Les Furies de Hitler

Selon la professeure d’histoire Wendy Lower, les femmes allemandes ont tenu dans la Shoah une place beaucoup plus importante qu’on a bien voulu l’admettre

By TIBOR KRAUSZ
April 30, 2014 12:56
p14, jfr370

hitler. (photo credit: Wikimedia Commons)

 
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 La jeune blonde au sourire coquet et au regard assassin s’appelle Irma Grese, mais les détenues donnaient divers surnoms à cette surveillante des camps de concentration d’Auschwitz et de Bergen-Belsen pendant la Seconde Guerre mondiale. « La belle bête », alias « la bête de Belsen » ou « la hyène d’Auschwitz », adorait fouetter sauvagement les prisonnières ou lancer sur elles ses chiens de garde. Toujours tirée à quatre épingles, maquillée et parfumée, cette actrice manquée déambulait à loisir parmi les prisonnières dépenaillées qu’elle regardait de haut et maltraitait avec un plaisir sadique. Elle a été exécutée en 1945 pour crimes contre l’humanité, à l’âge de 22 ans.
Ilse Koch, alias « la chienne de Buchenwald », est tout aussi célèbre. Epouse du commandant Karl-Otto Koch, cette libertine avait l’habitude d’explorer les camps d’extermination de Buchenwald et de Maidanek à la recherche de prisonniers tatoués. Les porteurs de tatouages étaient aussitôt exécutés, afin que l’on prélève la partie tatouée de leur peau. Pour en faire abat-jour, gants et autres sacs à main à son intention.

 Condamnée à la prison à perpétuité, elle se donnera la mort en 1967.
Bien d’autres femmes nazies ont prêté main-forte à leurs homologues masculins pour perpétrer le génocide. Maria Mandl, par exemple, alias « la bête féroce », commandante d’Auschwitz, a envoyé à la mort un nombre indéterminé de femmes et d’enfants. Il lui arrivait d’adopter des prisonniers juifs comme « animaux de compagnie », avant de les faire exécuter à leur tour. Alice Orlowski, gardienne à Auschwitz, lançait les enfants sur leur mère dans les chambres à gaz bondées avant de refermer soigneusement les portes. Dorothea Binz, gardienne en chef SS à Buchenwald, adorait torturer les prisonnières, fouettant l’une jusqu’à la mort, tuant l’autre à coups de hache.
Autant de femmes que l’on ne peut qualifier de « fragiles »

Des marginales sociopathes ?

 En réalité, toutes les Allemandes n’étaient pas aussi sanguinaires. Un nombre impressionnant d’hommes  ont perpétré les crimes de masse, mais les femmes sadiques, en revanche, étaient rares…
Telle est, du moins, l’opinion communément acceptée. Dans les récits populaires, les femmes allemandes apparaissent comme des victimes qui ont grandement souffert de la guerre : avec la douleur des séparations, d’abord, lorsqu’elles ont vu leurs maris et leurs fils partir au front, puis avec les viols et les pillages menés par les soldats de l’Armée rouge en maraude.
Cette image d’Epinal, Wendy Lower est loin de la cautionner. « Non, les Furies de Hitler n’étaient pas des marginales sociopathes », affirme-t-elle, lançant un pavé dans la mare. « Elles représentaient au contraire toute une génération d’Allemandes qui ont atteint l’âge adulte au moment de l’avènement du nazisme, dans les années 1930. Des femmes jeunes, endoctrinées et ambitieuses. »

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 Professeure d’histoire au McKenna College de Claremont, en Californie, et conseiller technique au musée-mémorial de la Shoah (Holocaust Memorial Museum) de Washington, Wendy Lower s’est penchée sur le cas de femmes peu connues, mais néanmoins complices ou auteures de crimes. Vingt années durant, elle s’est plongée dans les archives, examinant documents nazis et journaux intimes, lettres expédiées pendant la guerre et comptes rendus d’audience de procès tenus après celle-ci, afin de déterminer quelle a été l’action réelle des femmes allemandes pendant la guerre. Son ouvrage, intitulé « Hitler’s Furies », Les Furies de Hitler, qui traite des femmes envoyées dans les pays occupés par l’Allemagne nazie, est édifiant. Les femmes allemandes, affirme-t-elle, ont tenu dans la Shoah une place beaucoup plus importante qu’on a bien voulu l’admettre.

 Le livre fait voler en éclats bien des idées reçues, cultivées par les Allemandes elles-mêmes. Non, ces femmes n’ont pas toutes été les témoins passifs d’une guerre brutale et d’un génocide accomplis par des hommes, assène Lower. « Un tiers de la population féminine, soit 13 millions de femmes, s’est engagé activement dans une organisation ou une autre du parti nazi. »
Et parmi elles, plus d’un demi-million de jeunes femmes de moins de 30 ans se sont retrouvées dans l’Europe de l’Est occupée, de l’Ukraine à la Pologne, en passant par les pays Baltes, où les escadrons de la mort menaient leur sinistre besogne visant à débarrasser ces régions de toute présence juive et des autres « indésirables », afin de laisser place à une nouvelle population d’Aryens. A l’évidence, elles ne pouvaient ignorer la réalité quotidienne de ces exécutions en masse.

