La question des droits de l’homme : territoire exclusif de la gauche ?

Un nouvel acteur vient d’entrer dans l’arène de la surveillance du respect des droits des Palestiniens : le groupe de droite Blue & White Human Rights.

By ANDREW FRIEDMAN
July 4, 2013 11:14

A 5 heures du matin, on ne trouve guère de lieux plus animés que Kalandiya… Ni plus sinistres, d’ailleurs… Kalandiya, point de passage entre Ramallah, capitale de l’Autorité palestinienne dans les Territoires, et Jérusalem. Au mieux, on peut le décrire comme un dédale intimidant de barrières métalliques et de haut-parleurs qui rappelle en permanence l’intensité du conflit. Au pire, c’est une expérience douloureuse, tant pour les Palestiniens contraints de traverser ce cauchemar sécuritaire souvent abusif et humiliant, que pour les soldats de Tsahal présents, dont le rôle est d’empêcher de potentiels auteurs d’attentats suicides de pénétrer en Israël.

Pour les premiers, une visite qui se déroule mal au point de passage peut signifier coups et peine de prison. Pour les seconds, un simple moment d’inattention peut entraîner un attentat contre les soldats en poste sur place, ou encore la mort de dizaines de civils dans un bus à Tel-Aviv ou à Jérusalem.

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Au coeur de cette tension extrême, il n’est pas rare de voir des groupes de civils surgir à l’heure de pointe : ce sont des militants pour les droits de l’homme venus d’Israël ou d’ailleurs. Ils font partie du paysage depuis plus de dix ans et se donnent pour mission de noter les abus de Tsahal à l’encontre des milliers d’habitants palestiniens des Territoires qui travaillent à Jérusalem. Et ils ne se privent pas d’inciter les jeunes soldats israéliens à désobéir aux ordres.

Des militants pas comme les autres 


En ce matin de juin, un groupe de ces militants paraît se distinguer nettement des autres. Il est clair qu’ils n’appartiennent pas aux organisations bien connues, tel le Machsom Watch, par exemple, surtout composé de femmes laïques de gauche âgées de 50 à 70 ans. Non, ceux-là portent la kippa tricotée du mouvement national religieux et ont entre 20 et 30 ans. Non seulement ils ne contestent pas l’idée qu’Israël occupe les Territoires, mais ils soutiennent ouvertement l’installation de communautés juives sur la terre biblique de Judée-Samarie.



Matan Asher dirige le projet Bleu & Blanc pour les droits de l’homme (Blue & White Human Rights) à l’Institut de stratégie sioniste (Institute for Zionist Strategy : IZS) basé à Jérusalem. Agé de 24 ans, il étudie le droit à l’université de Bar-Ilan. La différence entre son organisation et les groupes plus anciens, comme Machsom Watch, Breaking the Silence ou B’Tselem, explique-t-il, réside dans ce soutien.

« Il n’y a aucune contradiction entre ma croyance en un grand Israël et ma volonté de protéger les droits de tous les habitants de ce pays », précise-t-il. « Pendant des années, la droite israélienne a cédé à la gauche radicale tous les discours en faveur des droits de l’homme, et les militants pour les droits de l’homme étaient presque tous anti-sionistes. Or c’est là une description terriblement biaisée de la réalité.

Pour des gens de droite qui se voient comme les héritiers de Zeev Jabotinsky et de Menachem Begin, le respect des droits des Palestiniens devrait être une partie centrale de notre identité israélienne. Il n’y a donc aucune raison que des partisans d’Israël comme Etat juif soient automatiquement bannis du camp traditionnel des défenseurs des droits de l’homme. »


Si grave que ça ? 


Asher a servi dans la brigade Guivati de Tsahal. Il a passé 4 mois à surveiller le point de passage d’Hawara, près de Naplouse. Il sait que ces barrages constituent l’un des grands points de frictions entre Palestiniens et soldats israéliens, mais, contrairement aux groupes de gauche, il reconnaît qu’ils sont essentiels à la sécurité du pays. Il adopte donc une démarche préventive positive avec les Palestiniens et les soldats pour réduire les conflits et fluidifier au maximum le processus de contrôle. « Quelle que soit la façon dont on voit les choses, il va y avoir des tensions », affirme-t-il.



« Personne n’aime ces points de passage, mais on n’a pas le choix, ils sont indispensables si l’on veut assurer la sécurité et permettre aux Palestiniens d’aller travailler en Israël.

« Avant de commencer à venir ici, je suis allé rencontrer les commandants de plusieurs points de passage de Judée et de Samarie pour me présenter et expliquer ce que voulait faire notre groupe. Quand ils ont compris que nous ne venions pas pour insulter les soldats ou délégitimiser Israël, ils sont devenus plus réceptifs et la plupart d’entre eux ont accepté de travailler avec nous. » Pour illustrer cette coopération, Asher cite un incident qui s’est déroulé au mois de mai dernier. Un soudain chahut a éclaté à l’intérieur du point de passage ; un instant plus tard, deux soldats sont sortis, tenant un jeune Palestinien qu’ils malmenaient en le reconduisant du côté palestinien du barrage. Asher est alors allé voir le jeune homme et a écouté sa version des faits : le Palestinien ne comprenait pas pourquoi on lui avait confisqué son permis de passage en Israël.

