Kiryat Shmona, ville en souffrance

Pas d’incidents dans le nord depuis la fin de la seconde guerre du Liban, mais les habitants de Kiryat Shmona sont vigilants.

By OSHRAT NAGAR LEVIT
August 6, 2013 12:52
Début juillet; plus de 150 personnes ont bloqué la route 90 à Kiryat Shmona.

P12 JFR 370. (photo credit: Jini)

 
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La frontière nord d’Israël est plutôt calme depuis sept ans, hormis des menaces toutes récentes. Durant cette période de relative accalmie où une poignée d’incidents seulement est survenue, la vie quotidienne s’est poursuivie sans interruption notoire. Les rivières coulent paisiblement et de nombreux visiteurs viennent à la découverte des sites touristiques de la région. Les agriculteurs travaillent leurs terres tranquillement, sachant que les frontières toutes proches sont sécurisées et seul le chant des oiseaux vient rompre le silence.


Les dommages causés par les roquettes Katioucha qui se sont abattues sur la Galilée pendant la seconde guerre du Liban ne sont plus visibles. Les maisons ont été rénovées et les routes élargies. En apparence, rien ne laisse croire qu’une guerre a eu lieu ici.


La nouvelle génération, qui a grandi à Kiryat Shmona ces sept dernières années, n’a pas directement fait l’expérience du conflit et n’a aucun souvenir du son strident des sirènes d’alarmes, ni du sifflement et des grondements des roquettes Katioucha. Et pourtant, des signaux indiquent, à chaque instant, qu’une dégradation subite de la situation pourrait se substituer à cette atmosphère pastorale.


Bien que tous les regards soient tournés vers la Syrie voisine, le Liban reste la principale préoccupation des résidents locaux. Le point de passage connu comme « The Good Fence », (la bonne frontière), que les travailleurs libanais traversaient quotidiennement pour venir travailler en Israël, a été démantelé et remplacé par une enceinte fortifiée. L’atmosphère bucolique cache une autre réalité. D’un côté de cette enceinte, les soldats de Tsahal sécurisent la frontière libanaise, et de l’autre, flottent les drapeaux du Hezbollah : mis en berne au terme de la dernière guerre, ils sont à nouveau hissés sous le nez des résidents de Kiryat Shmona qui s’en inquiètent plus que quiconque, car au fil des années, ils ont particulièrement souffert des tirs de roquettes Katioucha.


Une population traumatisée


Une enquête, menée le mois dernier conjointement par le centre de ressources du Collège académique de Tel Hai et le centre de recherche pour une intervention d’urgence de l’Université Ben Gourion, s’est penchée sur les réactions et le ressenti de 400 habitants de Kiryat Shmona à propos de leur sécurité. Selon les révélations de l’enquête, malgré l’absence de récents incidents aux abords de cette frontière, plus de la moitié des personnes interrogées estiment, dans une large mesure, que leur vie, ainsi que celle de leurs familles et de leurs proches, est en danger. Les deux tiers ont même confié penser que l’Etat d’Israël tout entier était menacé de totale destruction.


Les résidents ont également été interrogés sur les récents développements dans la région. Plus de 40 % ont avoué avoir peur, 50 % ont déclaré être stressés, plus de 60 % se sont dits préoccupés et 30 % ont avoué être terrassés par l’angoisse. Mais malgré ces statistiques préoccupantes, 80 % des sondés se sont dits capables de récupérer et de revenir à une vie normale peu après une attaque et estiment que la communauté dans son ensemble en a d’ailleurs la ressource.


« Pour ma part, je n’ai pas l’impression que quelque chose a changé », note Itzik Marciano, un résident. « Je ressens la même chose que dans les années 1990, c’est-à-dire un manque de sécurité. J’ai construit un abri blindé et je m’assure qu’il contient toujours suffisamment d’eau potable dedans pour le cas où un conflit éclaterait. On ne sait jamais quand quelque chose va se passer ».


