La communauté arabe : questions d’identité

Un nouveau projet de loi controversé fait, pour la première fois, la distinction entre la population musulmane et chrétienne. L’avis à chaud des intéressés

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June 2, 2014 11:31
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Un palestinien lit un Coran devant le Dome du Rocher. (photo credit: REUTERS)

 
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 Chrétiens et musulmans arabes israéliens constituent-ils des communautés séparées ? Interrogée sur la question, Rajaa Natour, une des figures de proue de la communauté arabe de Jaffa, est interloquée.
 « Bien sûr que non ! », s’exclame-t-elle. « Nous sommes tous arabes. Nous avons une histoire, une culture et une mémoire communes », insiste-t-elle. Selon elle, la plupart des Arabes israéliens se considèrent comme faisant partie de la même nation : leur identité arabe commune prend le pas sur leurs différences religieuses.
 Musulmane, elle est née et a grandi dans le village arabe de Qalansuwa près de la Ligne verte. A la question de son identité religieuse, elle répond tout de go : « Je suis une Arabe palestinienne. C’est une  identité nationale et non pas religieuse. »
 La rencontre avec Natour a pour cadre la cour de Sadaka Reut, l’ONG de Jaffa, où elle travaille à promouvoir le dialogue intercommunautaire.
 Vêtue d’un élégant pantalon et d’un chandail, ses cheveux noirs enfoncés dans un béret à la mode, Natour affirme qu’il est absurde de mettre en avant des différences « pour le moins superficielles » entre Arabes musulmans et chrétiens.

Diviser pour mieux régner ?


 Absurde ou pas, cela a récemment donné lieu à un débat passionné, en Israël, quant à savoir si la minorité arabe de l’Etat hébreu doit être divisée entre ses différentes composantes religieuses. Un débat qui a pour origine un nouveau projet de loi controversé qui distingue, pour la première fois, les populations musulmanes et chrétiennes.
 Cette proposition, parrainée par le député Likoud Yariv Levin, oppose les Arabes chrétiens qui souhaitent une reconnaissance de leur identité distincte à ceux qui, comme Natour, estiment que le gouvernement essaie simplement de « diviser la minorité arabe pour mieux régner ».
A première vue, la nouvelle loi, adoptée en troisième lecture à la Knesset fin février, semble positive. Elle prévoit la nomination d’un représentant chrétien au comité consultatif de la Commission de l’emploi pour l’égalité des chances.
 Pour Levin, qui préside le groupe parlementaire Likoud-Israël Beiteinou, cette nouvelle loi devrait permettre d’améliorer les possibilités d’emploi pour la petite communauté chrétienne, en la séparant de la population musulmane plutôt que de faire « l’amalgame de toutes les minorités », selon ses termes.
 Cette distinction explicite entre chrétiens et musulmans irrite cependant une partie de la population arabe. Pour eux, il s’agit de la dernière tactique du gouvernement pour affaiblir la minorité arabe et empêcher les Arabes israéliens de présenter des demandes collectives.
Natour s’oppose avec véhémence à la nouvelle loi. « L’Etat hébreu essaie tout simplement de créer des divisions internes artificielles », affirme-t-elle, tout en écrasant sa cigarette avec force, comme pour souligner son propos.

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Une population chrétienne en chute libre

