Israël-Turquie : un divorce bientôt consommé ?

Anciennes alliées, Ankara et Jérusalem sont au bord de la rupture depuis la saga du Mavi Marmara. Retour sur un mariage de raison qui n’a jamais autant battu de l’aile

By MILKA KAHN
March 11, 2014 16:26
P.10 11 JFR 370

Le Mavi Marmara, symbole d'une relation israélo-turque dégradée. (photo credit: Wikimedia Commons)

 
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«Frères ennemis », voilà comment Jacques Neriah, ancien conseiller diplomatique d’Itzhak Rabin et expert du Proche-Orient au Jerusalem Center for Public Affairs, définit la relation israélo-turque. « Même s’ils sont momentanément en froid, les deux Etats font partie de la même famille et ont les mêmes intérêts stratégiques dans  la région », explique-t-il.

Un partenariat stratégique de longue date

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Et pour cause. En 1948, la Turquie est le premier Etat musulman à reconnaître Israël, bien qu’elle n’établisse pas d’ambassade à Tel-Aviv. Pendant la guerre froide, elle adopte une stricte neutralité face au conflit israélo-arabe, focalisant son attention sur la menace soviétique. Ankara n’en tisse pas moins des liens discrets avec  Jérusalem. David Ben Gourion et Golda Meir se rendent ainsi en Turquie en août 1958 pour conclure un accord secret : chacun des deux pays s’engage à échanger des informations avec l’autre et à ne pas porter atteinte à ses intérêts. Les deux gouvernements s’entendent également pour instrumentaliser – à leur profit  réciproque – leurs lobbies respectifs à Washington. Au point qu’Al-Dawa, journal des Frères musulmans en Egypte, appelle à l’époque la Turquie un « second Israël », devant être lui aussi détruit.

Après une période de froid à l’issue de la guerre des Six Jours – au cours de laquelle la Turquie vote pour le retrait des troupes israéliennes de Judée-Samarie, de Gaza, du Sinaï et du Golan, mais contre la désignation d’Israël comme agresseur – les relations se réchauffent à la suite du coup d’Etat qui porte les militaires au  pouvoir à Ankara en 1980. Les Israéliens sont très favorables au renforcement de la coopération avec l’institution militaire turque – laïque et kémaliste – laquelle, dans un contexte marqué par la révolution islamique iranienne, est perçue comme un rempart face au risque d’islamisation de la région. A la fin de l’année 1981, la  junte turque s’abstient de condamner l’annexion du Golan par Israël, et le gouvernement israélien abreuve Ankara d’informations sur l’organisation terroriste Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie (ASALA), initiant par là même une coopération durable dans le domaine du renseignement.

La fin de la guerre froide précipite le rapprochement de la Turquie avec Israël. Les pouvoirs en place en Syrie et en Irak deviennent de plus en plus vindicatifs à l’encontre d’Ankara, et la région devient plus dangereuse : prolifération d’armes chimiques et biologiques, de missiles balistiques et activisme des groupes terroristes…  Les dirigeants turcs estiment alors qu’il en va de leur intérêt de nouer un partenariat stratégique avec Israël, officialisant ainsi une relation ancienne. En décembre 1991, des ambassadeurs sont nommés de part et d’autre. En février et août 1996, deux accords de coopération militaire et d’échanges de haute technologie sont  signés. Ils prévoient que chaque pays pourra dorénavant utiliser l’espace aérien et les facilités d’entraînement de l’autre, des exercices aériens conjoints et la vente d’armement israélien de pointe à la Turquie.

Depuis 1997, les partenariats se sont multipliés : agroalimentaires, financiers, industriels, dans le textile ou encore le bâtiment et les travaux publics. Des industriels turcs ont également construit le nouvel aéroport international de Tel-Aviv.
C’est dans le tourisme que cette coopération est la plus visible : plus de 400 000 Israéliens investissent annuellement les clubs de vacances turcs. Le volume des échanges entre les deux pays a triplé en dix ans, passant de 1,3 milliard à 4 milliards de dollars entre 1997 et 2007.

Enfin, les relations entre Ankara et Jérusalem ont permis la mise en place d’un partenariat dans deux domaines cruciaux : l’énergie et l’eau douce. Au début de l’année 2000, les deux capitales étudient la construction d’un oléoduc sous-marin reliant le terminal pétrolier turc de Ceyhan à celui d’Ashkelon, pour transporter en Israël  une partie du pétrole de la Caspienne. Par ailleurs, dans un accord de principe, le gouvernement turc s’engage, en janvier 2004, à livrer chaque année à Israël 50 millions de m3 d’eau douce sur 20 ans, couvrant ainsi 3 % des besoins du pays.