Portées volontaires

 « Les distances n’étaient pas très importantes entre les petites villes où ces femmes menaient leur vie quotidienne et les horreurs des ghettos, des camps ou des assassinats en nombre », indique Lower.
Tout cela, nous le savons depuis longtemps. Ce qui, en revanche, peut surprendre les non-spécialistes, c’est le nombre d’Allemandes qui, endoctrinées par l’idéologie raciale du régime, se sont portées volontaires pour participer au meurtre des Untermenschen (sous-hommes) et ont accompli leurs missions criminelles avec un empressement qui allait bien au-delà de ce qu’on attendait d’elles. Rejoignant les rangs des persécuteurs, des assassins bureaucrates et des bourreaux, on trouvait des maîtresses d’école, des infirmières, des assistantes sociales, des secrétaires et autres gestionnaires…

 Ce qui les motivait ? L’ambition professionnelle, un sens dénaturé du devoir, un espoir de gain personnel ou la recherche du plaisir, et parfois tout cela à la fois. Certaines avaient de l’éducation, d’autre moins. Certaines sortaient à peine de l’adolescence, d’autres étaient adultes depuis une dizaine d’années déjà et avaient elles-mêmes des enfants. Toutes possédaient un trait commun : l’absence de scrupules lorsqu’il s’agissait d’utiliser, d’exploiter et, parfois, de tuer des êtres humains qui se retrouvaient à leur merci.
Au premier rang en matière de zèle génocidaire, les 40 000 femmes travaillant comme auxiliaires dans les bureaux des SS, de la Gestapo et des administrations coloniales. Celles-là ont participé aux crimes de guerre, à la fois derrière leurs bureaux, en tant que secrétaires affectées à l’organisation des assassinats de masse et, moins souvent, sur le terrain comme bourreaux véritables. En compilant et en tapant à la machine les listes de Juifs et autres voués à l’élimination, beaucoup de ces administratrices « ont contribué au génocide d’une manière qui n’était pas très éloignée de l’acte d’appuyer sur la gâchette », estime l’historienne.

De façon plus subtile

 D’autres Allemandes sont allées encore plus loin en se chargeant d’apporter à manger et à boire aux soldats des Einsatzgruppen durant les longues heures qu’ils passaient aux exécutions en masse. Et elles ne manquaient pas de leur lancer des paroles d’encouragement… « Dans une petite ville de Lettonie, une jeune sténographe s’est distinguée en étant à la fois le boute-en-train du groupe et une excellente tireuse pour les exécutions en masse », raconte-t-elle. Quant aux épouses et maîtresses des SS, elles étaient pires encore, peut-être, car, « non contentes de réconforter leurs hommes quand ils rentraient après avoir accompli leurs odieuses missions, il leur arrivait d’aller elles aussi répandre le sang ».
A Lida, en Biélorussie, des femmes allemandes en manteau de fourrure accompagnaient les soldats, dans de romantiques parties de chasse hivernales au cours desquelles, en l’absence de gibier, on tirait sur les Juifs affectés aux travaux forcés dans la neige. A en croire les témoignages, les Allemands y prenaient un grand plaisir.
A la même époque, à Lviv, ville de l’Ukraine actuelle, l’épouse du commandant du camp de Janowska amusait ses invités en tirant sur des travailleurs juifs du deuxième étage de sa villa, avec sa petite fille à ses côtés.

 Outre ces quelques oisives, quantité de femmes ont servi le régime de façon plus subtile, mais non moins répugnante : les institutrices, qui endoctrinaient leurs élèves en leur inculquant l’idéologie de la supériorité raciale et sélectionnaient pour l’euthanasie les enfants d’un niveau insuffisant sur les plans racial, physique ou mental ; les infirmières, qui administraient à des patients confiants des injections létales dans le cadre de programmes d’euthanasie à grande échelle. Elles ont également emmené des enfants vers les chambres à gaz et servi d’assistantes pour d’abominables expériences médicales sur les prisonniers des camps.

La cruauté d’une secrétaire tortionnaire

Certaines femmes pouvaient certes s’effaroucher, en privé, devant des scènes de brutalité ou de crimes, mais elles étaient très nombreuses, en revanche, à ne pas manifester une once de compassion pour les Juifs maigres, puants et affamés qu’elles voyaient lors de leurs visites touristiques dans les ghettos. Une absence totale de sentiment qui transparaît dans les lettres que certaines adressent à leurs proches. « Partout dans les rues, on ne voit que de la vermine qui traîne sans but », écrit ainsi à son fiancé la fille d’un chef de district nazi au sujet du ghetto de Lodz, en Pologne. « Vois-tu, il est impossible d’éprouver la moindre sympathie pour ces gens-là… »

