Le Talmud pour tous

Peut-on être juif, laïque et engagé ? « Oui », répondent en chœur les élèves de BINA.

By BROOKE WEINBAUM
December 31, 2013 16:16
Les Israéliens laïques peuvent venir étudier le Talmud, la Torah et la littérature juive

P19 JFR 370. (photo credit: DR)

Accoler les mots « Yeshiva » et « laïque », cela peut sembler paradoxal de prime abord. Faire naître cette réalité en Israël est encore plus difficile à imaginer. C’est pourtant le pari fou de BINA !


Installé au sud de Tel-Aviv, à quelques pas de la gare routière centrale, le centre BINA conjugue pluralisme juif et action sociale.


Fondé suite à l’assassinat du Premier ministre Itzhak Rabin en 1995, il s’est donné pour mission de combler le fossé profond qui sépare les orthodoxes et non-orthodoxes en Israël.


Justice, paix et pluralisme : tels sont les mots d’ordre de l’orgnisation. Pour cela, elle propose un programme pour les étudiants en année sabbatique du monde entier (en général entre la fin des études secondaires et le début des études universitaires), un programme mékhina pour les Israéliens (un cours préparatoire avant l’armée), un programme MASA Tikoun Olam où les étudiants peuvent faire du volontariat pendant cinq mois, et enfin un programme postuniversitaire où les étudiants peuvent étudier et faire du volontariat en parallèle et un programme d’éducation pour adultes. En tout, le centre accueille quelque 500 participants chaque année.



L’âme de la nation


BINA signifie « sagesse ». C’est également l’acronyme hébreu de l’expression « atelier pour l’âme de la nation » (Beit le Nechamat Haam), employée par le poète Haïm Nahman Bialik, dont l’œuvre fait partie du cycle d’études du centre.


« Nous avons des sessions de Limoud [étude] collectives, et nous étudions le texte d’un artiste de rock moderne israélien, auteur d’une chanson ou d’un poème, en rapport avec les œuvres des premiers écrivains d’Israël, comme Bialik. Nous voulons montrer qu’il existe une nouvelle culture, laïque », explique Nir Braudo, récemment nommé directeur de la Yeshiva laïque de BINA.


L’un des membres fondateurs de BINA, Braudo a assuré en son sein la direction de l’initiative communautaire avant de partir pour San Francisco comme émissaire de l’Organisation sioniste mondiale puis de revenir à ses racines.


« Le travail que nous effectuons est à la fois basé sur un concept très nouveau et, en un certain sens, très ancien à la fois. Offrir la possibilité d’être un Juif laïque pratiquant, mais pas laïque au sens civil du terme, laïque du point de vue de l’identité juive définie par la nationalité, la culture – mais pas par la religion », souligne Braudo.


« Après avoir passé quelque temps au sein de la communauté juive américaine aux Etats-Unis, cela me semble d’autant plus important. Cela rejoint l’idée développée par l’auteur sioniste, Yosef Haim Brenner, qui déclarait : « Le judaïsme est ce que font les Juifs ». Or, si l’on observe ce que font les Juifs aujourd’hui, surtout aux Etats-Unis, on s’aperçoit que la majorité des Juifs ne sont pas religieux. Leurs parents et leurs grands-parents fréquentent encore des synagogues réformées et conservatives, mais les enfants sont laïques.


« Aussi, l’option que nous leur proposons est-elle tout à fait pertinente. Nous affirmons que l’on peut être juif, mais laïque. C’est une identité très forte et complètement liée à l’idée sioniste. »


« Il existe de nombreux jeunes juifs laïques aux Etats-Unis », ajoute le président de BINA, Eran Baruch. Ils sont juifs par leurs opinions, par leurs amis, par leurs études, par leurs comportements – mais la plupart d’entre eux ne vont pas à la synagogue. Pour eux, le judaïsme est complètement laïc. »


Et Braudo de raconter l’histoire de son grand-père, qui a quitté la Biélorussie pour participer au rêve sioniste et abandonné les coutumes de son pays, où l’on étudiait la Torah, pour fonder une « nouvelle entreprise juive » en Eretz Israël.