« Le jeune homme avait percuté la porte métallique tellement fort que le soldat a cru qu’il allait la casser, alors ce dernier s’est mis en colère et lui a pris sa carte », raconte Asher. « Je suis ensuite allé voir ce soldat, je lui ai demandé si c’était vraiment si grave que ça, je lui ai expliqué que le garçon s’était à présent calmé et qu’il pouvait passer sans autre incident. Le commandant est alors arrivé et il a escorté le Palestinien à travers le point de passage, et il lui a rendu son permis. »


Une opération de relations publiques 


Les habitués des points de passage considèrent les nouveaux venus avec une bonne dose de scepticisme. Ce fameux matin de juin, à Kalandiya, les militants du Machsom Watch présents ne se sont pas privés de critiquer la délégation de quatre membres de Matan Asher au journaliste que j’étais : « On ne les voit pas souvent », m’ont-ils affirmé, « et quand ils font l’effort de se lever de bonne heure, c’est presque toujours lorsqu’il y a des journalistes. »


Jessica Montell, présidente de B’Tselem, estime pour sa part que les membres du nouveau groupe sont sincères dans leur démarche. Seulement, ajoute-t-elle, leur engagement en faveur de la construction d’implantations et pour l’exploitation des ressources naturelles des Palestiniens au profit d’Israéliens, et surtout leur conviction qu’un régime sécuritaire est nécessaire dans les Territoires, prouvent qu’ils ne comprennent pas bien la situation. Parce que les points de passage ne constituent que la partie visible de l’iceberg ; les autres problèmes représentent des atteintes aux droits de l’homme qui sont encore bien plus graves.



La fondatrice de l’organisation Physicians for Human Rights Israel (Médecins pour les droits de l’homme en Israël), Rouchama Marton se montre moins indulgente à l’égard de Matan Asher et de ses amis. Au cours d’une attaque virulente contre l’Institut de stratégie sioniste à l’occasion de l’assemblée générale annuelle des Médecins pour les droits de l’homme , elle a dénoncé ce nouveau groupe, qualifiant d’« orwellienne » cette tentative de désolidariser la politique et les droits de l’homme ; ce qu’ils font, a-telle ajouté, n’est rien d’autre qu’une opération de relations publiques de la « droite avide de pouvoir », en vue de légitimer l’assujettissement permanent des Palestiniens de Judée-Samarie.

Pour elle, la question des droits de l’homme en Judée-Samarie est indissociable de « l’occupation par Israël du territoire palestinien, qui est en elle-même une gigantesque violation des droits de l’homme ». Marton a personnellement accusé le président de l’Institut de stratégie sioniste Yoaz Hendel de manipuler cyniquement la cause des droits de l’homme au service de ce qu’elle appelle « l’entreprise criminelle d’implantation dans les territoires occupés ». « S’ils étaient bel et bien attachés aux droits de l’homme, croyez bien que je les accueillerais sur place à bras ouverts ! », s’exclame-telle. « S’ils étaient prêts à abandonner leur message et leur programme ethnocentrés, il n’y aurait pas de problème.  Mais ce n’est pas du tout le cas. Les droits de l’homme les intéressent, certes, mais seulement pour les Juifs ! »


Récupérer le terrain laissé aux associations de gauche


Bien entendu, les militants de droite rejettent en bloc ces accusations. Pour eux, le monopole qu’exerce la gauche sur la question des droits de l’homme dessert ces mêmes droits, dans la mesure où il véhicule l’idée qu’il faut être anti-israélien pour s’en préoccuper. De fait, de nombreux Israéliens refusent de s’associer au mouvement alors qu’ils estiment eux aussi qu’il faut protéger les droits des Palestiniens autant que ceux des Israéliens.

On s’étonnera davantage d’entendre Yoaz Hendel reconnaître que certaines critiques de la gauche sont justifiées. Hendel et Montell se sont rencontrés pour discuter des droits de l’homme avant le lancement par l’IZS de Blue & White Human Rights et tous deux s’accordent à décrire leur conversation comme courtoise.

Le premier approuve certaines remarques de Montell, notamment sur le fait que les points de passage ne constituent qu’un des nombreux problèmes qui attisent le conflit entre Israël et les Palestiniens. Son organisation projette en conséquence d’étendre ses activités et d’y inclure des programmes éducatifs pour les lycéens israéliens et les soldats de Tsahal sur l’éthique militaire. Autre idée à l’étude : un groupe de médecins originaires de Judée ou de Samarie qui lanceraient un programme visant à assurer à tous les habitants de la Terre d’Israël l’accès aux soins médicaux.

Hendel fait cependant remarquer que des groupes comme B’Tselem, Human Rights Watch, Machsom Rights et d’autres organisations de gauche possèdent deux atouts de taille par rapport à l’IZS : leur histoire et leur financement. Voilà des décennies qu’ils perfectionnent leurs activités (et leur message anti-israélien, ajoutent les militants de droite), et ils sont subventionnés par un large cercle de donateurs, comme la Commission européenne et certains gouvernements étrangers, dont la Grande-Bretagne et la Norvège, ou par des groupes chrétiens dont le Catholic Relief Services. Hendel refuse de livrer les chiffres, mais révèle que l’IZS fonctionne avec moins de 20 % du budget annuel de B’Tselem, qui s’élève à 9 millions de shekels.

La seule critique que Hendel, Asher et leurs collègues ont à adresser à la droite israélienne, c’est d’avoir laissé le terrain des droits de l’homme aux organisations mentionnées cidessus.

« Depuis la création du parti révisionniste par Zeev Jabotinsky, il y a 90 ans », explique Hendel, « les droits de l’homme ont constitué une part non négligeable du programme de la droite. Et aucun homme politique israélien n’a parlé avec plus de fougue et de conviction des droits des Palestiniens que Menachem Begin, à la fois avant d’être Premier ministre et une fois qu’il l’est devenu. Il est temps de se réapproprier ce terrain et de faire du problème des droits de l’homme un sujet d’intérêt national en Israël. »


 



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