Frères de coeur et d’esprit

Un soldat israélien mort en de troubles circonstances et un étudiant arabe. Tout les sépare, et pourtant ils partagent le même coeur.

By DEBORAH S. DANAN
March 27, 2013 14:20
Luay Salim et Yaniv Pozoarik

JFR 270314 58. (photo credit: Dr)

« Je suis là, dans la salle d’opération. Je tiens le coeur juif dans une main et le coeur arabe dans l’autre, je les regarde et soudain je me dis : “il n’y a aucune différence entre les deux”». C’est par ces mots que le professeur Jacob Lavee, directeur de l’unité de transplantation cardiaque au centre médical Sheba, décrit l’histoire d’un de ses patients, Luay Salim, face à la caméra d’Esther London, dans le documentaire Frères de coeur (Ahim Balev, en hébreu). Le 27 mars 2008, Yaniv Pozoarik, un soldat de 19 ans dans une unité de combat à Holon, est tué à bout portant par un de ses camarades. Salim, un étudiant arabe d’Ibilin, près de Haïfa, reçoit alors le coeur du soldat mort.

Esther London, réalisatrice parisienne, prend connaissance de cette histoire incroyable en lisant les journaux chez son coiffeur. Et décide immédiatement de venir en Israël pour en faire un film. 3 ans plus tard, en octobre 2012, le documentaire est projeté pour la première à l’Institut Goethe, le centre culturel germano-français de Ramallah puis, le lendemain, à la cinémathèque de Tel-Aviv. La séance est suivie d’un débat en la présence de London, du directeur du Centre national des transplantations, le Dr Tamar Ashkénazi, du Dr Lavee, des parents du défunt soldat, Yafim et Larissa Pozoarik, et de Salim lui-même.

Ne pas mêler la religion

Le documentaire, qui raconte comment les vies de Pozoarik et de Salim sont devenues liées à jamais, est une extraordinaire fresque sur la vie et la mort, l’éthique, la morale, la responsabilité, la politique et le Proche-Orient.

C’est surtout une histoire de souffrance et de compassion humaine. Une humanité qui a représenté le plus grand défi pour la réalisatrice. Le film se concentre sur Salim, qui, après avoir perdu ses 2 parents quelques mois seulement avant la transplantation, s’est vu offrir une seconde vie et une seconde famille grâce au coeur de Yaniv.

Pour London, le succès du film repose sur cette constante tension entre cet événement « ordinaire » que représentent la transplantation et les circonstances extraordinaires qui l’ont entourée. « Le sujet se veut universel. Le film parle de générosité. De gens qui demeurent des bonnes personnes envers et contre tout ». En aucun cas, la réalisatrice ne voulait que ce scénario de « l’Arabe qui reçoit le coeur d’un soldat juif » n’occulte le reste de son opus. « Parce que cela se passe au Proche-Orient, les gens pensent automatiquement qu’il s’agit d’un film politique. Mais ce n’est pas le cas », insiste-t-elle. « L’angle est humain. Le message, c’est que la vie l’emporte toujours. » La religion de Salim n’est pas dévoilée dans le film. « On sait seulement qu’il est arabe. Je voulais que les spectateurs s’identifient à lui. Que chacun se mette à la place de Luay. A la seconde où la religion s’en mêle, les gens sont immédiatement dans le rejet. » Malgré ces nobles intentions, le public du Centre culturel de Ramallah a bien du mal à faire la distinction. Lors du débat, un homme s’interroge : « Nous voyons des soldats tous les jours aux check-points. Ils sont dressés pour tuer. Pourquoi mettre le coeur d’un soldat dans un Arabe ? » Une autre questionne : « Yaniv aurait-il été d’accord lui-même pour donner son coeur à un Arabe ? ». Ce à quoi Salim répond, ironique : « Il est mort, il ne peut donc pas vous répondre à cela ».

A-t-il fait exprès ?