Vivre avec la peur au ventre


Bien que les résidents des hauteurs du Golan aient pour la plupart été en mesure de poursuivre leurs activités quotidiennes en dépit de la proximité du conflit syrien, les habitants de la Haute-Galilée, qui ont connu de nombreuses guerres, sont très préoccupés par la récente coopération entre le Hezbollah et le président syrien Bachar Assad. « Nous savons déjà ce que le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah est capable de faire », déclare Marciano. « J’ai passé toute mon enfance dans des abris pour échapper aux roquettes Katioucha dans les années 1990. Et je vis toujours avec le sentiment qu’à tout moment, la guerre pourrait éclater, et qu’en une fraction de seconde notre vie apparemment paisible et notre sécurité pourraient être à nouveau compromises. Quand j’ai entendu que des roquettes étaient tombées sur le plateau du Golan, j’ai immédiatement couru à la municipalité pour obtenir la clé de l’abri antimissile. Je vis avec cette peur au ventre tous les jours ».


Le professeur Mooli Lahad, président du Collège académique Hai au centre de ressources Tel, est un spécialiste renommé dans le domaine du trauma. Pendant des années, il a eu à traiter des individus affectés par des événements traumatisants tels que la guerre. Malgré sa vaste expérience, il ne s’attendait pas aux résultats révélés par l’enquête et les a trouvés extrêmement préoccupants. « J’ai été très surpris par les chiffres. J’espérais que notre travail, réalisé à Kiryat Shmona pendant de nombreuses années, aurait un effet plus durable. »


Pénurie de moyens


Le centre d’accueil Hosen de Kiryat Shmona avait été créé sur les recommandations d’une commission d’enquête. L’objectif : doter les fonctionnaires de la municipalité et les résidents locaux d’outils pour gérer les situations d’urgence, ce qui a été fait au moyen de sessions de formation pour les citoyens et les professionnels, ainsi que par la mise en place de plans d’intervention d’urgence.


« Le centre Hosen fonctionnait à merveille, » se souvient Nissim Malka, le maire de Kiryat Shmona. « Sa simple existence a contribué à créer un sentiment de sécurité dans la ville. Il a aidé les services de sécurité à se préparer aux situations d’urgence et offert aux résidents assistance psychologique et formations ». Son fonctionnement a coûté des dizaines de milliers de shekels par an. Il a été financé par des contributions privées ainsi que des organisations à but non lucratif, mais en 2009 il a dû fermer ses portes par manque de financement. Un autre centre Hosen fonctionne encore à Nahariya, mais Malka affirme qu’il n’a plus les moyens de fournir des services aux habitants de la ville.


« Cela fait un bon moment que les résidents n’ont plus fait d’exercices pour parer aux situations d’urgence », poursuit Lahad. Kiryat Shmona est unique, dit-il, car contrairement à d’autres communautés de Haute-Galilée, ses habitants ont souffert de situations traumatisantes au cours des 30 ans de combats qui ont fait de nombreuses victimes parmi les résidents la ville. « Ces derniers ont vécu sous le feu pendant de nombreuses années. Il est très difficile de rester fort quand une communauté a enduré autant de frustrations. Je suis sûr que, si cette étude avait été faite dans une autre ville, comme Rosh Pina, les résultats auraient été très différents. Kiryat Shmona a une histoire unique en matière de traumatisme. Nous savons à quoi nous attendre avec le Hezbollah. Le fait que les combattants de la milice chiite aient rejoint Assad en Syrie a certainement eu un impact négatif qui renforce l’inquiétude des résidents », insiste le Professeur Mooli Lahad.