Mais l’arrivée au pouvoir en 2002 du Parti pour la justice et le développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan, se réclamant d’un islam modéré, va changer la donne. Le Premier ministre turc va choisir de réorienter sa politique étrangère au profit de ses alliés arabes, vidant de sa substance le partenariat étroit mis en place avec  Israël jusque-là.

Des premiers accrocs à la crise de confiance

La dégradation des relations débute en 2004, lorsqu’Erdogan qualifie Israël « d’Etat terroriste » à la suite de l’élimination du cheikh Yassine. Elle se poursuit en 2006, quand les Turcs invitent, sans explication, le chef du Hamas, Khaled Mechaal, à Ankara, où il rencontre des responsables du gouvernement au siège de l’AKP.
En 2009, le Premier ministre turc condamne fermement l’opération israélienne « Plomb durci » contre Gaza, allant jusqu’à traiter le président Shimon Peres « d’expert en assassinat » à la conférence de Davos. Une interpellation très médiatique qui lui vaut de devenir instantanément le nouveau héros du monde arabe.
Mais le paroxysme est atteint en mai 2010, avec l’affaire du Mavi Marmara. Les forces israéliennes prennent d’assaut le ferry turc, navire amiral d’une flottille dite humanitaire internationale en partance pour Gaza, dans le but de forcer le blocus gazaoui. Il y aura
9 morts turcs.
La Turquie exige alors d’Israël des excuses et le paiement de dommages et intérêts pour les familles des victimes. Le 22 mars 2013, pour la première fois dans l’Histoire d’Israël et sous l’impulsion des Etats-Unis, Binyamin Netanyahou présente formellement ses excuses au Premier ministre turc pour les « erreurs opérationnelles  ayant conduit à des pertes humaines » et donne son accord pour l’indemnisation des familles, dans l’espoir de rétablir les relations avec son ancien allié.
Depuis, quatre années se sont écoulées au cours desquelles le premier ministre Turc n’a cessé de manifester son hostilité envers l’Etat hébreu et de multiplier ses exigences : juger les membres du commando devant un tribunal international, lever le blocus maritime sur Gaza… Des exercices militaires communs en Anatolie ont  par ailleurs été annulés.
Côté israélien, l’opinion publique a décidé de boycotter le tourisme vers la Turquie, une manne non négligeable pour Ankara, avec un flux moyen de 500 000 touristes israéliens par an.

Bruxelles… et le vieux démon ottoman

Selon Pierre Razoux, responsable de recherches au Collège de défense de l’OTAN à Rome, en charge du dossier du Proche-Orient, l’explication de la réorientation de la politique étrangère d’Ankara est à chercher du côté de Bruxelles. « Après les rebuffades des autorités européennes, les dirigeants turcs ont compris que leur  intégration au sein de l’Union européenne ne pouvait s’envisager qu’à long terme ». En effet, si la Turquie a déposé sa demande d’adhésion à l’Union européenne (alors Communauté européenne) en 1987, les négociations d’adhésion n’ont débuté qu’en 2005. Elles sont, à ce jour, toujours au point mort.

Une situation qui s’explique principalement par la peur de la plupart des Etats européens – dont la France et l’Allemagne – de voir adhérer un pays à majorité musulmane. Par l’argument démographique également. Si les tendances actuelles se poursuivent, la Turquie pourrait en effet dépasser la population de l’Allemagne  en 2019 avec 81 millions d’habitants. Elle deviendrait alors le pays le plus peuplé de l’UE et aurait par conséquent le nombre le plus important de députés au Parlement européen (ce nombre étant fonction de la démographie du pays), exerçant ainsi une influence prépondérante au cœur des institutions européennes.

Par ailleurs, les Turcs sont tout aussi conscients de l’échec de leurs tentatives de prendre pied durablement en Asie centrale, après s’être heurtés aux intérêts russes, américains et chinois dans la région. Conclusion logique : il ne leur reste plus que le Moyen-Orient pour accroître leur influence, s’imposer comme acteur régional  incontournable, et accroître par là même leurs chances d’intégrer un jour la famille européenne.

C’est donc dans cette région stratégique que la Turquie souhaite s’imposer en misant sur son « soft power » pour proposer des partenariats économiques et mettre en avant sa capacité de médiation, comme entre Israël et la Syrie. Pour y parvenir, elle sait qu’il lui faut rééquilibrer sa politique étrangère en prenant quelque  distance avec l’Etat juif, afin d’apparaître comme un intermédiaire crédible vis-à-vis des pays arabes.

« La Turquie d’Erdogan ne peut envisager d’assumer le leadership du monde arabe du golfe persique en adoptant une attitude conciliante vis-à-vis d’Israël. D’où cette radicalisation croissante de sa politique envers Jérusalem », confirme Ardavan Amir-Aslani, avocat et essayiste iranien, spécialiste du Moyen-Orient.
Amir-Aslani poursuit : « Sous l’effet de la menace croissante iranienne, les pays arabes du golfe persique ne cessent de pousser la Turquie moderne vers ses anciens démons ottomans afin que reprenne le grand Califat sunnite de la Sublime Porte pour qu’une Turquie sunnite fasse contrepoids à la puissance chiite de l’Iran  émergent ».

