La fin d’une époque

Ovadia Yossef a marqué de son empreinte la société israélienne. Retour sur le parcours de ce leader cultuel.

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October 22, 2013 16:14
Des centaines de milliers de personnes assistent aux funérailles du Rav Ovadia Yossef

P10 JFR 370. (photo credit: Reuters)

Le Rav Ovadia Yossef, décédé le 7 octobre à l’âge de 93 ans, était l’un des décisionnaires de la loi juive les plus respectés de cette génération et le leader spirituel du mouvement Shas depuis sa création dans les années 1980. Son érudition et sa connaissance approfondie de la loi juive lui avaient donné un contrôle sans égal sur le parti politique Shas, depuis près de deux décennies, bouleversant ainsi le paysage politique israélien et conférant au mouvement et à ses électeurs séfarades, ultraorthodoxes et non-religieux confondus, une influence sans précédent sur le cours des événements dans le pays.

Né à Bagdad en 1920, Ovadia Yossef immigre en Israël avec sa famille en 1924. Etudiant à la Yeshiva Porat Yossef de Jérusalem, il est remarqué très tôt pour ses capacités et ses dons particuliers. Et reçoit l’ordonnance rabbinique à l’âge de 20 ans.

A peine âgé de 30 ans, il préside déjà le tribunal rabbinique du Caire, où il réside de 1947 à 1950. A son retour en Israël, il est nommé juge rabbinique – d’abord au tribunal régional de Petah Tikva, puis à Jérusalem.

Il devient Grand Rabbin séfarade de Tel-Aviv en 1968 et reçoit le prix Israël de littérature rabbinique en 1970. En 1972, il est élu au poste de Grand Rabbin séfarade d’Israël, également connu sous le nom de Rishon Letzion, fonction qu’il occupe jusqu’en 1983.

Un décisionnaire qui opte pour la clémence


Le Rav Ovadia Yossef utilise son excellente réputation d’érudit et d’autorité halakhique pour prendre des décisions audacieuses et innovantes. En 1973, alors qu’il vient d’être nommé Grand Rabbin d’Israël, il rompt avec le consensus de l’orthodoxie ashkénaze – y compris les rabbins Loubavitch, un mouvement normalement très actif dans la sensibilisation à l’égard des Juifs — et décrète que les Beta Israël d’Ethiopie sont juifs à part entière, ce qui va faciliter leur immigration en Israël et leur intégration dans la société israélienne.

En 2009, il va même jusqu’à menacer de renvoyer tout directeur d’école des établissements scolaires du courant Shas, El Hamaayan, qui refuserait d’accepter les élèves éthiopiens. Une des raisons qui expliquent la vaste présence des membres de cette communauté, parmi les centaines de milliers de personnes qui ont participé aux funérailles du défunt pour lui rendre un dernier hommage.

Dans son approche de la loi juive, le Rav Ovadia Yossef adopte, en règle générale, la clémence qu’il estime préférable à la rigueur. Car il note en particulier que, pour la génération d’aujourd’hui, des décrets trop sévères risquent d’entraîner un non-respect de la loi juive. C’est pourquoi il prône une certaine indulgence dans les jugements rabbiniques.

Parmi ses décisions les plus populaires : la libération de près de 1 000 femmes du statut halakhique d’agouna, ou « femme enchaînée ». Il reconnaît surtout le témoignage et les preuves partielles pour déterminer la mort d’un soldat. Car la loi juive exige qu’un mari délivre un acte de divorce à sa femme pour que celle-ci puisse se remarier. La disparition d’un soldat au champ d’honneur soulève donc de graves problèmes à cet égard.

Par le passé, tout soldat qui partait au combat donnait un « guet conditionnel » à son épouse, qui la libérait ainsi de toute contrainte si, à Dieu ne plaise, il ne revenait pas. Mais cette pratique, aujourd’hui tombée en désuétude, a eu pour conséquences des situations difficiles pour lesquelles la décision du Rav Ovadia est venue apporter un grand soulagement.

De même, le leader du Shas va statuer en faveur de la consommation de produits agricoles en provenance d’Israël, au cours de l’année sabbatique, par la vente symbolique de terres à des non-juifs, sur le modèle de la vente du hametz avant Pessah. Une décision, fortement contestée par les rabbins ultraorthodoxes ashkénazes, qui contourne les restrictions sur le travail de la terre pendant l’année sabbatique (Shemita), ce qui est souvent considéré comme crucial pour la viabilité économique de l’agriculture du pays.