« Ils construisaient un nouvel état national. Le Talmud n’avait pas sa place dans leur vie. Ce n’était pas quelque chose d’important pour eux. Ils voulaient construire quelque chose de nouveau, alors ils ont dû détruire l’ancien. Parfois, il faut détruire d’abord pour construire une maison sur de nouvelles bases. C’est ce qu’ils prônaient et c’est ce qu’ils ont fait. »


« La maison est maintenant très solide, un Etat laïc et démocratique. Je vois notre rôle comme la construction du deuxième étage de cet édifice. Nous proposons à des Israéliens laïques de revenir étudier le Talmud, la Torah, la nouvelle culture israélienne, la littérature. Tout cela fait partie de notre bibliothèque juive ».



Etude et engagement social


Un des volets les plus importants du programme est non seulement d’étudier ce qu’est le Tikoun Olam (« la rectification du monde »), mais aussi de le mettre en pratique.


« Nous considérons la justice sociale comme partie intégrante de notre identité juive. Nous l’affirmons parce que nous pouvons en étudier ici, dans ces livres, de nombreux aspects. La Torah, le Talmud, les penseurs apparus par la suite : tous ont considéré la justice sociale, le désir d’être une lumière pour les nations (« Or lagoyim ») comme le cœur de leur identité juive.


« Nous avons volontairement choisi de ne pas nous établir dans le centre de Tel-Aviv, mais au contraire près de la gare centrale et des quartiers difficiles, de sorte que les étudiants peuvent facilement faire du bénévolat. Ils vivent ici et ils voient les pauvres, les orphelins, ils n’ont pas à faire travailler leur imagination. Ils sortent dehors et tout est sous leurs yeux. Ils peuvent essayer d’agir sur le terrain », insiste Braudo.


Baruch sait que les étudiants pratiquent le volontariat par militantisme. « On retrouve une grande dispute entre la Mishna et le Talmud sur le « maasseh » (l’action)… Rabbi Akiva affirme que le Talmud (l’étude) est supérieur à l’action (la pratique des commandements). L’étude est supérieure parce qu’elle mène à l’action. Mais je sais que toute étude ne mène pas forcément à l’action. Elle peut parfois empêcher les gens d’agir. C’est pourquoi nous avons situé la yeshiva dans un endroit où ils peuvent voir ce qu’il y a à faire. »


Cet emplacement ne rebute-il pas les étudiants venus de l’étranger ? Non, répond Braudo.


« Voir le côté dur, le côté réel d’une personne dans les moments sombres et difficiles : c’est cela, l’amour et l’amitié vrais. Ils tombent amoureux d’Israël, du vrai Israël. Cela les attache au pays. Certains feront leur aliya, d’autres vont s’inspirer de ce qu’ils font ici pour l’appliquer chez eux. On est dans l’amour authentique »


L’éducateur insiste à nouveau sur la solidarité. « Nous nous considérons comme responsables du peuple juif, où qu’il vive de par le monde. Les organisations juives ne s’intéressent pas à l’action sociale en général. Elles mettent l’accent sur l’étude, la prière. Nous pratiquons les deux à la fois parce qu’ils sont intrinsèquement liés. Le changement social, le militantisme et le Beit midrash (« salle d’étude ») : tout est lié »


Prochaine étape : trouver le partenaire approprié pour créer une autre Yeshiva en dehors d’Israël – peut-être aux Etats-Unis, voire en Europe.


BINA prévoit également d’impliquer d’autres communautés, à Tel-Aviv ou dans le reste du pays. Enfin, la yeshiva laïque souhaite mettre en place des programmes courts afin d’offrir à tous la possibilité d’étudier et de s’impliquer dans la société.


Pour en savoir plus sur BINA, consultez son site : www.bina.org.il/en



© Jerusalem Post Edition Française – Reproduction interdite



Related Content

February 11, 2018
Les nouveaux « judaïsants »

By DAN HUMMEL