Selon l’expert iranien, les Turcs sont en train de voir leur société se métamorphoser en une société davantage orientale qu’occidentale. « Il y a trente ans, rares étaient les femmes voilées sur la grande place Taksim à Istanbul. Aujourd’hui, rares sont les femmes non voilées sur cette même place. L’islam des classes devenues  moyennes longtemps mis à l’écart de la société laïque turque est en passe de marquer un virage radical dans la Turquie qui fut naguère séculière et kémaliste. »

Et de continuer : « Un général turc sur dix est aujourd’hui en prison pour tentative de putsch. L’accès aux écoles d’officiers militaires est dorénavant ouvert à des élèves diplômé des écoles privées religieuses. Le dernier bastion du kémalisme, l’armée, est sur le point de tomber. »

Le divorce n’aura pas lieu

Cependant, même si le couple israélo-turc bat de l’aile, il semble peu probable que la rupture soit définitive, car cela n’est dans l’intérêt d’aucun des deux Etats, et ne correspond pas à leurs stratégies profondes.
« Le mariage avec le monde arabe n’est pas valable pour la Turquie », explique Jacques Neriah. « Même si la Turquie a de grands intérêts économiques dans le monde arabe, ces intérêts ne sont pas suffisants pour construire une alliance stratégique avec eux alors que, de l’autre côté, Israël et la Turquie doivent répondre à des  menaces communes : le terrorisme et la montée en puissance iranienne ».

En basculant définitivement dans le camp oriental, la Turquie perdrait ainsi non seulement de son intérêt géostratégique mais encore irait à l’encontre de ses propres intérêts.
« Ankara affirme aujourd’hui qu’Israël aurait plus à perdre qu’elle dans une rupture, mais elle n’est cependant pas pour l’instant parvenue à un niveau de développement suffisamment avancé pour se permettre de rompre brutalement avec l’Etat juif, lequel dispose d’influents relais dans les milieux économiques et politiques  occidentaux et possède une supériorité technologique qui peut toujours se révéler utile », explique Pierre Berthelot, chercheur associé à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS).

Pourtant, « de nombreux Turcssoulignent aussi que leur pays est devenu plus important pour Israël, même sur le plan économique, qu’Israël ne l’est pour la Turquie. Ils envisagent un possible amenuisement des relations mais rien de plus, car ils ne tiennent pas davantage que les Arabes à ce qu’Ankara coupe les ponts avec  Jérusalem » explique Wendy Kritianasen, journaliste pour Le Monde diplomatique, spécialisée dans les questions turques.

Il est cependant certain que toute amélioration de la gestion du dossier palestinien par les Israéliens ne pourra que contribuer à une relation moins tendue car « les Palestiniens ont longtemps été perçus comme les citoyens les plus loyaux de l’Empire ottoman, et le soutien à leur cause recueille un consensus très large dans la  société turque, de la gauche progressiste à la droite religieuse », note Pierre Razoux.

Enfin, il convient de s’interroger sur la pérennité de l’AKP et partant, de sa politique.
2014 et 2015 seront, en effet, deux années clés pour la Turquie, qui verront la tenue des élections locales, législatives et présidentielles. Or, la popularité du Parti pour la justice et le développement et de son leader Erdogan, qui a remporté les élections législatives en 2002, 2007 et 2011 avec une confortable avance, est  aujourd’hui largement entamée.
D’une part, par une partie non négligeable de l’opinion publique qui n’a pas hésité à dénoncer une « réislamisation » du pays lors des manifestations de la place Taksim d’Istanbul du printemps 2013, qui ont peu à peu gagné tout le pays.
D’autre part, par le scandale de corruption qui éclabousse le  parti depuis décembre 2013 et pourrait bien provoquer la plus grave crise politique que la Turquie ait connue depuis l’avènement d’Erdogan. Sans compter que son principal rival politique, la formation kémaliste du CHP, s’est dotée d’un leader charismatique, Kemal Kılıçdaroğlun (surnommé le « Gandhi turc » pour sa  ressemblance avec le dirigeant indien et son combat contre la corruption), populaire auprès des classes défavorisées (clientèle traditionnelle de l’AKP) et qui semble en mesure de susciter l’alternance.

En somme, si l’hypothèse d’une nouvelle lune de miel entre Israël et la Turquie reste improbable, la rupture définitive l’est tout autant. Tout porte à croire qu’Israéliens et Turcs parviendront à préserver un partenariat a minima. Il en va de leurs intérêts stratégiques respectifs. 


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