La Shoah de tous ?

Les orthodoxes ont longtemps pensé que Yad Vashem insistait trop sur le rôle d’Israël dans la résilience du peuple juif après la Shoah. Aujourd’hui,ils ont changé d'avis.

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April 9, 2013 14:17
Yad Vashem

JFR 14 521. (photo credit: Avec l’aimable autorisation de Yad Vashem)

 
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Dans une récente édition de l’hebdomadaire « Bakehila » (dans la communauté), très en vogue parmi les ultra-orthodoxes, le rédacteur en chef a caviardé le visage des femmes juives qui figuraient sur l’une des célèbres photos témoignant de la déportation du ghetto de Varsovie. Ceci au nom des règles de pudeur, dont la stricte observance, imposée aux femmes de ce milieu, s’est durcie ces dernières années au sein de ces communautés.

Suite à cette forme de censure, un tollé de critiques s’est exprimé dans les réseaux sociaux, en particulier sur facebook.

Il aura eu l’avantage de permettre de prendre conscience de cette tradition de rejet, dont Yad Vashem, le mémorial de la Shoah le plus célèbre au monde, a longtemps fait l’objet de la part des hommes en noir.

Il y a 9 ans de cela, éclatait un scandale : des représentants des communautés ultra-orthodoxes réclamaient que les photos, sur lesquelles apparaissaient des femmes juives dénudées se rendant dans les chambres à gaz, soient supprimées de l’exposition permanente de Yad Vashem. Et il y deux mois encore, deux jeunes harédim ont été arrêtés, pour avoir saccagé le mémorial dédié aux communautés juives d’Europe disparues dans la tourmente.

Ce ne sont que deux événements parmi de nombreux autres, qui mettent en exergue l’hostilité des communautés ultraorthodoxes à l’égard de Yad Vashem, qu’ils considèrent comme un bastion du sionisme conquérant dont ils rejettent avec force l’idéologie.

Néanmoins, il semblerait qu’une évolution soit en marche qui tende à infléchir cette tendance et désamorcer ce conflit. Plusieurs facteurs sont à prendre en compte pour la comprendre : tout d’abord, de plus en plus de jeunes harédim quittent les yeshivot pour fréquenter des établissements scolaires où leur sont aussi dispensées des matières autres que religieuses. D’autres encore réduisent leur temps d’étude talmudique, pour consacrer davantage de temps aux matières profanes. Avec pour conséquence de favoriser leur intégration dans la vie active.

Ils sont aussi de plus en plus nombreux à servir sous les drapeaux, dans des sections spéciales qui tiennent compte de leurs exigences religieuses. Cette évolution dans leur mode de vie et leur intégration croissante dans la vie active israélienne, les pousse à porter un regard neuf sur Yad Vashem, qui a perdu nombre de ses aspects menaçants aux yeux de ces étudiants et de leurs rabbins.

La Shoah au programme

« Allez donc visiter Yad Vashem pendant les trois semaines », suggère même Moshé Levkowitz, un juif hassidique, à ses élèves de yeshiva, en congé scolaire pendant cette période du calendrier juif qui va du 17 tamouz au 9 av, et commémore la destruction du Temple. Moshé Levkowitz est directeur d’un établissement pour enfants défavorisés du primaire, destiné à leur faire rattraper leur retard scolaire. Il concède que depuis ces 3 ou 4 dernières années, des familles entières d’ultra-orthodoxes, ont visité Yad Vashem. « Leur nombre est d’ailleurs devenu tellement important qu’un circuit spécial a été mis en place à travers le musée, leur permettant d’éviter ces fameuses photos de femmes juives nues, photos qui les irritaient au plus haut point il n’y a encore pas si longtemps » ajoute-t-il.

Si visiter Yad Vashem à titre individuel ou en groupe est une chose, vouloir approfondir ses connaissances sur l’histoire de la Shoah en est une autre. Et pourtant le virage est pris. De plus en plus d’enseignants appartenant à cette communauté bénéficient d’une formation dispensée par des professeurs assermentés, membres permanents du musée.

« Les femmes au temps de la destruction » est notamment au programme. Cette formation, régulièrement suivie par des enseignants ultra-orthodoxes au cours de ces trois dernières années, comprend différents modules, selon qu’ils se destinent ensuite à l’enseigner à des élèves de Talmud Torah, équivalant au primaire, ou à des élèves du secondaire, jusqu’à leur âge d’entrer en yeshiva.

