’ai longtemps espéré qu’il était réfugié en Russie ou avait perdu la mémoire.

Je me suis marié en 1953, j’ai eu 2 garçons, l’un est devenu cardiologue, l’autre est parti en Israël à 16 ans. J’ai 8 petitsenfants, 4 en France, 4 en Israël.

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