Interview d’Olivier Kaufmann, candidat au Grand Rabbinat de France

By BERNARD MUSICANT
June 17, 2014 12:49

Qu’attendez-vous du GRF ? Quels sont vos espoirs et vos craintes pour cette fonction ?
J’attends de cette fonction qu’elle puisse assurer et maintenir la cohésion et l’unité de la Communauté juive française dans toutes ses composantes et le respect de sa diversité. Si je suis élu GRF, je serai en prise constante avec le terrain, de manière à transmettre en permanence les valeurs du Judaïsme. Je serai porteur d’une Torah vivante, rassurante, qui illumine les cœurs des uns et des autres, bref d’un Judaïsme éclairé. Le GRF doit être un véritable disciple d’Abraham, dans le sens le plus noble du mot IVRI, un « passeur ». Le GRF ne devra pas tomber dans le piège du repli sur soi et des arcanes administratifs de la fonction. Je prends l’exemple de mon grand-père, le Grand-rabbin Henri Schilli, qui aimait aller constamment à la rencontre des Ames d’Israël.

Le GRF est-il le Rabbin des Juifs orthodoxes ou doit-il aussi représenter les Haredim, les Loubavitch, les Massortis et les Libéraux ?
Le GRF doit représenter la totalité de la Communauté, dans toutes ses composantes, et intégrer toutes les différences pour représenter les Juifs de France face aux pouvoirs publics. Il doit porter au nom des Juifs de France leurs questionnements, leurs craintes, leurs aspirations, et leurs obligations de citoyens Français par rapport à leurs convictions religieuses.

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Quel est le réel pouvoir du GRF ?
En préambule, je dirais que le réel pouvoir du GRF provient d’éléments très simples : la confiance du Rabbinat, du Consistoire central, de son président, et de tous les membres de la communauté. Le pouvoir du GRF consiste à accompagner le Rabbinat en lui fixant des orientations, lui insuffler énergie et dynamisme, le pousser à être imaginatif et créatif, à se remettre en question. Et surtout d’être à l’écoute des  besoins de la communauté. Le GRF peut et doit enseigner, adresser une parole publique dans les synagogues consistoriales. Il préside l’Association du Rabbinat français, le conseil Supérieur Rabbinique qui réunit les Grands-Rabbins régionaux et la Commission du Séminaire Rabbinique. Il influence donc les grands axes de la formation des élèves Rabbins et préside les jurys des examens de sortie de l’Ecole Rabbinique. Il signe aussi les appels à candidature pour les postes à pourvoir dans la communauté. Il a donc un réel pouvoir sur le concours de formation des Rabbins actuels et l’attribution des postes rabbiniques.



Envisagez-vous  de créer un Beth-Din de France ? 

Non, je respecte et j’ai une totale confiance dans les Beth-Din des grandes villes de France, et dans les Dayanim et Grands-Rabbins régionaux qui accompagnent les Tribunaux Rabbiniques locaux.


Ou une Kasherout BDF comme l’avait tenté le Rav Sitruk ?

Non plus, car je respecte les Casherout sous autorité des Grands-Rabbins et Dayanim régionaux.


Comment envisagez-vous le partage des rôles et fonctions entre le Président du Consistoire de France et le GRF ?
Nous avons trop souffert des conflits à l’intérieur du Consistoire pour ne pas chercher à travailler en symbiose avec le président du Central et ses équipes.


Quel sera l’impact de la fusion entre le Consistoire de France et le Consistoire de Paris ?
Nous ne connaissons pas encore les modalités de cette fusion. Il y aura toutefois un impact incontestable, la mutualisation des moyens et la rationalisation de la politique communautaire. On y gagnera en clarté, en lisibilité, en efficacité et évidemment, on fera des économies.

