Le voyage de Sharon en Argentine

« La viande argentine a une réputation universelle. Or, pendant tout mon séjour, on m’a servi du poulet ! »

By EPHRAIM TARI
January 21, 2014 16:55
Le Général Ariel Sharon en 1973

P10 JFR 370. (photo credit: REUTERS)

Cinq mois après avoir été nommé ambassadeur d’Israël en Argentine, j’ai accueilli lors d’une visite officielle à Buenos Aires, celui qui à l’époque était ministre de l’Industrie et du Commerce : Ariel Sharon. Me sont apparus à cette occasion quelques-uns des aspects généralement moins exposés de la personnalité de l’homme qui se trouvait encore à cette époque au cœur de la tempête déclenchée à l’occasion de la guerre du Liban. Avant de devenir vingt ans plus tard un incontestable homme d’Etat.



«Monsieur le ministre israélien de l’Industrie et du Commerce, au terme de votre visite si réussie en Argentine, et qui nous honore, auriez-vous une dernière remarque à formuler, ou vous reste-t-il un vœu à exprimer ?»



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Le secrétaire argentin au Commerce extérieur Ricardo Campero, qui préside l’assemblée, a posé la question avec la traditionnelle courtoisie officielle. Et Sharon de répondre, après un bref moment d’hésitation : « Monsieur le ministre, je viens de passer à Buenos Aires des journées inoubliables. Nous avons fait progresser considérablement les relations commerciales entre nos deux pays. Pourtant un élément continue à me faire défaut. La viande argentine a justement acquis une réputation universelle. Or, pendant tout mon séjour dans votre capitale, on m’a servi du poulet. »



Un premier moment de stupeur paralyse la vaste table de fonctionnaires des deux pays. Et puis, c’est l’éclat de rire général, entrecoupé de quelques applaudissements.



«Qu’à cela ne tienne, nous allons immédiatement remédier à cette lacune. Si vous le permettez. » Quelques minutes plus tard une longue colonne de voitures se dirige vers le Rio et s’arrête devant Los Anos Locos (Les Années folles), un restaurant populaire et mythique, servant avec générosité l’une des meilleures viandes d’Amérique du Sud. Pendant quelques heures, les exigences sécuritaires ou diététiques sont passées au second plan.



« Quelle abondance d’eau ! »



La scène se passe en novembre 1985. Sharon est alors ministre de l’Industrie et du Commerce dans le gouvernement d’union nationale présidé par Shimon Peres (qui sera remplacé à mi-terme, selon un accord préalable de « rotation », par Itzhak Shamir).



Ministre de la Défense dans le précédent gouvernement Begin, il avait été exclu de cette fonction, à la suite du rapport de la commission Kahan sur le drame de Sabra et Chatila, restant toutefois ministre sans portefeuille. Après les élections, il a hérité de l’Industrie et du Commerce, malgré l’opposition de certains.



Le voyage en Argentine, entre les 19 et 22 novembre, entrait pour Sharon dans le cadre de ses tâches ministérielles courantes. Charge de faire progresser les négociations sur des accords commerciaux bilatéraux avec l’Argentine, il s’acquitta de sa tâche avec succès.



Le gouvernement argentin, présidé à l’époque par le président Alfonsin, chef du bloc libéral, élu à la suite du renversement de la junte militaire, témoignait à l’égard de l’Etat d’Israël une attitude officiellement « équilibrée », toutefois influencée par les sympathies tiers-mondistes du ministre des Affaires étrangères Caputo, brillant intellectuel formé par les universités françaises et entretenant des relations privilégiées avec l’aile gauche de la SFIO. A l’opposé de l’antisémitisme traditionnel de la droite argentine et en particulier des forces armées, Alfonsin ressentait une réelle sympathie à l’égard de la communauté juive de l’Argentine. Il était sensible à son amour profond pour la patrie argentine. Par ailleurs, il se résignait, sans enthousiasme il est vrai, à l’attachement inébranlable que dans le même temps ses membres ressentaient à l’égard de l’Etat d’Israël. Nombre de Juifs avaient figuré parmi les compagnons de route les plus fidèles d’Alfonsin. Plusieurs d’entre eux étaient devenus ministres dans son gouvernement de l’époque (Grinspun aux Affaires économiques, Brodersohn aux Finances, Stubrine à l’Education, Sadowsky à la Recherche scientifique. Shubereff était recteur de l’université de Buenos Aires avec ses 300 000 étudiants)



Quant à Israël, Alfonsin admirait ses succès en matière de développement scientifique et agricole, dont il estimait que l’Argentine pourrait s’inspirer et tirer bénéfice. C’est pourquoi il avait accepté l’offre de Sharon pour conclure un pacte de coopération entre les deux pays.