Le guide spirituel incontesté de Shas


Après sa retraite en tant que Grand Rabbin d’Israël, l’influence et le pouvoir du Rav Ovadia Yossef vont s’accroître considérablement, quand il devient le chef spirituel du mouvement Shas.

Fondé en 1982, en vue des élections municipales de 1983, par des politiques ultraorthodoxes séfarades de Jérusalem – dont l’actuel député Nissim Zeev – Shas se dote d’un Conseil de Sages de la Torah de quatre hommes. Le Rav Ovadia Yossef est nommé à sa tête, afin d’assurer le leadership halakhique et spirituel du nouveau parti.

Shas remporte quatre sièges à la Knesset lors des législatives de 1984, et se fait peu à peu sa place sur le plan politique autant que culturel.

Le mouvement, qui se présente comme un parti résolument religieux, se tourne de plus en plus vers le Rav Ovadia Yossef pour son orientation politique dans tous les domaines.

En 1990, le chef spirituel du monde ashkénaze orthodoxe non hassidique, le Rav Elazar Shach, jusque-là un des dirigeants du mouvement Shas, quitte le parti en raison de divergences politiques. Le Rav Ovadia Yossef est désormais le guide spirituel unique et incontesté de Shas en matière d’arbitrage politique.

En 1992, contrairement à de nombreux rabbins ultraorthodoxes ashkénazes, il donne son feu vert aux dirigeants politiques du Shas pour entrer dans le gouvernement travailliste du Premier ministre Itzhak Rabin. Celui-ci cherche à trouver une formule pour parvenir à un accord de paix avec les Palestiniens. Il va bénéficier d’une aide inattendue en la personne du Rav Yossef. Le leader cultuel avait précédemment exprimé son opinion sur le sujet. Et tranché que le principe de pikouah nefesh dans la loi juive – le fait de sauver une vie, qui l’emporte sur presque tous les autres commandements de la Torah – autorisait de rendre à l’egypte la péninsule du Sinaï, conquise lors de la guerre des Six Jours de 1967.

Un levier politique


De même, il estime que le conflit israélo-palestinien met des vies humaines en danger, et que si des vies peuvent être sauvées en parvenant à un accord de paix, alors un tel processus est permis par la loi juive.

Résultat : il demande donc aux députés Shas de ne pas voter contre les accords d’Oslo en 1993. Le parti séfarade s’abstiendra donc finalement lors du vote. Et surtout, il refusera de faire tomber le gouvernement, qui a besoin des six sièges de Shas pour maintenir une majorité viable. Ce qui s’avérera essentiel pour permettre à l’accord d’être négocié et adopté par la Knesset. Des années plus tard toutefois, en 2011, il reviendra sur sa décision au vu des piètres résultats obtenus en matière de paix et de préservation de vies humaines, et annulera son jugement précédent.

Sur d’autres questions également, l’arbitrage ultime du Rav Yossef dans la politique du parti, va peser d’un poids qui va décider du sort des gouvernements et des dirigeants politiques.

Depuis sa création, le parti Shas a fait partie de toutes les coalitions. Hormis à trois reprises, entre novembre 1995 et juin 2006, y compris pendant le mandat de sept mois de Shimon Peres.

Sous l’égide du Rav Ovadia Yossef, le parti fait fréquemment pencher la balance au sein des coalitions gouvernementales auxquelles il appartient. Son poids politique transparaît notamment par sa propension à créer de graves crises, en vue de garantir l’application de certaines mesures qu’il juge nécessaires et l’échec d’autres auxquelles il est hostile.

En 2009, par exemple, Shas refuse de rejoindre la coalition dirigée par le nouveau chef de file de Kadima, Tzipi Livni, ce qui entraîne de nouvelles élections. Le parti rejoint alors le Likoud pour former un gouvernement de droite.

La bête noire des laïcs


Au-delà du domaine politique, Shas a eu une influence profonde au sein de la société. Sous les auspices de son leader, il rétablit un sentiment de fierté parmi la population séfarade en Israël, ce qui fait du rav une superstar aux yeux de cette communauté. « Rendre à la couronne sa grandeur » est le slogan du parti. Il exprime la volonté de restaurer la fierté en l’héritage et l’identité séfarades par l’amélioration du statut socio-économique de ses membres et la lutte contre les inégalités. L’autorité incontestée d’Ovadia Yossef dans la loi juive, ainsi que son charisme évident, vont rendre possible cette mission.