 

Quelle sera votre action sur le douloureux sort des Agounot qui vient de ressurgir crument à la lumière ? Pressions psychologiques, financières, agrément prénuptial, modification des lois, ... ?
Le GRF doit être à l’écoute de toutes les associations de défense de la dignité de la Femme. Il devra donc très vite s’atteler à la tâche de travailler avec elles pour s’engager dans une grande réflexion avec les Grands-Rabbins et Beth-Din régionaux pour rendre plus transparent le processus du Guet. Ce dispositif devra suivre des modalités très claires et revenir sur la notion de médiation à travers un cadre très précis. Il sera assorti d’une formation juridique, technique et psychologique. J’engagerai également de toutes mes forces une réflexion sur toutes les solutions qui pourraient garantir la dignité des femmes qui se présentent au service des divorces. Je fais confiance à la créativité et à l’imagination des Grands Rabbins et Rabbins pour trouver des solutions à toutes ces difficultés. Le Rabbinat a déjà réussi à transposer un principe de Droit Notarial dans le Droit Rabbinique, avec un PV de carence lorsque l’époux ne se présente pas à la convocation du Beth-Din. Sur la base de ce PV, l’ex-épouse peut se prévaloir d’un préjudice moral devant les juridictions civiles. Il faudra rechercher des solutions similaires.


Que proposez-vous pour mobilier la jeunesse juive de France ?
Le GRF doit s’adresser à tous les mouvements de jeunesse et aux organisations étudiantes afin de réfléchir à toutes sortes d’activités et d’opérations qui pourront réconcilier la jeunesse juive avec la Communauté institutionnelle. Je propose de créer une école de cadres communautaires pour les mouvements de jeunesse au sein du Séminaire.


L’Alyah connait un essor de 400 % d’une année sur l’autre. Quel est votre avis sur ce sujet ? Et que diriez-vous à un candidat à l’alyah ?
Aujourd’hui, l’alyah est un élément incontestable. Je pense à la Communauté de Toulouse où les attentats ont remis en question l’attachement des Juifs à la terre d’asile qu’est la France. Il faut être vigilant, l’alyah est souvent une réaction à toutes les dérives qui ont secoué la communauté, c’est presque une réaction d’auto-défense. Je parlerai aussi d’alyah étudiante. Le GRF ne peut se résigner  au choix entre respecter le Shabbat en Israël et faire ses études en France en ne pouvant pas respecter ses convictions religieuses. Sur ce point, on ne peut plus réagir comme hier, en temps réel pour gérer une crise d’un examen Shabbat ou fêtes. Le GRF devra constituer une cellule de veille pour anticiper les risques sur le calendrier fixé par les universités. Elles ont aujourd’hui une telle autonomie que les recteurs ou le ministre ne peuvent agir facilement pour déplacer un examen. Le GRF doit être présent pour accompagner la réflexion qui mène au processus d’alyah. Si l’Alyah est un prolongement spirituel, un épanouissement personnel, alors j’applaudis des deux mains. Il ne faudrait pas une alyah par dépit ou par réaction quasi-instinctive. Ce n’est pas celle que nous aimons, ni celle dont nous rêvons. Un candidat à l’alyah doit être très attentif à cette question de l’épanouissement spirituel, mais aussi évidemment matériel. Le GRF dit tout faire pour que les Juifs de France se sentent épanouis en France et faire leur choix en toute liberté.  Si le choix est l’alyah, j’espère que la personne trouvera un point d’ancrage en Israël pour développer ce qu’il a appris dans les synagogues et centres communautaires en France.





Comment comptez-vous utiliser Internet et les réseaux sociaux ? Il y a peu ou pas de cours ou réponses du Consistoire en ligne alors que d’autres sites sont très présents sur le Web.
Le Consistoire dispose d’une Direction des Systèmes d’Information qualifiée, avec des ressources humaines compétentes et innovantes. Le GRF doit encourager toutes sortes d’initiatives pour toucher les Juifs les plus éloignés et entretenir un lien avec l’étude et le rabbinat. Mon rêve est de lancer un grand site de l’Education Juive en réunissant toutes les forces vives qui travaillent sur le sujet. Par exemple, les services éducatifs du Consistoire, la DSI, les Rabbins spécialistes de la communication sur Internet. La parole de la Torah doit être diffusée de la manière la plus efficace, lumineuse et ludique. Ce grand site pourrait aussi abriter des supports pour la future école des cadres communautaires de la jeunesse.

