La médaille de Dan

Un ancien combattant Américain de la Seconde Guerre mondiale fait chevalier de la Légion d’honneur par la France à Jaffa : une première.

By YOHAV OREMIATZKI
July 16, 2013 18:50
Dan Nadel sous le regard bienveillant de sa femme Shirley

P17 JFR 150. (photo credit: Yohav OREMIATZKI)

 
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« Sur la péniche du débarquement, à l’approche de la Normandie, une mouette a fait ses besoins sur ma tête ; “un signe de chance, tu survivras à la guerre”, me dit un marin. Sa prédiction fut parfaitement vraie, comment j’ai survécu est un grand mystère. » Ces lignes, extraites d’un poème intitulé War is Hell (La guerre, c’est l’enfer) écrit par Daniel Nadel en 2012, montrent sur un mode léger que l’ancien lieutenant est passé entre les balles sur le front européen pendant 3 ans et 9 mois, à défaut de passer entre les gouttes.

Nadel voit le jour le 2 mai 1920 à Cypress Hills, au nord-est de Brooklyn dans une famille de tailleurs juifs. Son père est Russe, sa mère Ukrainienne. Christophe Bigot, ambassadeur de France en Israël plante le décor : « C’est l’histoire d’un jeune homme diplômé d’agriculture, horticulture et sciences agronomiques qui décide d’abandonner son expertise pour s’engager très tôt dans la guerre que mène l’Amérique aux côtés des Alliés ».

La carrière agricole de Nadel est en effet interrompue le jour de l’attaque surprise de Pearl Harbour, le 7 décembre 1941. Le new-yorkais s’enrôle dans l’US Army le 9 mars 1942. Alors qu’il rêvait de la cavalerie, il finira par construire 25 ponts en Europe et intégrer le peloton de la 3e armée du général Patton, du 9 juillet 1944 au 9 mai 1945, lendemain de la capitulation nazie. Entre-temps, il aura notamment participé au Jour J (débarquement de Normandie), à la libération d’Angers, de Chartres et Metz, à la bataille des Ardennes… Aura parcouru pas loin de 2 500 kilomètres pour finir son périple infernal en Tchécoslovaquie.

Un Américain à Tel-Aviv 

« C’est une grande première que de décorer un Américain ici. Nous le faisons au titre de sa participation à la libération du sol français », précise Christophe Bigot. « Lui, qui vit en Israël avec sa très nombreuse famille, a souhaité que cet événement puisse se faire ici. Jaffa étant comme un petit morceau de terre de France en Israël ». Pour l’occasion, la résidence de France a ouvert les portes de son jardin aux proches de Dan Nadel, et à quelques personnalités comme Jacques Perlman, président de l’association des Anciens Combattants.

A 18 heures, il fait encore chaud dans la moiteur de Tel-Aviv. Dan Nadel ne semble pas en souffrir le moins du monde. En dépit des deux cannes dont il a besoin pour marcher, le nonagénaire ne paraît pas son âge. Sur sa chemisette militaire bleu clair : une douzaine de décorations, et de chaque côté du col brillent en lettres d’or les initiales U.S. Sur son béret noir à bordure jaune : les pins de toutes les unités auxquelles il a appartenu. Sa femme Shirley est une petite « yiddish mama » bienveillante qui le suit des yeux, derrière ses lunettes rondes.

Le premier mot de Dan Nadel est pour ses compagnons d’infortune, tombés au champ d’honneur. Le 6 juin 1944, à Omaha Beach, celui qu’on appelle alors « lieutenant blast » tant sa voix tonne, dirige un peloton de 55 hommes ; 12 survivront. « Après autant d’années, être reconnu et décoré pour le travail accompli et le sacrifice que mes hommes ont fait, est un grand honneur. Récemment, c’était le Memorial Day aux Etats-Unis, et je pensais à eux ».

Après un silence chargé d’émotion, le regard toujours aussi présent, mais troublé, il reprend. « On a eu tant de pertes, c’était affreux. J’ai dû remplacer mes hommes deux fois. Et je suis sérieux quand je dis qu’il m’arrivait d’espérer que la prochaine balle serait pour moi, parce que c’était l’enfer… Nous étions constamment en première ligne. Même devant l’infanterie. C’est le courage de mes hommes qui a rendu cela possible ».

Après la libération française, au Luxembourg, « le général Patton avait insisté pour construire un pont au-dessus de la Sauer, contre nos recommandations. Le pont était à moitié construit quand les Allemands ont fait feu. J’ai perdu la moitié de mon peloton. Le pont a été détruit. Mais ma vie a été épargnée par les deux commandants d’infanterie, avec qui je coordonnais la mission. J’ai survécu parce qu’ils m’avaient couvert ».