Elle s’articule autour de trois cours distincts ; étude de la vie juive en Pologne avant la destruction de ces communautés, étude du déclenchement de la seconde guerre mondiale, et étude des lois antisémites en vigueur durant l’occupation nazie, jusqu’à la déportation vers les camps de concentration.

Le programme oblige aussi à prendre connaissance de témoignages de survivants (soigneusement adaptés à ce public ciblé) et se termine par des exercices en classe. Les visites guidées du musée de Yad Vashem s’imposent bien sûr à tous les participants, ainsi que des séminaires destinés au personnel enseignant.

Ce cursus a lieu une fois par an, pendant trois jours, au cours de la période des trois semaines précédant Tisha Beav. Au terme de ce programme qui met aussi l’accent sur un sujet spécifique chaque année, tous les enseignants qui l’ont suivi dans l’année en cours se retrouvent pour partager leur expérience.

Les pommes de la discorde

A Yad Vashem, Nava Weiss est à la tête du département dédié à l’enseignement de la Shoah aux harédim. Appartenant ellemême à cette mouvance, Weiss confie que leur méfiance à l’égard de Yad Vashem se dissipe la plupart du temps sur le terrain. « La curiosité et le désir d’en apprendre davantage sur cette période de l’histoire de notre peuple ont raison de leurs craintes et de leur méfiance «, ajoute-elle.

La formation de Yad Vashem destinée aux enseignants du système éducatif harédi est dispensée dans tout le pays. Mais les séminaires annuels qui se tiennent à Jérusalem rencontrent un vif succès et une fréquentation exponentielle. « Ce n’est pas seulement en raison de la nature sioniste de l’institution, que la communauté harédite a initialement rejeté le musée de Yad Vashem », explique Weiss. « L’habitude dans l’établissement d’utiliser les termes de Shoah et de Tekouma (Holocauste et Renaissance) heurte les sensibilités ultra-orthodoxes. Pour eux, la renaissance ne peut aucunement être liée à la Shoah, car ce vocable, utilisé dans sa dimension laïque et politique, est associé à la création de l’Etat d’Israël », ajoute-t-elle.

« C’est inacceptable pour nos communautés. Mais les mentalités changent. Non seulement les harédim antisionistes le sont de façon moins virulente qu’ils ne l’étaient au moment de la création de l’Etat, mais le vivre ensemble au sein de la société israélienne dans sa diversité finit par porter son empreinte dans les esprits. Un autre élément de discorde à l’origine de ce rejet de Yad Vashem pendant une aussi longue période, a été la décision de la Knesset de commémorer le « Jour du Souvenir de la Shoah », le jour de la commémoration de la chute du ghetto de Varsovie, et ce en plein mois de Nissan, période du calendrier juif pendant laquelle il est interdit aux juifs de pleurer.» Ces raisons portaient davantage à conséquence à leurs yeux que l’affaire des photographies controversées, exhibant la nudité de femmes juives juste avant d’être assassinées.

Et bien que les dates de ces commémorations restent inchangées, c’est finalement le désir d’information sur cette période de l’histoire qui l’a emporté, d’où la forte demande pour les séminaires et les cours que nous prodiguons », conclut Weiss.

Circuit spécia

Ce programme d’éducation spécialement adapté aux harédim, a été conçu en marge du programme classique destiné aux membres du système éducatif israélien général, proposé par l’institution depuis des années. Cet enseignement s’intègre ensuite au programme de scolarité des garçons et des filles de tous les établissements scolaires du pays, y compris ceux des communautés ultra-orthodoxes dans leur ensemble.

Compte tenu du niveau des hostilités qui régnaient entre la communauté ultra-orthodoxe et l’institution de Yad Vashem pendant des années, c’est un changement assez radical. « Les choses ont changé lentement mais sûrement », assure Levkowitz. « Le fait qu’un chef de file harédi (Dudi Zilbershlag), un éditeur, ainsi qu’une personnalité publique ultra-orthodoxe, aient été invités à rejoindre le conseil d’administration de Yad Vashem, a largement contribué au rapprochement. D’une certaine manière, cela a officialisé le processus d’évolution en cours dans les mentalités, et souligné que les choses avaient changé, non seulement au sein de la communauté ultra-orthodoxe, mais aussi au sein de l’establishment israélien », souligne Levkowitz.

Selon d’autres sources émanant des courants ultraorthodoxes, le changement est à mettre au crédit des deux parties. Le besoin croissant de connaissances sur la catastrophe qui a frappé le peuple juif d’une part, conjugué à une plus grande écoute du gouvernement et une volonté de comprendre les besoins de la communauté ultra-orthodoxe d’autre part, ont permis à l’institution de Yad Vashem de répondre de manière appropriée aux desiderata de ces communautés et à celles-ci de répondre favorablement aux efforts faits pour les satisfaire.

