Fausse drogue, mais vrai fléau

Avec quelques moyens légaux et peu d’éléments de dissuasion, la police de Tel-Aviv tente de lutter contre la vente de drogue de synthèse.

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March 19, 2013 13:51
Un kiosque, rue Allenby à Tel-Aviv, vend de la marijuana synthétique

JFR16 521. (photo credit: Ben Hartman)

Le mois dernier, par un après-midi couvert, « Ronen », policier à Tel-Aviv, assis dans un véhicule de patrouille anonyme, surveille un kiosque de la rue Ben-Yehuda.
Il sait que, là, se vendent 24 heures sur 24, de la marijuana synthétique et des amphétamines à bon prix. Il prévoit de faire une descente un de ces jours, mais pas aujourd’hui.

D’ailleurs, il reconnaît que cela n’a aucune importance.

Même s’il a un ordre de perquisition et met les menottes aux propriétaires, le kiosque rouvrira aussitôt.

Certes, Israël est le pays des « start-up », mais l’un de ses meilleurs succès n’est pas dans le domaine du high-tech, mais bien dans ces kiosques à l’allure de boîtes d’allumettes qui écoulent principalement de la marijuana synthétique ou autres comprimés de speed, qui, ses quelques dernières années, se vendent comme des petits pains à travers tout Tel-Aviv. Et pourtant, après un tour de la Ville Blanche et des conversations avec les forces de police, il paraît assez évident qu’il n’y a pas de grande mobilisation contre ce commerce quasi légal, devenu désormais partie intégrante du paysage urbain de la métropole côtière.

Eran Auster, de la station de police Lev à Tel-Aviv, explique : « Si un commerce est pris en flagrant délit de vente de substituts de marijuana (cannabinoïdes synthétiques), la seule chose que la police puisse faire, c’est de lui délivrer un ordre de fermeture pour quelques jours, pour cause de suspicion de vente de substances illégales ; mais puisque, selon la loi israélienne, ces drogues ne le sont pas, aucune charge ne peut être retenue. » Dans le cas de « Haguigat », nom général donné à tous les types d’amphétamines vendus dans les kiosques de Tel- Aviv, sous la forme de comprimés à 25 dollars pièce, seules certaines variétés sont illégales. Les dealers savent que cela prend environ six mois avant qu’une nouvelle formule de drogue soit interdite. Ils essaient donc de vendre au maximum un certain type de produit jusqu’à ce qu’il soit déclaré illicite. Il suffit alors qu’ils apportent une petite modification à la fabrication de la drogue pour qu’elle soit de nouveau légale.

Herzl, les yeux rouges

Selon Auster, l’industrie et le commerce de la fausse marijuana et du speed sont entièrement israéliens. Les dealers ont appris à fabriquer de l’herbe de synthèse (marijuana ou cannabis) ou bien ils la commandent à l’étranger. Ils y ajoutent des herbes comme la verveine citronnelle, cultivée dans les mochavim et les fermes du centre d’Israël.

Auster et « Ronen » (en charge des informateurs de la police centrale de Tel-Aviv, il a demandé à conserver l’anonymat) montrent alors les photos d’une descente de police, effectuée en 2011 dans un quartier délabré du sud de Tel-Aviv. Ils ont mis la main sur une cargaison de 100 kilos de marijuana synthétique sur laquelle deux Soudanais pulvérisaient de la verveine citronnelle. Mais comme ces substances ne sont pas illégales, l’opération n’a rien donné.

Ce commerce, quasiment sans risque d’arrestation, s’est multiplié pour devenir aujourd’hui florissant. Selon Auster, la production de chaque sac de cannabis synthétique – qui sera ensuite revendu 50 shekels – revient à 6 ou 7 shekels et chaque comprimé de haguigat à environ un demi-shekel.