 Israël compte quelque 1,57 million de citoyens arabes, soit 20 % de la population du pays. La grande majorité (82 %) des Arabes israéliens, Bédouins compris, sont musulmans. Les chrétiens de diverses obédiences représentent 10 % de la population arabe. Les Druzes forment les 8 % restants.
Dans l’ensemble du Moyen-Orient, la population chrétienne a fortement diminué au cours des dernières décennies. Mais en Israël, où 80 % des chrétiens sont d’origine arabe et 20 % essentiellement originaires de l’ex-URSS, elle affiche une augmentation notable.
 Selon les chiffres publiés en décembre 2013 par le Bureau central des statistiques, la population chrétienne de l’Etat juif a enregistré une hausse de 3 000 âmes en 2012. A l’opposé, d’autres pays de la région ont vu leurs communautés chrétiennes se réduire comme peau de chagrin, en raison du taux limité de naissance, du déclin économique, et dans certains endroits, du fait de la violence et des persécutions. Près de la moitié des chrétiens ont quitté l’Irak depuis l’invasion américaine en 2003. Des dizaines de milliers de chrétiens syriens ont fui la guerre civile et la population copte d’Egypte a diminué de moitié au cours du siècle dernier.
 Selon la base de données chrétienne mondiale, le nombre de chrétiens a également chuté en Judée-Samarie et à Gaza. S’ils représentaient 5,3 % de la population en 1970, ce chiffre s’est vu réduit de plus de la moitié.
 A Jaffa, sur les 46 000 habitants de la ville, quelque 16 000 sont arabes. Parmi eux, environ 5 600 sont chrétiens et le reste musulmans.
 Pour Natour, la vraie fracture ne se situe pas au sein de la communauté arabe elle-même, mais bien entre Juifs et Arabes. Les enfants juifs et arabes de Jaffa n’étudient pas dans les mêmes écoles et les deux communautés ont rarement l’occasion de se rencontrer. Séparer chrétiens et musulmans ne sert ni à promouvoir l’égalité des chances pour les Arabes, ni à aider le gouvernement à résoudre la fracture judéo-arabe, estime-t-elle.

« L’ennemi » d’Israël ?


 Les Arabes israéliens d’autres villes à population mixte se font l’écho de ses propos. A Haïfa, sur les 270 000 habitants de la ville, 10 % sont arabes. Parmi eux : 16 500 chrétiens. Pour Jafar Farah, Juifs et Arabes vivent aussi relativement à part. Ce directeur du Mossawa Center, une ONG qui milite pour les droits arabes, chrétien lui-même, juge la nouvelle loi Levin « dénuée d’intérêt » en termes d’amélioration des possibilités d’emploi pour les chrétiens.
 « Pour être tout à fait honnête, personne dans la communauté arabe ne se soucie vraiment de cette loi. Nous avons des problèmes plus importants à régler », réplique-t-il. Pour lui aussi, le fossé entre Juifs et Arabes israéliens, toutes religions confondues, est autrement plus important.
D’après le Bureau central des statistiques, la contribution des habitants arabes au PIB du pays n’est que de 8 %.
 Parallèlement, un récent rapport du Conseil national de l’enfance montre que les écarts économiques entre Juifs et Arabes sont en augmentation. 65,8 % des enfants arabes vivent en dessous du seuil de pauvreté, contre 24,2 % des enfants juifs.
 Une grave pénurie de logements frappe également la population arabe, surtout par rapport à la population juive, souligne Farah. Et une étude menée par Sikouy, une ONG qui défend l’égalité entre Juifs et Arabes, constate que les municipalités arabes ne contrôlent que 2,5 % des terres en Israël.
Pour Farah ce ne sont pas seulement les disparités économiques entre Juifs et Arabes qui ont augmenté : sur de nombreux plans, ces divisions sont de plus en plus apparentes. « A Haïfa, les quartiers sont séparés et les enfants arabes n’étudient pas avec les enfants juifs », explique-t-il. Une situation qui se serait détériorée au cours des deux dernières décennies, avec la fermeture d’anciennes écoles mixtes juives et arabes, affirme-t-il.
 Selon Farah, le projet de loi Levin risque de renforcer ces divisions en raison du morcellement et de l’affaiblissement de la minorité arabe. Ce qui, à terme, ne peut que nuire aux chances d’une paix durable en Israël avec ses citoyens arabes. « Levin considère les Arabes musulmans d’Israël comme “l’ennemi” », souligne-t-il, rappelant les commentaires du député Likoud publiés par le quotidien hébreu Maariv. Celui-ci avait en effet déclaré que les chrétiens sont les « alliés naturels d’Israël, un contrepoids aux musulmans qui veulent détruire l’état de l’intérieur ». « Ce dont Israël a besoin, c’est d’avoir la paix avec les Arabes. Chercher à les diviser ne mène à rien de bon », conclut-il.

