Le Technion s’en va-t-en Chine

Un chef d’entreprise de Hong Kong s’associe à l’université israélienne pour stimuler l’innovation en Chine continentale.

By SHLOMO MAITAL
November 12, 2013 14:40
Le professeur Alon Wolf présente son robot serpent à Li Ka Shing et au président du Technion

P16 JFR 370. (photo credit: Assaf Shilo/Israel Sun)

Business attraction. Il y a une attirance palpable, magnétique, entre le milliardaire de Hong Kong à l’ascension sociale fulgurante, Li Ka Shing, et les entrepreneurs israéliens de high-tech. Le 29 septembre dernier, alors qu’un accord porteur d’avenir était signé entre l’institut technologique Technion-Israël de Haïfa et l’université chinoise de Shantou, dont le principal mécène est Li, cette attirance était ressentie par tous.


L’accord prévoit la création d’un institut de technologie Technion-Guangdong (le TGIT) à Shantou, avec une enveloppe de 130 millions de dollars de la Fondation de Li au Technion de Haïfa, le don le plus important que l’institut n’ait jamais reçu. Les coûts de construction du TGIT seront financés par la province de Guangdon et la municipalité de Shantou.


Shantou est une ville située sur la côte orientale de la Chine, à environ 500 km au nord-est de Hong Kong. La métropole de Shantou compte 14 millions d’habitants, soit près du double d’Israël.


Le TGIT verra le jour en 2014, avec l’arrivée de 40 étudiants chinois au Technion de Haïfa pendant


2 ans, pour étudier le génie civil et environnemental et l’informatique. Ils seront de retour en Chine pour l’inauguration du TGIT et du campus.


Peretz Lavie, président du Technion de Haïfa, souligne que la Fondation Li Ka Shing, la 2e au monde de par sa taille et ses activités, a étudié exhaustivement 70 universités avant de choisir le Technion israélien pour son institut de Shantou. Au TGIT, les cours seront donnés en anglais.


La crème du high-tech


Entre les discours d’usage, le département des relations publiques du Technion a organisé une petite exposition de start-up high-tech liées à l’établissement. Li a fait le tour de chacun des stands, les yeux brillants, interrogeant les entrepreneurs sur leurs inventions.


Le professeur de génie mécanique Alon Wolf a fait la démonstration de ses robots serpents, qui peuvent se frayer un passage dans les endroits exigus pour contribuer à des opérations de sauvetage, et recueillir des informations sur des sites inaccessibles ou dangereux dans une zone sinistrée.


Li a observé avec intérêt le paraplégique Radi Kaiuf monter un escalier, à l’aide du dispositif re-Walk d’Argo Medical Technologies, conçu par le Dr Amit Goffer, lui-même diplômé du Technion.


Le visiteur chinois a également écouté avec intérêt le professeur de génie mécanique Moshé Shoham lui expliquer comment, à l’aide du robot de Mazor Robotics, il est capable d’effectuer une opération délicate du dos, comme une réparation de scoliose sévère à 50 degrés (courbure rachidienne) d’une jeune Israélienne, afin qu’elle puisse reprendre les compétitions de saut en hauteur.


De Hong Kong à New York


La question se pose toutefois de savoir si le Technion n’est pas en train de se disperser. En 2011, le maire de New York, Michael Bloomberg, a annoncé que le Technion et l’université Cornell avaient conjointement remporté l’appel d’offres pour la construction d’une nouvelle université des sciences sur l’île de Roosevelt. Grâce au don de Li Ka Shing, le Technion, avec son corps enseignant d’à peine 630 membres, dont beaucoup sont sur le point de prendre leur retraite, contribue aujourd’hui à la construction de deux immenses instituts technologiques situés à 13 000 km de distance. A ces questions, la direction du Technion répond que seules de nouvelles recrues seront affectées à New York ou en Chine, et qu’aucun membre actuel du corps professoral ne sera transféré.


De plus, les deux entreprises sont extrêmement bien financées – notamment grâce à une récente subvention de la part d’Irwin Jacobs (fondateur de Qualcomm) et de son épouse, Joan, pour lancer l’institut d’Innovation Jacobs Technion Cornell à New York.