Pas comme dans le Golan


Lahad fait écho au sentiment largement répandu selon lequel les conséquences de la fermeture du centre Hosen se seraient fait immédiatement ressentir. « Les gens ne sont pas stupides. Nous n’avons pas peur de menaces imaginaires. Nous sommes inquiets parce que, malheureusement, nous avons beaucoup d’expérience en la matière. Les habitants regardent les journaux télévisés. Mais ils voient aussi ce qui se passe sur le terrain. La situation change en temps réel juste sous leurs yeux. Ils savent que s’ils entendent des détonations aux abords de la ville un samedi, il ne s’agit pas d’un exercice. Ce type de comportement soulève de nombreuses questions et les résidents sont conscients du moindre changement de situation et inquiets pour l’avenir. » Lahad explique comment ceux qui vivent sur les hauteurs du Golan ont réussi à poursuivre leurs activités au jour le jour, en dépit des fluctuations sur le terrain. « Très peu de ceux qui habitent sur le plateau du Golan se souviennent de 1973 et de la guerre de Yom Kippour. Ils sont installés là depuis 40 ans, dans un calme relatif. Les résidents de Kiryat Shmona, eux, ont connu une expérience complètement différente. En outre, les municipalités du Golan ont pris des mesures considérables pour que leurs habitants soient constamment en formation, en leur offrant des conférences, des cours de perfectionnement et de coordination avec les équipes d’urgence.


« Les habitants ont davantage l’impression de maîtriser la situation quand ils savent que leur communauté est préparée à toute éventualité et prête à faire face à une situation d’urgence à tout moment. Ils ont besoin de savoir exactement ce qu’ils sont censés faire quand ils entendent une sirène. »


Ne compter que sur soi-même


Il ressort malgré tout quelque chose de positif de cette enquête et une des statistiques est encourageante : certes, les résidents de Kiryat Shmona n’ont pas caché leurs inquiétudes et leurs préoccupations réelles face à la situation, mais 80% d’entre eux estiment être capables de relever le défi.


« Kiryat Shmona a été fortifiée », explique Lahad, « mais les chambres blindées doivent être rénovées, le réapprovisionnement en fournitures doit être adapté aux besoins et les formations poursuivies. Après la seconde guerre du Liban, les habitants ont perdu confiance dans le pays, leur gouvernement, l’armée et les municipalités locales. Voilà la situation telle qu’elle est aujourd’hui. L’état d’esprit général s’est légèrement amélioré récemment, cela s’explique en partie par le calme qui a régné presque sans interruption depuis sept ans, ainsi que la force de dissuasion instituée depuis la guerre, qui oblige Nasrallah à se terrer dans un bunker souterrain.


« Malheureusement, on n’a pas assez fait pour préparer le terrain et pour être capables de faire face à la prochaine situation d’urgence. Les préparatifs ont commencé, mais ce n’est pas suffisant. Le secteur arabe, par exemple, n’a presque aucune infrastructure de prête ». « Les officiels, à Jérusalem, oublient qu’au nord du pays, des Israéliens vivent au jour le jour comme des soldats sur le champ de bataille, qui veillent sur la frontière israélienne », déplore le chef du conseil municipal de Metoula, Herzl Boker. « Au lieu d’encourager les Israéliens à venir s’installer au nord en leur offrant des subventions et d’encourager l’ouverture d’usines dans la région, comme ils avaient promis de le faire pendant la guerre, nous sommes obligés de faire seuls face à nos problèmes, en ne comptant que sur nous-mêmes. »


Budgets coupés


Ces dernières années, un certain nombre de stations de villégiature et des promenades ont été construites côté libanais de la frontière, et les maires israéliens ont observé ces travaux avec inquiétude, et peut-être aussi avec un peu d’envie. « Alors que le Liban se développe et construit des résidences de vacances qui donnent sur Metoula, tout le monde ici, côté israélien, traîne des pieds. Il y a eu beaucoup de discussions sur la protection de la périphérie, mais ces mots n’ont pas été suivis d’actes », déplore Herzl Boker.