Ce commerce se pratique principalement dans des kiosques, situés sur Allenby près de l’intersection avec Ben-Yehuda. Ils sont facilement reconnaissables : chacun e s t couvert de graffitis – feuilles de marijuana ou champignons ou décorés de bannières – sur lesquelles on peut lire « Amsterdam », « skunk » (terme argotique pour désigner le cannabis) ou des slogans « sentir » ou « substances : pas pour la consommation humaine ».

Sur les murs d’un des kiosques, aujourd’hui fermé, on pouvait voir Herzl, dans sa fameuse posture sur le balcon de Bâle, les yeux rouges.

Le domaine réservé de ces « boîtes à chaussures » 

Une échoppe typique fait environ la taille d’un large placard, et contient juste quelques étagères remplies de sacs de marijuana de synthèse et de papier à cigarette. En général, elle est tenue par un jeune homme d’environ 20 ans, qui écoute de la musique sur son ordinateur portable, le regard vitré, comme sur le portrait d’Herzl.

Les frais de fonctionnement de ces kiosques sont minimes.

Une fermeture de quelques jours ne représente donc pas une grande perte. Les seuls commerces qui pourraient en souffrir sont les supérettes qui vendent aussi des amphétamines et de la marijuana synthétique. Beaucoup d’entre eux ont donc cessé ce petit commerce. Ronen précise : « Si vous attrapez un propriétaire d’un petit supermarché qui vend des glaces, des produits frais et l’obligez à fermer trois ou quatre jours, il peut perdre son affaire. Mais les autres, qu’est-ce qu’ils risquent si vous les mettez au frais pour une semaine ? » Cela est vrai aussi pour les bureaux de change et kiosques de loterie, dont le siège, si prévenu par la police, peut décider de la fermeture définitive. La vente de drogue est donc devenue presque exclusivement le domaine réservé de ces « boîtes à chaussures » du centre de Tel-Aviv, sur Allenby et ailleurs.

Pourtant, quelques échoppes de la rue Ben-Yehuda, qui proposent des cigarettes, du lait et des magazines, continuent de vendre des comprimés de Haguigat. « Dans certains cas, c’est la seule chose qui leur permet de tenir le coup. Le propriétaire ne veut pas prendre de risques, donc il ne vend qu’à des habitués. Avec, disons, 40 à 50 comprimés par semaine, il se dégage 1 000 shekels d’extra sans lesquels il devrait fermer boutique. » La forme la plus courante d’amphétamine synthétique est « Mr Nice Guy ». Elle a commencé à se répandre dans Tel- Aviv, il y a un peu plus de trois ans, quand il y avait un sérieux manque de haschisch. Et a donc rempli un vide avant que les ventes de cannabis artisanal ou de marijuana médicale ne prennent leur essor.

Le cannabis de synthèse a un avantage sur toutes les autres drogues : il n’est pas détectable par des examens d’urine ou de sang. Peu de recherches ont été faites sur les effets secondaires des cannabinoïdes synthétiques, mais ils peuvent créer une dépendance, provoquer des nausées et, selon certaines sources, des hallucinations.

Le Dr John Hoffman, professeur de chimie à l’université de Clemson, qui a inventé une formule de cannabinoïdes synthétiques en 1995, a ainsi écrit dans un article en 2010 : « Ceux qui les fument sont des imbéciles ». Mais Auster constate : « C’est moins cher, simple à obtenir et on n’a pas peur d’être arrêté. Pour les dealers, c’est parfait : de l’argent facile avec moins de risques. La plupart d’entre eux avaient l’habitude de vendre des amphétamines ou du hasch et ne voulaient plus avoir de problèmes. »

Drogue de fête

Il y a quelques années, Haguigat était la première drogue sur le marché. Elle était vendue ouvertement en kiosque comme un dérivé festif de la plante ghat, vendu en comprimés à avaler ou à évider et sniffer. Son nom vient de la combinaison du mot hébreu « haguiga », fête, et de « ghat », son composant actif qui est le même que celui du khat (ghat en arabe) – la cathinone.