Salim avait lui-même peur de la réaction des Pozoarik lorsqu’ils apprendraient qui avait bénéficié du coeur de leur fils. Israël est l’un des seuls pays qui autorisent donneurs et receveurs à lever leur anonymat, à la condition, bien sûr, que tous deux soient d’accord. Le jeune homme a donc souhaité rencontrer la famille pour les remercier personnellement.

« J’avais peur qu’ils s’aperçoivent que je suis arabe », racontet- il. Mais ses craintes s’avèrent sans fondement. Salim est si bien accueilli chez les Pozoarik qu’il n’appelle plus le couple autrement que « Papa et Maman ».

« La famille de Yaniv m’a reçu avec bonté », se remémore-t-il.

« Dans leur regard, je pouvais lire une expression qui disait : “On t’aime. Aie une belle vie. Prends soin de toi. Prends soin de notre coeur”. » Yafim fait écho à ces propos. « Cela nous importait peu que celui qui recevrait le coeur de Yaniv soit juif, arabe, ou encore autre chose. Nous voulions simplement qu’une partie de notre fils continue à vivre. Il s’est enrôlé dans une unité de combat parce qu’il voulait sauver des vies. Et même après sa mort, il a sauvé une vie ».

Dans le film, comme lors du débat, Yafim semble terrassé par un découragement dépassant la mélancolie naturelle d’un père endeuillé. Et lorsqu’il raconte les circonstances de la mort de son fils, l’audience reste bouche bée. « Son compagnon d’armes jouait avec son fusil », explique le père face à la caméra. « Il a appuyé le canon contre le front de Yaniv et tiré. A-t-il fait exprès ? Nous ne savons pas : le procès n’a pas encore eu lieu ».

Un crime horrible qui laisse Yafim sans répit depuis le drame. Sa colère est dirigée contre les autorités qui refusent d’adopter un juste châtiment pour la mort de son fils. Le visage ravagé par le chagrin, il raconte le calvaire traversé depuis le jour de la terrible nouvelle. « Quelques jours après sa mort, nous avons reçu des photos du tueur en train de fêter la mort de Yaniv dans une boîte de nuit ». Connaîton seulement les mobiles de son acte ? « Je ne sais pas », répond-il. « C’est un criminel. Ce n’est pas son seul crime, il a également agressé quelqu’un et violé une mineure, tout cela après la mort de mon fils ».

Fait incroyable, le tueur ne sera emprisonné que pour une durée de 3 ans. Pour Yafim, cette sentence particulièrement légère résulte des efforts de Tsahal pour étouffer la tragédie.

Après plusieurs appels en justice, la famille obtient que la peine soit prolongée d’un an. Loin, très loin, d’un véritable sentiment de réparation. « Le criminel a écopé de 4 ans de prison et moi, je suis condamné à vie », conclut le père.

« Je me dois d’être heureux » 

La personnalité de Salim représente l’un des attraits du film.
L’esprit joyeux, il parsème son témoignage de plaisanteries.

Des notes comiques qui contrebalancent les moments bouleversants du film. Diagnostiqué d’une maladie du coeur, il subit une première transplantation d’un coeur artificiel.

Mais les médecins sont très pessimistes : on lui donne 2 mois à vivre.

Salim choisit d’épargner sa mère. Celle-ci a récemment perdu son mari et souffre d’un cancer. Le jeune homme se rappelle avoir rassemblé toutes ses forces pour avoir l’air le plus normal possible au téléphone alors qu’il est hospitalisé.

Afin de la protéger, il ment : « Tout va bien. Je rentre à la maison bientôt et je serai avec toi pour les fêtes. ». Sa mère mourra peu après. D’une très grande sensibilité, Salim sait que la seconde chance qui lui a été offerte comporte une gigantesque responsabilité.

« Je me sens profondément tenu d’être heureux pour Yaniv et pour son père », dit-il. Voit-il un geste de la divine providence dans son histoire ? « Non, je ne crois pas en Dieu.