« Nous avons le sentiment que, depuis la dernière guerre, l’Etat nous a oubliés. Par exemple, la localité de Metoula a été durement affectée par son retrait de la liste des priorités nationales, car cela signifie qu’elle ne perçoit plus de subventions de l’Etat pour des événements culturels et autres institutions, dont la ville a grandement profité par le passé, ni de bourses pour étudiants. Pendant la guerre, les autorités avaient promis de nous verser des fonds destinés à résoudre ces problèmes de sécurité. Mais c’est fini, nous n’obtenons rien. A tel point qu’aujourd’hui nos abris ne sont même plus aux normes. L’Etat a oublié d’investir dans la ligne de front d’une prochaine guerre. »


Et Malka d’ajouter: « En 2008, une subvention de 2,5 millions de shekels a été supprimée, pourtant destinée à entretenir les 534 abris de Kiryat Shmona. Avec pour conséquence d’en laisser le fardeau financier incomber à la municipalité, ce qui ne manquera pas de grever son budget. Il ne me reste plus qu’à faire des coupes budgétaires dans d’autres domaines, qui sont malheureusement importants pour les résidents de Kiryat Shmona, pour pouvoir assumer le coût de la réfection des abris afin qu’ils soient aux normes et opérationnels. »


Des menaces sur l’emploi


Mais ces coupes budgétaires ont affecté davantage que les infrastructures de sécurité. Les usines locales en ont également pâti. « Dans le passé, les propriétaires d’usines obtenaient des subventions, des remises sur l’impôt foncier, dans le but d’encourager les habitants à rester à Kiryat Shmona », se souvient Malka. « Les usines locales ont également donné la priorité aux appels d’offres venant du gouvernement. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui et maintenant les propriétaires d’usine ne sont plus incités à ouvrir des entreprises ici. »


Début juillet, le syndicat des travailleurs de l’industrie locale et les services de sécurité, ont manifesté contre le retard des commandes du ministère de la Défense qui pose des problèmes de trésorerie aux usines qui pourraient se voir contraintes à fermer leurs portes. Plus de 150 personnes ont bloqué la route 90 de Kiryat Shmona, en criant: « Nous voulons du travail. » « Nous ne laisserons personne détruire ce que nous avons construit pendant des années en travaillant si dur », affirme Moshe Cohen, manager de production de Simat Industries. « Si les usines ne reçoivent plus de commandes dans un proche avenir, elles devront licencier des travailleurs, ce qui va frapper directement des centaines de familles Kiryat Shmona. » Six entreprises de la ville ont déjà été affectées par des retards de commandes de pièces détachées et forcées d’envoyer nombre de leurs employés en congés sans solde. Et le danger augmente. « Je suis extrêmement préoccupé. Sans commandes il n’y a pas de travail, l’usine tourne à peine et je ne peux plus dormir la nuit », confie Cohen les yeux humides.


La guerre, le prix de l’emploi


La plupart des revenus de Simat proviennent de la fabrication des tanks Merkava, mais ce projet est en suspens suite aux coupes budgétaires du ministère de la Défense. Il y a dix ans, après que deux de ses fils aient quitté le Nord pour aller tenter leur chance dans le centre d’Israël, Cohen a persuadé son troisième fils de venir travailler avec lui à Simat. « Je l’ai convaincu que cette usine avait un avenir, que c’était un projet qui avait le soutien national. J’ai éveillé sa fierté sioniste, mais apparemment cette fierté nationale n’existe qu’à la périphérie », pointe-t-il tristement.


Pourtant, cela n’aura été que de courte durée. Car Tzachi Cohen annonce tristement : « Malheureusement, j’ai été forcé de quitter Kiryat Shmona. J’ai deux enfants à charge, et je ne sais plus quoi faire ». Et le père d’ajouter : « Nous ne parlons pas d’individus qui ne savent pas comment prendre soin d’eux-mêmes, mais d’employés couronnés de succès, qui ont investi leurs meilleures années et une énergie sans faille dans ces usines. Il est du devoir du gouvernement de nous aider ».


D’autres structures touchées par le retard endémique dans les commandes sont les Industries Saina et Frères, Bluvstein Steel Works et Avimor Metal Works, ainsi que des petites entreprises prestataires de ces usines. « Nous ne pouvons pas continuer comme ça », clame Victor Ben-Shimol, père de cinq enfants. Nous ne devrions pas avoir à attendre qu’une guerre éclate pour avoir du travail. « Nous avons été oubliés ».


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