Finalement Haguigat, dérivée de la cathinone, a été légalement interdite. Les trafiquants ont alors fabriqué de nouvelles variétés basées sur différents types de méthamphétamine. La Haguigat d’aujourd’hui a donc très peu à voir avec celle fabriquée au commencement. Elle est coupée avec toutes sortes de produits de remplissage qui vont de l’amphétamine à l’aspirine, en passant par le lactose ou même, d’après Ronen, la farine de maïs. « Vous l’aspirez par une narine et du sahlav sort de l’autre », note-t-il en plaisantant.

Ces derniers mois, Haguigat a fait les titres des journaux : la police a signalé une augmentation des piqûres intraveineuses de cette drogue, principalement par des toxicomanes du sud de Tel-Aviv qui ne peuvent s’offrir de l’héroïne ou ne veulent pas risquer d’être arrêtés chaque fois qu’ils s’en injectent.

La crainte : que cela entraîne une hausse du sida à Tel- Aviv. Une assertion, justifiée d’une certaine manière par un rapport, daté du mois dernier, provenant du ministère de la Santé quant à une recrudescence d’hépatite A en 2012 avec 69 cas, pour 7 en 2011. Près de 20 % des malades étaient de jeunes hommes drogués et sans abri du sud de Tel-Aviv et de Bat Yam.

Selon Auster et Ronen, Haguigat est vendue au sud de la rue Menachem Begin (de fait, frontière entre Tel-Aviv sud et Tel-Aviv nord). Elle est faite d’un composant plus facilement soluble dans l’eau, ce qui rend son injection plus aisée.

Selon les déclarations de la police, au centre et au nord de Tel-Aviv, Haguigat est vue comme une drogue de fête, alors que près de la station centrale d’autobus, elle est plutôt la nouvelle drogue de choix pour les toxicomanes en quête d’une dose pas chère et pratique.

Une herbe juteuse ?

Les deux policiers sont non seulement inquiets des risques pour la santé publique posés par les drogues vendues en kiosque, dont les effets à long terme sur les utilisateurs n’ont pas encore été examinés de près, mais ils se sentent aussi personnellement minés par leur impuissance à stopper ce commerce, pratiqué ouvertement en dépit du danger qu’il représente.

Ronen, qui roule le long d’Allenby au volant de son véhicule de patrouille, désigne un kiosque du doigt : « Vous voyez ce magasin juste là ? Il est de la taille d’une boîte de chaussure, mais le propriétaire, après seulement quelques mois d’ouverture, s’est fait construire une villa. » Quelques jours plus tard, un homme derrière le comptoir d’un kiosque d’herbe sur Allenby, réplique : « C’est ça qu’il vous raconte ? Qu’on s’enrichit ? Certainement pas dans les kiosques ! Regardez plutôt du côté des supérettes. Voyez les prix qu’ils demandent, ce sont eux qui deviennent riches. » L’homme de 31 ans, qui se fait appeler « Makaveli », un pseudonyme du rappeur Tupac, dont on entend la musique assourdissante par les haut-parleurs posés sur le comptoir, précise qu’il reçoit un peu plus que le salaire minimum pour une recette de 1 000 à 2 000 shekels par jour. Alors qu’il parle, un habitué vient et lui achète un sac de 50 shekels.

Makaveli empoche l’argent liquide et note l’achat sur un carnet. Le magasin ne garde pas les reçus pour les impôts.

D’après ce qu’il sait, la location est entre 4 000 et 5 000 shekels par mois. Makaveli admet que l’herbe qu’il vend ne fait pas le même effet que la véritable drogue et peut parfois donner des maux de tête. « Quand même », ajoute-t-il, « les gens s’y sont habitués et préfèrent ne pas prendre le risque de se faire arrêter – et c’est quelque chose qui ne changera probablement pas de sitôt. La police ferme les yeux parce qu’elle sait que, même si elle ferme les kiosques, la drogue synthétique ne disparaîtra pas, elle sera vendue dans les rues ou les allées. »


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