Avec le dynamique et ambitieux député Aryé Dery, qui se hisse rapidement à la tête de l’organisation politique de Shas, le Rav Ovadia et son parti vont s’assurer le soutien de sympathisants non seulement religieux, mais aussi de dizaines de milliers de Séfarades traditionnels et non pratiquants, fiers de leur histoire. Shas a favorisé la renaissance de la culture séfarade et de la pratique religieuse et ravivé la tradition d’érudition dans la loi juive et l’étude de la Torah de la communauté.

Mais indubitablement, le Rav Ovadia Yossef va également soulever une grande controverse au cours de sa vie, et rencontrer l’opposition de différents secteurs de l’opinion publique. Bon nombre de ses adversaires reprochent à Shas de tenter d’avoir la mainmise sur la vie religieuse du pays, pour imposer son ordre du jour à la société israélienne. On lui reproche également de s’être créé des fiefs au sein de la bureaucratie de l’Etat, pour asseoir son influence et favoriser ainsi ses proches.

Les nominations politiques abondent sous son mandat, notamment celles de rabbins et de juges à des postes clés qui, sous l’influence du Rav Ovadia, ont profondément transformé la société israélienne.

La récente élection du Grand Rabbin d’Israël, et l’allégeance des délégués de la commission électorale au Rav Ovadia, ne sont qu’un exemple.

Le modus operandi de Shas et du Rav Yossef suscite un tel courroux que de nouveaux partis politiques surgissent dans l’opposition.

En 2003, Yossef (Tommy) Lapid et son parti Shinouï font campagne contre l’amalgame de la religion et de la politique incarné par Shas et remportent 15 sièges.

Shinouï refuse de se joindre à une coalition avec Shas ou le parti ashkénaze Judaïsme unifié de la Torah. Lors de sa participation au gouvernement d’Ariel Sharon de 2003 à 2006, Shinouï démantèle le ministère des Affaires religieuses, important bastion Shas et source de favoritisme politique, mais il est ensuite remis sur pied durant le mandat du premier ministre Ehoud Olmert en 2008.

Des propos qui font scandale


Le Rav Ovadia Yossef a tendance à faire des déclarations publiques sur des questions sensibles qui génèrent de fréquentes dénonciations, souvent à cause d’une mise hors contexte délibérée de ses commentaires.

En 2000, il déclare ainsi que les victimes de la Shoah sont les réincarnations des âmes juives qui ont péché dans des vies antérieures. Des commentaires que ses adeptes déclarent basés sur les enseignements mystiques juifs sur le destin et le tikoun (réparation) des âmes juives. Le rav insistera plus tard sur le fait que tous les martyrs de la Shoah sont saints et purs, et qu’il a simplement essayé de fournir une explication théologique à leurs souffrances.

En 2005, il attribue les dommages catastrophiques et la perte de vies humaines causés par l’ouragan Katrina aux Etats-Unis à l’« impiété » de la Nouvelle-Orléans et à la pression exercée par les Etats-Unis pour un retrait israélien de la bande de Gaza.

Au cours des dernières années, ses dénonciations de personnalités et de partis politiques en Israël – y compris, récemment, le parti national religieux HaBayit HaYehoudi et son président, le ministre de l’Economie et du Commerce, Naftali Bennett – continuent à créer consternation.

Pour autant, entre provocations et éminence grise, il ne fait aucun doute que la présence du Rav Ovadia Yossef sur la scène nationale en tant qu’autorité halakhique de premier plan a profondément marqué la société israélienne depuis des décennies. Son décès marque la fin d’une époque et laisse l’avenir de Shas, et des partis politiques religieux en général, dans l’inconnu.

Une chose est certaine : le parti Shas, sans son leader emblématique et l’autorité incontestée qu’il exerçait, ne pourra qu’être de plus en plus divisé. Car à l’heure actuelle, difficile d’imaginer quiconque pouvant réellement prétendre à sa succession.

Le Rav Ovadia Yossef laisse derrière lui 10 enfants et des dizaines de petits-enfants et arrière-petits-enfants.


Mati Wagner a contribué à cet article.



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