Je souhaiterai mettre en valeur les initiatives des mouvements de jeunesse et permettre la mise en commun des ressources, études et ateliers de formation. Ainsi, un groupe local des EI sans lien avec une synagogue disposerait de moyens plus importants. Le GRF doit être le rassembleur des forces vives, le facilitateur de liens et de passerelles.


Comptez-vous élargir la liste des produits cashers disponibles sur le marché agro-alimentaire à l’image du OU américain qui permet aux Juifs de s’approvisionner en grande surface à des prix souvent plus abordables qu’en magasin casher ?
Le GRF n’est pas là pour révolutionner mais pour mettre en valeur et encourager les initiatives. Les services de certification du Consistoire, sous l’autorité du Grand Rabbin de Paris, ont créé depuis des années une liste des produits autorisés en dehors des magasins casher. Cette liste doit se développer encore plus. Chacun doit pouvoir manger casher en toute liberté, sans aucune entrave économique. Le GRF pourra être fier de ce type de casherout.


La circoncision a été remise en cause récemment. Comment agir pour conserver aux Juifs de France le droit de la pratiquer librement ?
Le GRF doit faire un travail de pédagogie auprès des grands acteurs et leaders d’influence, en France et en Europe. Il doit porter la parole de la Torah, entouré des meilleures compétences rabbiniques dans ces domaines. Il doit expliquer et vulgariser nos rituels, nos usages, ce qui donne sens à une vie Juive : l’étude et la pratique, ce qui fait la pérennité de notre Peuple

Au Consistoire central existe une commission Brith-Mila composée de juristes, médecins (comme par exemple l’éminent Professeur Lobel) et rabbins qui défendent nos rituels devant les instances Européennes.

Un cadre transparent et légal de la profession de Mohel sera établi : hygiène, savoir-faire, règles halakhiques, couverture des assurances. Sous peu, une association de Mohalim dument reconnus sera mise en œuvre apportant une protection précise pour les Mohalim et les familles. Un cahier des charges sera établi pour éviter les contentieux qui pourraient encourager la remise en cause de la circoncision. 


De même, l’abattage rituel est un sujet remis régulièrement sur la table. Comment comptez-vous convaincre les dirigeants Européens et Français de conserver cette possibilité aux Juifs de France ?
Le Consistoire central a installé un institut de formation professionnelle, l’ISM-SAJ au sein du Séminaire Israélite de France pour les shohatim et les surveillants rituels. Ils disposeront d’un agrément préfectoral pour exercer dans les abattoirs et garantir les règles d’hygiène et de respect de l’animal. Nous devons anticiper toutes les difficultés qui pourraient naitre autour de la Shrita. Plus nous serons en avance dans la professionnalisation et le respect des normes européennes, plus nous pourrons conserver notre rituel de casherout.

 

Enfin, quels sont les vœux que vous formulez pour votre mission si vous êtes élus le 22 juin ?
Je souhaite que D’ m’accompagne et me donne la force de rester toujours fidèle à la mission qui me sera donnée le 22 juin si je suis élu GRF. De rester toujours en prise directe avec la Communauté. Que D’ me donne toujours le discernement, le recul nécessaire et l’humilité pour prendre les décisions pour le bien et l’intérêt de la communauté juive de France.


Et que souhaitez-vous à la communauté juive de France ?
Je lui souhaite de vivre son judaïsme en toute sérénité et sécurité, un judaïsme épanoui. De grandir spirituellement, intellectuellement, de vivre un judaïsme heureux. Que la joie de vivre qui a caractérisé notre Peuple soir présente dans nos actions.



Osher ve Kavod : prospérité, bonheur, dignité et fierté d’être juif. Osher peut s’écrire en Hébreu avec un Aleph ou un Ayin, la richesse ou le bonheur, par un changement d’une seule lettre.

 

 

 


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