Parfois, je me sens obligé de croire en Lui, mais je ne le sens pas vraiment. Je crois plutôt à mon propre dieu intérieur. Je crois que chacun a son propre dieu intérieur ».

Une fois certain de sa guérison, le jeune homme convolera en justes noces. Les Pozoarik seront présents à ses côtés.

London, elle, a sa propre idée sur la nature joviale et l’attitude philosophique de Salim envers la vie. « C’est un homme aux 3 coeurs : le sien, l’artificiel et puis, finalement, celui de Yaniv.

Il peut dire la vérité. Il a été tellement proche de la mort qu’il sait ce qu’il y a au-delà de la douleur et de la souffrance ».

Si Frères de coeur raconte une tragédie, sa réalisatrice a cependant tenu à éviter les débordements sentimentaux.
Une décision délibérée pour que le message ne soit pas noyé dans le trop-plein d’émotion. « Qu’est-ce que j’ai pleuré pendant le montage ! », confie-t-elle. « On pouvait faire un montage très émotionnel ; avec un tel sujet, il est très facile de faire pleurer le public. Mais j’ai choisi de couper certains plans où l’émotion devenait trop forte. Je ne voulais pas être dans le pathos, car je veux aussi faire réfléchir mes spectateurs. Baigner dans l’émotion ce n’est pas assez, je veux que les gens prennent de la distance et s’interrogent ».

Adi, la carte qui sauve

Le documentaire fait en effet la part belle à une réflexion sur la vie après la mort, et, en particulier, au don d’organes.

« Penser à la mort, ce n’est pas naturel et c’est difficile, en particulier pour les jeunes. Personne ne tient à se demander : “qu’arrivera-t-il à mon corps après ma mort ?”.

Les gens ont peur », constate l’artiste. Mais London souhaite que son long-métrage sensibilise au don d’organes. Un sujet particulièrement complexe dans l’Israël d’aujourd’hui. Seuls 700 000 Israéliens, soit 14 % de la population, ont leur carte de donneur.

La Loi de priorité, une première dans le monde adoptée il y a quelques mois à la Knesset, est destinée à faire grimper ces chiffres en accordant la priorité aux détenteurs de la carte Adi s’ils avaient eux-mêmes besoin d’une transplantation un jour. Mais pour l’heure, 45 % des familles israéliennes d’un patient atteint de mort cérébrale (une précondition nécessaire) refusent toujours de donner ses organes. Un taux bien plus élevé que dans la plupart des pays occidentaux, où il oscille entre 4 % (en Hongrie) et 32 % (en France).

Selon le professeur Lavee, responsable du transplant de Salim, le facteur numéro un derrière ce refus demeure la religion. Et de blâmer certains rabbins. « Le rabbin Elyashiv a dit que la mort cérébrale n’est pas une vraie mort. Mais lorsque le tronc cérébral cesse de fonctionner, on ne peut plus rien faire », explique le médecin.

Lavee déplore également l’isolement de l’Etat hébreu dans la région, ce qui entrave trop souvent la coordination internationale. Le professeur a essayé à maintes reprises de s’allier aux pays voisins, dont la Jordanie et l’Egypte, afin d’élargir la base de donneurs. Mais à chaque fois, ses espoirs ont été déçus lorsque ces hôpitaux étrangers ont refusé de coopérer avec leurs pairs israéliens.

Le documentaire interroge un imam de Ramallah, un prêtre de Bethléem et un rabbin, qui est également professeur d’université. Tous trois s’accordent pour dire que la vie l’emporte sur toute autre considération. « Toutes les religions disent que le plus important est de sauver une vie », dit London. Et d’espérer que son film influe sur le nombre de donneurs d’organes en Israël. « Nous sommes en Terre sainte. Pourquoi avoir peur ? On meurt tous. Ca fait partie de la vie ».


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