Israéliens d’abord

 Pourtant, alors que Farah et plusieurs députés chrétiens, dont Bassel Ghattas du parti Balad, ont manifesté bruyamment leur opposition à la nouvelle loi, d’autres au sein de la communauté arabo-chrétienne s’y déclarent, au contraire, favorables. Ils insistent sur le fait qu’ils sont Israéliens d’abord, et revendiquent leur pleine intégration au sein de la société israélienne.
En juillet dernier, un groupe de chrétiens a créé un nouveau parti, Bnei Brit Hahadasha (Les enfants du Nouveau Testament), qui plaide l’intégration, notamment par le biais du service dans l’armée de défense israélienne (actuellement le service militaire n’est pas obligatoire pour les chrétiens ou Arabes musulmans).
 Le leader du groupe, Bishara Shlayan, nie vouloir faire une « campagne politique » sur l’intégration. Il croit tout simplement que les chrétiens, en tant qu’Israéliens, doivent faire pleinement partie de la société israélienne.
 Shlayan soutient le projet de loi Levin, car il sous-entend que le gouvernement va donner aux minorités l’assistance spécifique dont elles ont besoin. « Chaque secteur a ses propres exigences. En tant que chrétien, j’ai les miennes. Donc, oui, nous devons être pris en compte séparément », insiste-t-il.
Pour Shlayan, le but ultime de cette distinction entre chrétiens et musulmans n’est pas de diviser la communauté arabe, mais de renforcer l’identité israélienne de tous les citoyens. « En fin de compte, nous sommes tous des Israéliens qui vivons ensemble dans un même pays », conclut-il.

Une « cible facile »




 Shadi Halul, un autre chrétien qui dirige un forum en faveur de l’enrôlement arabe chrétien dans l’armée israélienne, va plus loin : il insiste sur le fait que les chrétiens ne sont pas arabes.
« Si Israël continue de définir la population chrétienne comme partie intégrante de la minorité arabe, l’intégration des chrétiens au sein de l’Etat continuera d’être un échec », écrit-il dit sur la page web de son forum.
 Si pour Shlayan et Halul la reconnaissance des chrétiens en tant que minorité distincte a pour finalité de mettre en avant la citoyenneté israélienne, d’autres jugent ce point de vue minoritaire.
Marzuq Al-Halabi, un journaliste druze de Daliat al-Carmel, à 20 kilomètres au sud-est de Haïfa, affirme que le gouvernement voit les chrétiens comme une « cible facile » pour diviser la communauté arabe comme Israël l’a fait avec la minorité druze. Halabi précise que la législation Levin et d’autres initiatives (encourager les chrétiens à servir dans l’armée, par exemple), n’ont d’autre but que de les pousser à rejeter l’identité et la cause palestiniennes.
 « C’est ce qui s’est passé avec les Druzes. Ils ont été invités à servir dans l’armée, un premier pas pour les rallier à la cause de l’Etat hébreu », explique-t-il.
 Les 125 000 Druzes d’Israël ont été reconnus par l’Etat comme une minorité religieuse distincte en 1957, à la demande de ses propres dirigeants communautaires. Les hommes druzes servent dans l’armée israélienne depuis 1956. Seule une petite minorité refuse de joindre les rangs. Parmi eux Halabi, qui dit avoir été emprisonné pendant six mois en 1979 pour objection de conscience.
Selon Halabi, la politique du gouvernement les a isolés du reste de la population arabe, et par la suite les Druzes ont été « chassés » de la communauté arabe palestinienne. « De nombreux Druzes soutiennent aujourd’hui les partis sionistes de droite. C’est absurde : ils possèdent encore leur religion druze et la langue arabe, mais, politiquement, ils font partie de la communauté israélienne de droite », regrette-t-il.