Quant à savoir si Israël doit vendre ou non ses compétences à l’étranger, le sujet est aujourd’hui âprement débattu. Il va de pair avec le débat sur la fuite des cerveaux, récemment relancé par l’attribution d’un prix Nobel à deux professeurs israéliens installés aux Etats-Unis.


De fait, l’Etat hébreu doit-il vraiment aider le géant chinois à innover, quand l’innovation est un de ses avantages concurrentiels clé ? Difficile de se montrer objectif dans un débat souvent passionné. Reste que l’on pourrait avancer 3 arguments. Tout d’abord, quand deux des plus brillants investisseurs du monde, Warren Buffett et Li Ka Shing, accordent un tel vote de confiance à Israël, les cautionnements qui en découlent sont précieux pour d’autres investisseurs potentiels et plus éloquents que tout autre argumentaire.


Ensuite, Israël possède une splendide imagination novatrice, mais n’a pas les moyens de hisser sa production au niveau des entreprises mondiales. La Chine possède cette capacité de production, mais a besoin d’imagination. Il s’agit d’une coopération idéale, pour un gain mutuel.


Enfin, Israël doit trouver les moyens de stimuler ses exportations vers la Chine, car le commerce entre les deux pays est plutôt à sens unique. Ainsi, en 2012, Israël a importé 5,3 milliards de dollars en biens et services de Chine continentale et 900 millions de dollars de Hong Kong (diamants mis à part), juste derrière les Etats-Unis, mais n’a exporté que 2,4 milliards de dollars vers la Chine, soit un déficit commercial de 3,8 milliards de dollars.


En revanche, les exportations israéliennes vers les Etats-Unis, le meilleur client d’Israël, ont atteint un montant de 10,8 milliards de dollars, contre seulement 8,6 milliards de dollars d’importations en provenance des Etats-Unis. Soit une très bonne nouvelle qu’on aurait envie d’étendre aux autres marchés.


Impatience et arrogance


Comment les exportateurs israéliens peuvent-ils donc développer le commerce avec la Chine ? Le Jerusalem Post a interrogé Yael Einav, à la tête d’YChina, société qui favorise le développement d’entreprises israéliennes en Chine. Selon elle, les trois principaux obstacles au succès des affaires en Chine sont l’impatience (les entreprises israéliennes recherchent trop souvent les gains rapides), un mauvais ciblage (des industries et marchés que le gouvernement chinois ne tient ni à promouvoir ni à renforcer), et l’arrogance israélienne alliée à l’ignorance de la culture chinoise. Et de conseiller à ses clients israéliens de bien se préparer pour comprendre en profondeur les besoins et les intérêts chinois. Se contenter d’agiter le drapeau israélien ne suffit pas. L’accord du TGIT a nécessité une patience infinie et a pris des années avant de parvenir à maturité. Ses prémices remontent à 1999, avec les premiers investissements de Li Ka Shing dans l’Etat juif.


Par ailleurs, ni Israël ni la Chine n’ont une bonne réputation en matière de protection de la propriété intellectuelle (PI). Tentant de passer du « Fabriqué en Chine » au « Inventé en Chine » – la raison d’être du TGIT – Pékin a récemment déclaré qu’elle occuperait une très bonne place au rang mondial en matière de protection et de gestion de la propriété intellectuelle d’ici 2020. La Chine, qui vient de créer sa propre PI, a donc tout intérêt à protéger ses propres innovations tout comme celles de ses partenaires.


Une légende des affaires


A 85 ans, Li paraît beaucoup plus jeune que son âge. Il est très calme, mais c’est un auditeur attentif, comme le souligne le professeur Dan Shechtman, prix Nobel de chimie en 2011, qui l’a rencontré au Technion. Ce n’est pas non plus un nouveau venu en Israël. En 1999, son entreprise, Hutchison Whampoa, prend le contrôle de la société israélienne de téléphonie portable Partner. Dix ans plus tard, il vend ses parts à Ilan Ben-Dov pour un bénéfice substantiel, juste avant que les profits en téléphonie ne s’effondrent, suite à l’ouverture du secteur à la nouvelle concurrence par l’ancien ministre des Communications Moshé Kahlon.


