Il ne dort ni ne sommeille, le Gardien d’Israël

A l’occasion du 40e anniversaire de la guerre de Kippour, rappel d’une tragédie qui restera à jamais gravée dans les pages les plus sombres de notre histoire.

By YÉHOUDA AVNER
October 8, 2013 16:49
Le Premier ministre Golda Meir, aux cotes de son ministre de la Defense, Moshe Dayan

P10 JFR 370. (photo credit: Reuters)

 
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A la veille de Yom Kippour, en 1973, les plus hautes sphères du pouvoir en Israël se sont complètement coupées de la réalité. L’idée même d’une attaque arabe ce jour-là est perçue comme un affront à la divinité de la doctrine militaire de Jérusalem, qui postule que ni l’Egypte ni la Syrie ne sont capables de livrer une guerre totale. Et tout comme les acteurs qui, lors des répétitions générales, rassurent leurs producteurs inquiets avec des « Ne vous inquiétez pas, tout se passera bien le soir de la première », ainsi les plus hauts gradés d’Israël rassurent-ils le Premier ministre Golda Meir, la sommant de ne pas s’alarmer puisque l’armée israélienne est prête à faire face à toute urgence.

Mais Tsahal est prise au dépourvu. Les lignes clairsemées au nord et au sud tombent, chancelantes et sanguinolentes, sous les coups d’une attaque surprise combinée égypto-syrienne, qui écrase et fait sauter les défenses de l’armée, coincée entre deux feux.

Un plan astucieux, soigneusement préparé et d’une redoutable efficacité, qui, sous couvert de manœuvres d’entraînement militaire a su tromper l’œil pourtant avisé des soldats israéliens, permet aux Egyptiens et aux Syriens de remporter les grandes victoires des tout premiers jours.

Le long du canal de Suez, 450 soldats israéliens armés de 50 pièces d’artillerie tentent vainement d’empêcher les 100 000 soldats égyptiens de traverser la voie d’eau, couverts par le feu nourri de 2 000 pièces d’artillerie, et sous la protection d’un des plus vastes parapluies de missiles sol-air antiaériens jamais déployé. En quelques jours, deux armées égyptiennes au grand complet occupent toute la rive orientale du canal de Suez tenue par Israël.

Pendant ce temps, à l’autre bout du pays, sur le plateau du Golan, 1 400 chars syriens se jettent sur les maigres 160 tanks d’Israël. Les défenseurs israéliens combattent férocement, à bout portant, titubant, rugissant et tombant dans un chaos disparate et disproportionné de chars et de véhicules blindés, d’obusiers, et autres accessoires mortels, qui s’achève dans un bain de sang après d’opiniâtres affrontements, dont Tsahal sort exsangue.

Qui va vivre et qui va mourir


Imaginez la stupeur des foules en prière en ce Shabbat de tous les Shabbat, qui entendent avec horreur le hurlement soudain des sirènes de raid aérien déchirer le ciel. Les rabbins qui annoncent, du haut de leur pupitre, à leur congrégation enveloppée dans ses châles de prière, de rejoindre de suite leurs unités de réserve. Les véhicules militaires qui violent le silence de ce jour sacré, filant le long des rues normalement vides pour des réunions d’extrême urgence. Les radios qui claironnent des noms de code de mobilisation immédiate. Et les chantres dont la voix se brise en chantant la prière liturgique Ounetane Tokef – « Qui va vivre et qui va mourir ».

Le ministre de la Défense Moshé Dayan, l’homme qui soi-disant incarne le défi intrépide de l’Etat juif, prédit sombrement que la guerre sera de longue durée. A moins que les stocks de l’armée israélienne ne soient rapidement réapprovisionnés, avertit-il, la nation sera laissée sans moyens de défense – une perspective apocalyptique qui laisse Golda Meir le souffle coupé. C’est comme si David avait visé avec sa fronde et manqué sa cible. La pensée du suicide lui traverse l’esprit.

Après avoir enfin retrouvé son sang-froid, elle lance à Moshé Dayan, de sa voix à l’accent de Milwaukee, cette fameuse phrase : « Moshé, d’une façon ou d’une autre je vais te trouver des armes. A toi de nous apporter la victoire, à moi de t’en donner les moyens. » Sur ce, elle téléphone à Simha Dinitz, l’ambassadeur d’Israël à Washington, et le charge de transmettre au secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger qu’il fasse savoir au président américain Richard Nixon ce qu’ils savent déjà : que les énormes transports militaires soviétiques ont reconstitué les arsenaux syrien et égyptien. Qu’Israël recherche fiévreusement des transporteurs étrangers pour acheminer du matériel à Tsahal, mais que tous ont jusqu’à présent refusé. Que les Français et les Britanniques ont effectivement imposé un embargo sur les armes. Qu’Israël perd ses avions face aux missiles sol-air soviétiques à un rythme intolérable. Et enfin que les victimes s’accumulent de façon épouvantable.

Le pont de Nixon


Kissinger et Nixon savent parfaitement quelle direction prennent les combats sur le terrain. Ils sont pleinement conscients du fait que, à moins d’être enrayés, ils peuvent entraîner les Etats-Unis dans une confrontation périlleuse avec l’Union soviétique, avec de terribles conséquences difficiles à envisager.