Effacer les différences

 Si certains comme Halabi pensent que la nouvelle loi va affaiblir l’affinité de chrétiens arabes à la cause palestinienne, d’autres estiment que tenter de séparer musulmans et chrétiens va uniquement renforcer leur identité palestinienne.
 « Vous savez, nous devrions remercier Yariv Levin. Il a mis la question de savoir qui est palestinien et qui ne l’est pas sous le feu des projecteurs », affirme Nora Mansor, une jeune professeure arabe de la ville mixte d’Acre, au nord de Haïfa. Les partis politiques arabes en Israël vont profiter de ce débat sur l’identité palestinienne, ajoute-elle.
 Mansor, dont la famille est d’origine à la fois chrétienne et musulmane, s’identifie comme arabo-palestinienne plutôt que musulmane ou chrétienne.
Comme Farah, qui décrit Haïfa comme une ville divisée, Mansor affirme que Juifs et Arabes à Acre vivent aussi dans des communautés séparées.
 « Les Arabes ici sont en colère parce qu’ils sentent qu’ils sont traités différemment des Juifs », déclare-t-elle. « Israël ne cesse de nous rappeler que nous sommes différents. »
Au-delà de l’amélioration de la situation économique et sociale de la communauté arabe, Mansor souhaite mettre fin au débat sur les divergences entre chrétiens et musulmans. Selon elle, tous les Israéliens doivent œuvrer ensemble à faire disparaître les divisions entre Juifs et Arabes dans le pays. « Nous ne pouvons pas compter uniquement sur la politique, et nous ne pouvons pas travailler uniquement à partir de la Knesset », déclare-t-elle.
 Elle reconnaît n’être « pas très optimiste » de voir les choses s’améliorer bientôt, surtout après le projet de loi Levin adopté en troisième lecture à la Knesset fin février.
« Il faut un changement radical et une réforme de la politique israélienne. Tout tend aujourd’hui vers la droite. Il faut opérer un renversement de l’opinion publique en Israël », insiste-t-elle.
 Selon Mansor, les organisations communautaires doivent présenter un récit différent sur les Juifs et les Arabes, afin de changer cet état d’esprit à la base, plutôt que d’attendre une initiative du gouvernement en ce sens.

Un avenir commun

 Si les Arabes israéliens se disputent quant à savoir si la nouvelle législation et d’autres initiatives de différenciation entre chrétiens et musulmans renforcent ou affaiblissent l’identité palestinienne, d’autres s’opposent au projet car ils estiment que l’accent devrait être mis sur le développement de l’identité et de la citoyenneté israéliennes.
 Aya Ben-Amos dirige la politique de défense pour le Fonds Abraham, qui travaille à construire l’égalité entre les citoyens juifs et arabes. Pour elle, la mise en avant des identités ethno-religieuses par le gouvernement, affaiblit l’identité civique israélienne.
« La nouvelle loi dit aux chrétiens “si vous ne vous définissez pas comme Arabes, vous pouvez obtenir l’égalité des droits”. C’est dangereux et cela réduit la possibilité pour Juifs et Arabes de vivre ensemble », déclare-t-elle.
 Pour Ben-Amos, l’identité nationale palestinienne n’est pas incompatible avec l’identité civique israélienne : la majorité des Arabes israéliens veulent faire partie de la société israélienne. « Mais seulement d’égal à égal », affirme-t-elle. « Et le moyen de parvenir à cette égalité ne passe pas par une politique de division pour mieux régner. »
 A Haïfa, Farah du Mossawa affirme que la majorité juive peut aussi bénéficier de l’aide de la population arabe. « Notre mission est de tendre la main à la population juive afin de mettre fin à leur isolement par rapport à nous et à la région arabe », explique-t-il. « Levin et ses amis offrent séparation et divisions, mais ce que nous proposons est un avenir commun. »
De retour dans les rues, étroites et encombrées de Jaffa, avec leur étrange mélange de vieux bâtiments en ruine et de nouveaux immeubles de conception architecturale, les signes de la fracture et les signes de tentatives pour la réduire sont inscrits sur les murs. Rue Michel-Ange, des graffitis en arabe martèlent « Il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah » à plusieurs reprises sur le côté d’une petite synagogue locale.
 Juste à côté, une affiche électorale délavée de la liste Yafa aux dernières élections municipales, présente Jaffa comme une « ville égalitaire et multiculturelle, qui doit servir de modèle à une réelle coexistence ».
 En face, dans les bureaux de Sadaka Reut, Rajaa Natour affirme que le concept de la coexistence n’est pas suffisant : elle veut voir s’instaurer ce qu’elle appelle un « dialogue binational », où Juifs et Arabes coopèrent activement plutôt que de mener des vies parallèles sans jamais se rencontrer.
Natour rejoint Mansor : plutôt que de compter sur les législateurs pour prendre des mesures, c’est aux citoyens juifs et arabes eux-mêmes de jeter un pont au-delà du fossé qui les sépare pour favoriser l’égalité des chances.
 « Après tout, qui va créer une société juste et égale dans les villes à population mixte comme Jaffa ? Levin ? Non, ce sont les habitants locaux. Musulmans, chrétiens et juifs. Ensemble », souligne-t-elle en souriant. 

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