La vie des artistes sous les feux de la rampe

Une habitante d’Ashdod relate, avec l’humour qui caractérise bon nombre des citoyens du Sud, un quotidien riche en péripéties, digne d’un scénario à la Charlie Chaplin. Ou comment raconter le drame par le rire...

By YAËL BENSIMHOUN
November 20, 2012 17:30
4 minute read.
Un scénario à la Chaplin

2111JFR13 521. (photo credit: Reuters)

 
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Qui n’a pas rêvé un jour d’accéder à la notoriété ? Eh bien nous, les gens du Sud, ça y est, c’est chose faite, on est des vedettes ! Remarquez, nous, perso, on n’avait rien fait pour. C’est ça le talent, ça se décèle à 40 kilomètres à la ronde... de Gaza.


D’ailleurs, avec un peu de chance, comme disait Sacha Guitry, on nous reconnaîtra peut-être aussi du génie.

Pourvu que ce ne soit pas à titre posthume, c’est tout ce qu’on demande...

Bon, le gouvernement serait bien avisé quand même de nous offrir un petit cachet en fin de contrat. Si, si, je vous assure, cela nous ferait bien plaisir si cela payait un peu nos prestations. Parce que, voyez-vous, c’est du plein-temps en ce moment. On est devenus si célèbres qu’on n’a même plus le temps de prendre une douche. A peine sous l’eau, voici qu’on est bissés : 30 secondes pour apparaître sur les planches, pardon, sous les escaliers ! Le succès est tel que j’ai même pensé me baigner tout habillée...

Et puis il faut aussi que vous sachiez qu’on n’a pas de doublures, on fait tout nous-mêmes. Si, si, même les cascades.

Peu importe que vous soyez taillés comme Laurel ou Hardy, régulièrement on apparaît dans des scènes de rues où il nous faut jouer les Schwarzenegger en direct. Tenez, rien qu’hier par exemple, à peine rentrée de mon lycée de Rehovot où durant 5 heures, j’ai initié mes élèves au dur métier d’artiste en les priant mille et une fois de bien vouloir se coucher par terre, les bras sur la tête, et d’écouter les consignes de la pro du Sud que je suis (oui parce que de Gaza, depuis peu, on repère les talents à plus de quarante kilomètres, voyez-vous) que hop, biiiiiiiiiiiis ! Pourtant j’avais tout fait pour voyager incognito. Quoique, à bien y réfléchir, je n’aurais peut-être pas dû mettre mes lunettes de soleil et mes talons aiguille, ça a dû paraître louche... Enfin, le fait est qu’à peine arrivée à Ashdod et le temps pour moi de demander au chauffeur du Monit Sherout 55 (c’est le numéro de la ligne, je ne suis pas Tunisienne, je tiens à le préciser) à quelle heure il comptait décoller de cette zone un peu trop à découvert selon moi, que la sirène retentit. C’est long trente secondes. Très long.

Si j’ai dit le contraire, apparemment, c’est que, comme le dit la chanson, “les mots, les mots c’est bien changeant, s’ils sont dits au passé ou au présent”.

Trente secondes donc, moins deux pour analyser la situation et une demie pour le temps de réaction. Pas un seul immeuble accessible à proximité. La gare ? Il faut faire tout le tour à cause des barrières de sécurité et traverser deux routes.

C’est pourtant la seule solution... Course effrénée, donc, saut des barrières et arrivée en trombes à l’entrée du premier magasin. C’est vrai, j’ai perdu une chaussure dans l’effort et cassé le talon de l’autre. Mais au vu de mes capacités sportives jusque-là insoupçonnées, je compte bien m’inscrire, si Dieu le veut évidemment, aux futurs Jeux olympiques.

Les figurants d’Ashdodywood 

D’ailleurs, ces derniers jours, le sport me poursuit. Mon salon ressemble davantage à un mini-stade de foot qu’à un noble et coquet living-room. Quand je ne suis pas là, mon fils en profite pour former une équipe de footballeurs non avertis. La cage étant, mais c’est bien sûr, la fenêtre.

L’avantage, c’est que la solidité du double vitrage n’est plus à démontrer. Oui, les missiles n’ont qu’à bien se tenir, ils ne rentreront pas chez moi sans invitation ! Ce soir, mes voisins m’ont remis leur plante, une magnifique plante grasse à fleurs rouges. Ils m’ont demandé d’en prendre soin durant leur absence : ils voudraient s’éloigner un peu d’Ashdodywood. “Ce n’est pas à nos âges qu’on apprécie la célébrité”, m’ont-ils affirmé, “le film peut se passer de nous. Nous n’étions que des figurants de toute façon”.

Des figurants qui vont me manquer : nos blagues de stars dans les escaliers, nos fous rires entre deux boums, pour tromper l’ennemi. Cette nuit, je n’ai guère fermé l’oeil, attentive au moindre bruit. Et au silence. Ce silence qui empêche de dormir quand on est habitués à l’euphorie inquiète. J’espère que nous n’aurons pas besoin d’user d’antidépresseurs quand tout cela sera fini.

Parce que cela doit bien finir un jour, n’est-ce pas ? On ne peut pas rejouer les mêmes scènes ad vitam æternam. Les feux de la rampe, c’est bien un temps, mais c’est comme tout, cela doit nécessairement cesser un jour. Un jour.

Prenons néanmoins le temps qu’il faudra avant le clap de fin. Oui, Messieurs Dames d’ici et d’ailleurs, pour l’heure, pas question d’entracte, même si on aimerait bien ne pas partir en tournée. Quant au repos des guerriers, que le Ciel protège nos enfants, ce sera pour plus tard.

On espère juste que nos producteurs, qui parlent en ce moment même de cessez-le-feu, en sont, comme nous, convaincus. Ah, zut, ça y est ! On est encore bissés... Allez silence, pardon, sirène... on tourne !

 ■ Yaël Bensimhoun est professeur de français. Elle vit à Ashdod avec ses trois enfants.

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