Ainsi, au neuvième jour de la guerre, le 14 octobre, le président Nixon téléphone-t-il au secrétaire d’Etat du fond de sa retraite de Key Biscayne, en Floride, où il s’est réfugié pour échapper aux pressions sans cesse croissantes de la Justice et du Congrès, suite à son implication dans le scandale du Watergate. Les experts affirment qu’à cette époque, Nixon boit beaucoup et a perdu le sommeil, agité par la crainte d’une éventuelle destitution. Pourtant, bien qu’il s’exprime d’une voix pâteuse avec l’esprit brumeux, il est suffisamment attentif à ce qui se trame dans le brasier du Moyen-Orient pour savoir ce qu’il veut faire.

Avec Kissinger comme mandataire, il veut monter un important pont aérien pour faire pendant au pont aérien soviétique. Il veut que les Soviétiques sachent qu’il ne mettra fin à ces transports d’armes que s’ils cessent eux aussi les leurs. Il souhaite donner à Israël les moyens de gagner la guerre, mais ne veut pas que les Arabes sortent complètement perdants. Et il veut que la guerre s’achève de façon à humilier l’Union soviétique et permettre à Washington d’en récolter les fruits politiques. Et c’est exactement ce qui s’est passé.

Ça va Golda ! Ça suffit !


Rééquipée et redynamisée, Tsahal passe à l’offensive. Ce qui avait commencé trois semaines plus tôt par une cuisante retraite se solde par les supplications des Egyptiens et des Syriens qui réclament un cessez-le-feu, et par l’humiliation de leur protecteur et bailleur, l’Union soviétique.

Les forces israéliennes arrivent à seulement 40 kilomètres des portes de Damas, se frayent un chemin le long de la route du Caire, écrasent deux armées égyptiennes, en encerclent une troisième, et sont sur le point de frapper le coup de grâce lorsque le président et le secrétaire d’Etat américains mettent la pression sur le Premier ministre israélien, en lui disant en substance : « Ça va, Golda ! Bon travail ! Ça suffit ! Arrête ! C’est fini ! » Et cela se termine effectivement ainsi : Israël remporte la victoire, mais les Arabes ne sont pas vaincus. La puissance militaire résiduelle de l’Egypte – la Troisième armée – est sauvée de l’anéantissement total et l’armée israélienne se voit privée d’une victoire décisive. Ce qui permet au président égyptien Anouar el-Sadate de déclarer à son peuple qu’il a lavé la honte de la guerre des Six Jours de 1967.

Kissinger peut maintenant se rendre dans la région pour peaufiner les modalités de l’issue de la guerre. Les concessions israéliennes vont lui servir de monnaie d’échange pour convaincre Sadate que Washington – et non Moscou – est désormais l’arbitre de la situation au Moyen-Orient, et que cela vaut la peine d’être ami avec l’Amérique.

Golda Meir n’en fait pas mystère quand elle déclare, en toute franchise, à son cabinet : « Appelons un chat un chat. Noir, c’est noir, et blanc, c’est blanc. Il n’y a qu’un seul pays vers lequel nous pouvons nous tourner, et parfois nous devons lui céder. Mais c’est le seul véritable ami que nous ayons, et c’est un ami très puissant. Il n’y a rien là de honteux quand un petit pays comme le nôtre, dans une telle situation, doit céder aux Etats-Unis. Et quand nous acceptons, n’allons pas, pour l’amour du ciel, prétendre qu’il en est autrement, et que noir, c’est blanc. »


Une vieille femme, grand chef de guerre


La guerre de Kippour a fait 2 688 victimes parmi les soldats israéliens. Aussi, quand les réservistes sont démobilisés et rentrent chez eux, leur colère éclate. Une colère alimentée par cette fureur à nulle autre pareille que les Israéliens réservent à leurs héros tombés au champ d’honneur.

Pourquoi a-t-on laissé le pays se faire prendre par surprise ? Ils veulent savoir. Les manifestations antigouvernementales se multiplient.

En avril 1974, suite aux constatations de l’incontournable commission d’enquête (la commission Agranat), Golda Meir autrefois indomptable, la femme même qui est l’incarnation épique de véritables légendes et de vérités légendaires, se voit déchoir complètement aux yeux de la nation épuisée et endeuillée.

Pour avoir laissé l’armée israélienne sommeiller tandis que l’ennemi mobilisait ses troupes, elle et ses collègues ministres, ébranlés moralement, sont contraints de démissionner.

Pour beaucoup, le nom de Golda Meir évoque le souvenir de la grand-mère invincible du peuple juif. A bien des égards, elle l’était. Cette vieille femme, au visage ridé et aux yeux fatigués, qui ne connaissait rien aux affaires militaires, s’est distinguée comme un grand chef de guerre lorsque le plus horrible des conflits est arrivé.

Et pourtant, au fil des ans, au moment où des milliers de familles endeuillées se lèvent pour réciter le Kaddish, on se souvient que c’est sous son mandat que la guerre du Kippour nous est tombée dessus il y a 40 ans. C’est quelque chose que l’histoire n’oubliera jamais.

L’écrivain, diplomate à la retraite, est l’auteur des Premiers ministres (Toby Press), aujourd’hui un célèbre documentaire (Moriah Films).



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