Le monde n’apprend jamais de l’Histoire 

Il y a chez l’homme un mélange de pessimisme (ou lucidité ?) et d’optimisme. Un sentiment partagé de culpabilité et de gratitude. « Pendant la guerre, nous ne savions rien du génocide », assure Nadel. L’armée n’avait pas voulu nous démoraliser. Nous avons découvert les atrocités impossibles à intérioriser en libérant les camps de concentration en Tchécoslovaquie ».

« Et ca peut encore arriver. Le problème est que le monde n’apprend jamais de l’Histoire ; l’Histoire se répète. Je ne vois pas un monde sans guerre ».

Pour Nadel, la guerre fait partie de la nature humaine. « Tout ce que je peux dire, c’est que les gens doivent se préparer à la possibilité d’une nouvelle guerre mondiale ».

Une vision de Cassandre ? Peut-être. Mais la vision d’un homme qui a vécu le pire. Et qui vit en Israël depuis 37 ans. « Mon fils a fait la guerre du Liban. Mon petit-fils est premier lieutenant comme moi, et vient de finir l’armée », annonce fièrement Nadel. « La seule possibilité pour nous de survivre est d’être forts et de le rester ».

Pourtant, à la fin des années 1940, l’ex-soldat de Patton n’envisage pas encore de s’installer en Israël. Quand le 11 décembre 1945 sonne la fin de sa mission, en rentrant aux Etats-Unis, il n’a qu’une idée en tête : « recommencer à faire de bonnes choses en développant de nouvelles variétés de légumes ». « Il a ensuite percé dans la modification génétique des légumes, en inventant le poivron Maccabi », raconte sa petite-fille Heli.

« J’ai définitivement quitté l’armée en 1950. Je voulais oublier la guerre. J’ai dit : “Chérie, si on va en Israël, on va me remettre un pistolet dans la main” ». Ce n’était que partie remise pour Shirley, qui se rêvait en pionnière. « En 1968, on était au Texas. Shirley me dit : “On part en Israël”. Je réponds : “Où vas-tu trouver l’argent ?” ». La réponse est digne des grands-mères juives. « Elle avait économisé et déjà acheté les billets », éclate de rire Dan « blast » Nadel.

How I met your (grand) mother 

« On a grandi avec l’histoire de leur rencontre », raconte Heli. « Avant d’aller en Europe, mon grand-père a été envoyé dans le Maine, à Popham Beach. Les soldats espionnaient un sous-marin allemand qui s’approchait de la côte. Ils l’ont coulé à coups de canon. Les toits et fenêtres du village avaient été soufflés par la détonation. Le soir, le commandant de mon grand-père l’envoie au village pour mesurer l’étendue des dégâts. Il entre alors dans la maison du père de ma grand-mère à qui il propose de l’aide dans les champs. 

Un jour, ma grand-mère – qui devait avoir 14 ou 15 ans – l’entend jouer des chants de Noël dans la bibliothèque, alors qu’il est le seul juif de son peloton. Elle ne pouvait entrer parce que son père lui avait interdit de parler aux soldats. Mon grand-père l’aide à attraper un livre. Il lui demande qui elle est, et comprend alors qu’elle n’est autre que la fille de l’homme qu’il aidait. Il lui propose d’aller manger une glace. Elle accepte. Mais comme il n’a pas d’argent, c’est elle qui paye, en vraie féministe. » 

Cette histoire aurait aussi bien pu être écrite par Paul Auster. Elle fait écho à d’autres parenthèses enchantées, comme celles d’une permission à Paris, où Dan et son ami Jacques, un peintre de Montmartre que son peloton avait libéré d’une prison en prenant Angers aux nazis, ont fait la tournée des grands-ducs. « Quelques années plus tard, nous sommes retournés à Paris avec ma femme, mais personne n’avait entendu parler de lui, même dans l’immeuble où il avait vécu pendant la guerre ». L’époque n’était pas celle d’un monde connecté par les réseaux sociaux, mais par des expériences parfois brèves, qui vous liaient pour toujours, quelles que soient vos chances de vous retrouver.

Au terme d’une cérémonie de 2 heures, le soleil se couche sur Jaffa. La famille Nadel s’apprête à rentrer à Jérusalem. Dans le minicar qui la ramène, Dan taquine le passé : « Vous savez quoi ? Je vous invite tous à prendre une glace. Et c’est moi qui paye ! ».


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