Judaïsme L’espace et le temps

Dans la théorie d’Einstein, l’espace et le temps sont deux concepts intimement liés ; l’un ne va pas sans l’autre, l’un dépend de l’autre

By RABBIN CLAUDE BRAHAMI
February 18, 2014 17:35
4 minute read.
P25 JFR 370

Shabbat. (photo credit: Wikimedia Commons)

C’est la théorie de la relativité restreinte. On peut ainsi définir une distance par une unité de temps et inversement, grâce à la vitesse de la lumière qui, elle, est invariable. Sur le plan de la physique et des mathématiques, cela est une vérité intangible. Mais philosophiquement parlant, cela signifie que l’espace et le temps ont la même valeur puisqu’ils sont interchangeables. Dans le judaïsme, le temps se situe au-dessus de l’espace, si l’on définit l’espace comme la surface ou le volume de tout objet de la création et le temps comme celui que Dieu a fixé au moment de la création. Mais en même temps, on s’aperçoit qu’il existe un lien entre ces deux notions, tout comme dans la théorie scientifique. Pour plus de clarté, il est possible de transposer le problème du corps et de l’esprit ; la supériorité de l’esprit est indéniable tout autant que les liens qui unissent les deux entités.

Cette introduction, étrange au regard d’un sujet strictement religieux, nous paraît utile car elle tend à montrer que la science n’est pas si loin de la pensée judaïque.
Dans notre parasha, l’espace est ce qui représente le Sanctuaire du désert et le temps est celui du shabbat. Et l’on remarquera que les trois premiers versets qui insistent sur l’observance du shabbat constituent une introduction à la collecte des offrandes nécessaires à la construction du Tabernacle. Ce qui permet aux commentateurs et aux décisionnaires de déduire que le respect du shabbat passe avant le service sacerdotal. Et Rachi d’ajouter que ce « rassemblement » (ויקהל) décidé par Moïse eut lieu au lendemain de Kippour, pour signifier que Dieu a pardonné la faute du veau d’or. L’érection d’un Sanctuaire est en ce sens considéré comme une concession faite à la faiblesse de l’Homme. Par contre, le shabbat, loin d’être une concession, est un invariant sur lequel est fondée l’union entre Dieu et Israël1 et qui véhicule en permanence sa raison d’être ; il sera présent en tout lieu, sur la terre promise comme en exil ; nul n’est en mesure de le supprimer ou d’empêcher le peuple de l’observer ; c’est l’âme d’Israël qui restera à jamais son apanage exclusif : « Un peuple saint pour l’Eternel »
(גוי קדוש לה׳) ; les peuples monothéistes se sont bien inspirés d’Israël, mais ils ont choisi délibérément le dimanche et le vendredi comme jour sacré. Nos sages ne se trompent pas quand ils affirment que celui qui transgresse le shabbat transgresse la Torah entière. Le shabbat est le catalyseur de toutes les soifs de sainteté et de spiritualité.

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Le Sanctuaire ne peut être qu’un édifice éphémère (en attendant le Troisième Temple qui sera définitif…) susceptible de disparaître ; il subit le sort de tout ce qui est matériel, s’inscrivant dans le provisoire et le corruptible. Le prophète Ichaya le dit avec éloquence : « Quelle maison pourriez-vous me construire et quel lieu assigneriez-vous à mon siège ? » (Isaïe LXVI, 1)
אי זה בית תבנו לי ואי זה מקום מנוחתי
N’importe quel individu peut servir Dieu en défendant la morale, en diffusant les valeurs de la Torah, en prêchant la fraternité, la solidarité, la tolérance ; tout cela sans qu’il soit lié à une résidence privilégiée de la Chékhina.

Besoin d’une représentation concrète

Selon Abraham Heschel, la civilisation n’est pas simplement une technique dédiée à la puissance de l’Homme ; elle ne se mesure pas à l’entassement des objets, ni à l’accumulation des connaissances. C’est un certain art de maîtriser le temps, d’introduire le sacré dans nos travaux et dans nos jours. Tel est l’art de vivre qu’ont édifié les Juifs et que le shabbat continue de nous enseigner.

Loin de nous l’idée que le Sanctuaire soit dénué d’importance. Sa fonction essentielle réside dans le fait qu’il est, si l’on peut dire, la matérialisation de la présence divine. L’homme tel qu’il est, inséré dans le matériel et le contingent, a besoin d’une représentation concrète, palpable, pour concevoir une idée quelconque. Le Dieu d’Israël est tellement abstrait et inconnaissable, qu’il est nécessaire de lui fixer un support matériel. Encore faut-il que ce support soit, dans la mesure du possible, « digne » de Lui. Aujourd’hui, à défaut du Temple, Dieu réside de préférence dans les synagogues, dans les foyers, au sein même des individus aux pensées pures, dans des endroits convenables. Afin d’élargir mentalement la surface du Tabernacle, nos kabbalistes ont prétendu qu’il constituait, par sa structure et ses éléments, comme un monde en miniature : Dieu infini ne demeure pas dans un espace limité, mais dans l’infini de l’univers !

Nous savons que les 39 travaux interdits sont issus directement des travaux nécessaires à la construction du Tabernacle (Traité Shabbat 49, 2). Le lien entre Shabbat et Sanctuaire est patent : l’un et l’autre nous renvoient à la création du monde et nous renseignent, chacun à sa manière, sur la contribution de l’Homme à l’œuvre divine. Dieu a permis à l’Homme de maîtriser la matière grâce à sa faculté de penser. En construisant le Tabernacle, l’Homme apporte la preuve qu’il est capable d’action intelligente (מלאכת מחשבת) : le michkan devient symbole de la proximité divine. De son côté, le shabbat montre que l’Homme est capable de renoncer à son pouvoir sur la matière en s’abstenant de tout acte susceptible de transformer ou de modifier la nature. Dieu seul est maître du monde, l’Homme n’est qu’un relais du Créateur. 




1. « C’est un signe entre moi et les enfants d’Israël »
ביני ובין בני ישראל אות היא לעולם   Ex. XXXI,17.
2. Wikipedia.
3. Samson Raphaël Hirsch, dans Horev, 144, cite par Jacobson dans Bina bamiqra p. 100.

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