Par le biais de sa société d’investissement, Horizons Ventures, Li a investi dans plusieurs start-up israéliennes : Cortica (analyse du contenu de l’image), Wibbitz (résumés vidéo de texte), Hola (accélération de l’Internet), Magisto (montage vidéo) et Waze (navigation mobile).


Ce sont d’ailleurs les bénéfices que Li a réalisés lors de l’acquisition de Waze par Google pour 1,3 milliard de dollars qui auraient permis de financer sa donation majeure au Technion.


Li a cité la plus récente des sucess story israélienne lors de la cérémonie de signature à Tel-Aviv. La méthode de Waze – déjouer ensemble les problèmes de circulation – « peut nous montrer comment unir nos efforts et combiner les technologies afin de faire des progrès pour améliorer radicalement la vie des gens partout dans le monde. Je suis fier de jouer un rôle pour faire de cette vision une réalité. »


La vie de Li Ka Shing a de quoi inspirer tout entrepreneur. Il est né à Chiuchow, juste au nord de Shantou, en 1928. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, il fuit à Hong Kong avec sa famille. Son père va y mourir de la tuberculose, faute d’argent pour payer les soins médicaux. A 15 ans, Li soutient toute sa famille. Après avoir travaillé pour une entreprise de matières plastiques, il monte sa propre société, Cheung Kong Industries – une autre prononciation du fleuve Yangtze, choisi parce qu’il « regroupe d’innombrables ruisseaux et affluents » – et la transforme en une véritable entreprise de développement immobilier. Il investit plusieurs milliards de dollars dans l’immobilier à Hong Kong, à un moment où les propriétaires quittent le navire, dans la crainte d’une reprise chinoise imminente de la colonie britannique. Li sait alors instinctivement que les sagaces Chinois n’oseront pas tuer la poule aux œufs d’or de Hong Kong. L’histoire lui donnera raison.


Ses deux fils, Richard et Victor, le secondent dans ses entreprises et ses investissements. « En traitant ma fondation privée comme mon troisième fils, je peux lui allouer davantage d’actifs et lui permettre ainsi de bénéficier à plus de monde » dévoile-t-il.


Tsedaka et tikoun olam


Li a une explication simple pour ses accomplissements. « Le désir de réussite », explique-t-il, « doit être plus fort que la peur de l’échec ». Une qualité qu’il partage clairement avec les entrepreneurs israéliens. Sa fortune personnelle est  aujourd’hui estimée à plus de 31 milliards de dollars. Selon l’indice 2013 de Global Innovation, Hong Kong occupe la 7e place dans le monde et Israël se classe 14e. La Chine continentale est classée 35e. Il semble donc logique qu’un entrepreneur de Hong Kong unisse ses forces avec une université israélienne pour stimuler l’innovation de la Chine continentale.


Le dernier mot lui revient. « Un de mes mentors et ami juif très cher m’a un jour fait partager le sens des mots hébreux tsedaka et tikoun olam », explique-t-il. « Ces mots magnifiques englobent à la fois l’idée d’un engagement pour la justice, la charité et la volonté de faire de ce monde un monde meilleur. Aussi, si je pouvais influer sur le destin d’un coup de baguette magique, après mûre réflexion, mon souhait serait de donner les moyens aux décideurs de maximiser leur efficacité. Je voudrais les réunir dans de grands instituts comme le Technion et le nouveau campus du Technion qui sera bientôt construit à Shantou, avec le soutien du gouvernement du Guangdong et, en particulier, du gouverneur Zhu. J’observerais avec satisfaction comment la grâce de l’enseignement libère leur génie et leur potentiel… afin que les jeunes esprits les plus perspicaces d’Israël et de Chine puissent créer une série continue de solutions-révolutions. Et de relever les grands défis de l’humanité au XXIe siècle. »


L’auteur est chargé de recherche principal à l’Institut S. Neaman du Technion



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