La création d’un département consacré exclusivement à l’enseignement des harédim avec un programme adapté, et, bien sûr, la mise en place de classes séparées pour les enseignants masculins et féminins en témoignent. Même pour les visiteurs ultra-orthodoxes qui se rendent à Yad Vashem à titre individuel, un circuit spécial a été mis au point, qui contourne les photographies controversées de femmes nues dans les ghettos et les camps de concentration.

Moins antisionistes qu’avant 

Pour Shmuel Pappenheim, membre de la secte hassidique de Toldot Aharon, ces acquis semblent aujourd’hui couler de source. « Pendant longtemps, les harédim ont évité tout contact avec quelque institution ou représentant de l’establishment sioniste que ce soit. D’autant plus qu’à Yad Vashem, un lien évident est fait entre Shoah et Tekouma : ceci signifie que la rédemption du peuple juif est vue à travers le prisme de la création de l’Etat », explique-t-il.

Mais il s’empresse d’ajouter : « Les choses ont changé aujourd’hui ; d’une part les harédim ne sont plus aussi antisionistes qu’ils ne l’étaient par le passé, mais il y a un besoin énorme de leur part de comprendre cette période et d’étudier son historiographie. » Pappenheim ajoute qu’aucune déclaration officielle de la part de rabbins de cette communauté ultra-orthodoxe n’est à l’origine de ce changement. « Aucun rabbin influent n’a dit un jour que toute interdiction de visite de Yad Vashem était levée. Cela s’est fait peu à peu, au fil du temps, lentement mais sûrement. Aujourd’hui plus rien ne s’oppose à ce rapprochement. Ce qui prime, c’est l’étude de ce passé-là ».

Toutefois, les choses ne sont pas aussi simples aux yeux de tous les membres de la communauté ultra-orthodoxe, et la normalisation avec les institutions de l’Etat ou l’« establishment sioniste », comme on le nomme dans ces communautés, est loin d’être une réalité pour tous. « Yad Vashem fait partie de l’état sioniste, et l’establishment sioniste n’est pas en accord avec notre sainte Torah », note un jeune étudiant de yeshiva harédi, qui souhaite garder l’anonymat. Et d’expliquer : « Tout ce qui est arrivé au peuple juif et n’est pas vu dans le cadre de la volonté de Dieu doit être considéré comme une hérésie ou un blasphème ».

La rédemption : l’oeuvre de la volonté divine 

Il existe un lieu dédié à la mémoire de la Shoah, édifié dans une perspective différente de celle de Yad Vashem. Il s’agit du tout premier musée consacré au sujet en Israël, créé en 1948. Appelé « La Chambre de la Shoah » (Martef Hashoah), il se situe sur le mont Sion, dans la vieille ville.

Fondé par un membre officiel de l’Etat sioniste, le ministre du Culte de l’époque, le rabbin Dr Samuel Zanvil Kahane, il diffère totalement de Yad Vashem, tant dans sa vocation que de par sa vision.

Là, aucune allusion à une quelconque rédemption grâce à la création d’un Etat laïc n’est faite. Pas de sionisme rédempteur à l’oeuvre. Peu de temps après sa création, sa gestion a été confiée à un groupe orthodoxe. Une yeshiva a été fondée dans ses murs, la « Yeshiva de la Diaspora », dont les études mettent l’accent sur la repentance des Juifs. Ce musée se concentre exclusivement sur la destruction.

La salle centrale ressemble à une grotte ou une tombe, en proie aux flammes éternelles. Elle est attenante à une cour et aux salles d’exposition. Sur les murs de la cour et de certaines des salles, sont fixées des pierres, pareilles à des pierres tombales, portant des inscriptions pour la plupart en yiddish, à la mémoire des communautés juives détruites pendant la Shoah. Beaucoup de jeunes étudiants de yeshiva, et pas seulement ceux qui étudient à la Yeshiva de la Diaspora, le visitent régulièrement et refusent toujours de se rendre à Yad Vashem.

« A Yad Vashem, ils pensent qu’une armée forte et un Etat sont des réponses à ce qui est arrivé au peuple juif », ajoute cet étudiant harédi anonyme. « Nous, nous sommes fidèles à notre sainte Torah. Nous savons que notre rédemption ne peut être que l’oeuvre de la volonté de Dieu. Par conséquent, nous n’avons rien à faire à Yad Vashem. »

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