Tout en manifestant à l’égard de la personne de Sharon et de son action passée au Liban, un enthousiasme limité, il n’en respecta pas moins à son égard les règles du très strict protocole argentin. Le ministre Israélien fut reçu notamment par le Vice-Président Martinez. Quant au Président lui-même, il mit à la disposition de l’hôte israélien son avion personnel pour lui permettre d’effectuer une visite d’un demi-jour aux chutes d’Iguaçu. Celui qui était également le berger du Néguev se trouva enthousiasmé non seulement par la splendeur du paysage, mais plus prosaïquement par les gigantesques quantités d’eau déversées par la somptueuse nature du site. A son épouse Lily, qui se tenait, comme en presque toutes circonstances à ses côtés, il fit alors cette confidence : « Quelle abondance d’eau ! C’est là sans doute la seule envie que j’éprouve à l’égard des Argentins ».



Le moment peut-être le plus fort, le plus singulier certes, de la visite de Sharon à Buenos Aires est lié lui aussi à la nature. Entre deux séances de négociations, Sharon fut invité à faire le tour de Buenos Aires, ville d’une beauté rare et d’une variété infinie : « le Paris de l’Amérique du Sud ».



Au cœur de la cité, dans un calme pastoral, entouré de verdure et de lumière se trouve le quartier de Recoleta. Son attraction principale, aux côtés des cafés et restaurants, des boutiques de luxe et des galeries d’art, est le cimetière exotique et précieux où se trouve le mausolée de Evita Péron, élevé au rang de monument national, que continuent de visiter quotidiennement, outre les touristes de passage, des foules d’Argentins de tous âges, rendant hommage à un passé contesté mais inoubliable. Mais en ce lieu l’attention de Sharon se concentra sur un arbre, au cœur d’une esplanade proche ; un arbre isolé, immense, gigantesque, massif, de la taille d’une maison, élevant au ciel des branches innombrables, chacune du volume d’un corps humain, plongeant au cœur de la terre des racines que l’on devine insondables. Sharon parut fasciné par cet arbre, en fit le tour à plusieurs reprises, le toucha, le retoucha, le caressa, puis se tint immobile devant lui, un long moment. Sans doute se produisit à ce moment un phénomène puissant d’identification entre l’homme et le tronc affrontant l’éternité.



Ce même soir Sharon demanda à ses officiers de sécurité de la ramener un bref instant à Recoleta, à son arbre. (Au cours d’un voyage ultérieur, passant quelques brèves heures à Buenos Aires, Sharon refera le même pèlerinage).

Boycotté par la communauté

Peu après, Sharon tint une conférence de presse difficile à l’ambassade d’Israël, un joyau architectural, qui quelques années plus tard, le 17 mars 1992, devait être détruite par un attentat terroriste. Singulièrement, c’est cette réunion qui s’avéra la plus problématique de tout le voyage.



La communauté juive d’Argentine, originaire en majorité de l’Europe de l’Est, comptait à cette époque entre 300 000 et 350 000 membres, dont près de 250 000 approximativement vivaient à Buenos Aires. Il s’agissait d’une communauté remarquablement organisée, avec des Institutions centrales (Amia et Dia) stables et reconnues, un réseau scolaire très important. Le mouvement sioniste y était dominant, réparti selon la clef et le modèle des partis politiques en Israël.



La plupart des positions de responsabilité étaient détenues par des membres affiliés au mouvement travailliste, sous ses appellations successives. L’annonce de l’arrivée de Sharon à Buenos Aires provoqua donc des remous considérables et la majorité des dirigeants décidèrent, rien de moins, de boycotter l’élu. Pour eux, il était non seulement le représentant d’un parti adverse, mais surtout le responsable de la guerre du Liban.



Rien n’y fit, ni l’argument que Sharon n’était pas l’envoyé d’un parti politique, mais celui du gouvernement d’Israël tout entier, ni qu’il était inconcevable que la communauté juive refusât d’honorer un ministre israélien officiellement invité par le président de l’Argentine. La Communauté manqua exploser ; les relations avec l’ambassade d’Israël furent en danger. Un compromis fut finalement élaboré. Une réception solennelle fut organisée en l’honneur d’Ariel Sharon, par l’Appel juif unifié (la « Kukha » dont le rôle au sein de la communauté juive d’Argentine était à l’époque essentiel) Y participèrent au premier rang les principaux dirigeants de la communauté ; de toutes les allégeances. Le charme du ministre fit le reste – et la soirée s’acheva en triomphe. u

Ephraïm Tari a été ambassadeur d’Israël en Argentine de 1985 à 1989.

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