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 Johanna Altvater, une secrétaire qui s’est autoproclamée tortionnaire, ne ressentait à coup sûr aucune sympathie pour le petit garçon juif qu’elle a repéré en visitant le ghetto de Volodymyr-Volynsky, à la frontière ukrainienne, le 16 septembre 1942. « Elle l’a appelé en lui proposant un bonbon, puis l’a saisi par les jambes et lui a fracassé le crâne contre le mur du ghetto comme si elle secouait un tapis pour en ôter la poussière », raconte Lower. « Ensuite, elle a jeté le corps sans vie de l’enfant aux pieds de son père. »
Cette petite secrétaire a tué d’autres enfants après les avoir attirés de la même façon avec des bonbons. Elle introduisait le canon de son petit pistolet d’argent dans la bouche qu’ils ouvraient pour prendre le bonbon et tirait. Et pendant la liquidation du ghetto, elle s’est rendue à l’infirmerie et a saisi un par un les plus jeunes des enfants malades qui se trouvaient là pour les lancer par la fenêtre du troisième étage.

Le plaisir d’humilier

 Sous le IIIe Reich, les femmes se voyaient attribuer des rôles bien définis. On leur demandait d’être productives, au sens littéral du terme : des mères allemandes modèles, qui devaient servir la nation en produisant de petits aryens à la chaîne, comme du bétail, avec autant de régularité que le leur permettait leur corps. Mais lorsque la guerre a éclaté et que les hommes ont été appelés sur les champs de bataille, ce sont elles qui ont dû assurer la bonne marche de l’arrière en s’occupant de leur maison et de leurs enfants, mais aussi en labourant la terre ou en travaillant dans les usines.
Ce qui ne les a pas empêchées, pour beaucoup, de vouloir participer elles aussi à l’action…
Celles que l’on a envoyées dans l’Europe de l’Est occupée par les nazis se sont soudain trouvées libérées des règles sociales très strictes qui les reléguaient jusque-là au statut de passifs individus de second rang. Beaucoup ont profité de cette liberté toute neuve et des pouvoirs qu’elles avaient désormais : elles se sont mises à brutaliser des êtres humains qu’elles pouvaient désormais dominer, malmener et même tuer si elles en avaient envie. Armées de pistolets glissés dans leur ceinture, elles déambulaient avec arrogance, tenant parfois un fouet qu’elles faisaient claquer sur leurs victimes au gré de leur fantaisie.
Il apparaît clairement, à la lecture des exemples cités par Lower, que ces furies nazies étaient poussées par un mélange d’ambition professionnelle, d’enthousiasme naïf pour la « cause » nazie et de sadisme classique.

 Il faut savoir que les femmes ne sont pas immunisées contre la plus basique des émotions humaines : le plaisir d’humilier des êtres présentés comme inférieurs. A cet égard, les pays de l’Est offraient aux femmes allemandes maintes occasions de terroriser des foules de victimes impuissantes.
Faire partie de cette « race des maîtres » de Hitler leur conférait le droit de regarder de haut les Juifs et autres « sous-hommes », et beaucoup ne s’en privaient pas. Sans parler des profits financiers que certaines ont tirés en participant au pillage des biens des Juifs dépossédés et assassinés. Les Allemands avaient d’ailleurs inventé un mot pour évoquer cette vie hédoniste qu’ils menaient grâce à la confiscation des biens juifs, avec ce soudain pouvoir qui leur était conféré et la violence quotidienne qu’ils pouvaient exercer pour s’amuser ou se défouler. Cela s’appelait « Ostrausch », la ruée vers l’est…

Mortes en femmes libres

 Lower répugne à se lancer dans une tentative de psychanalyse des femmes bourreaux. Elle se contente de citer des études scientifiques prouvant que les femmes peuvent vite devenir violentes lorsqu’elles cherchent à imiter l’autorité masculine et gomment tout sentiment d’empathie pour les membres d’un groupe qu’elles jugent haïssable. Lower déplore que les femmes allemandes aient fait l’objet de si peu d’attention pour le rôle non négligeable qu’elles ont joué dans les crimes de guerre nazis.
Certes, les historiens de cette période, des hommes pour la plupart, ont parfois mentionné ce rôle, mais de façon anecdotique. Généralement, les femmes ont été traitées comme si elles étaient restées à la périphérie. Avec ses 200 pages d’un texte parfois décousu, épisodique et répétitif, « Hitler’s Furies » ne peut passer pour une étude exhaustive sur le sujet ni pour une œuvre fondamentale, mais il n’en reste pas moins un livre important qui mérite l’attention.

 Après la guerre, indique Lower, la plupart des femmes tortionnaires sont retournées en Allemagne reprendre une existence anonyme. En dehors d’une poignée de meurtrières de premier plan, exécutées ou condamnées à de lourdes peines de prison, les suspectes ont été traitées avec beaucoup d’indulgence et ont pu échapper au procès. Dans les mémoires qu’elles ont parfois écrits, dans les interviews qu’elles ont donnés et les dépositions qu’elles ont faites, elles ont gardé le silence sur leur passé durant la guerre, ont plaidé l’ignorance, usé de faux-fuyants, rationalisé leurs crimes, joué les victimes et blâmé tout le monde, sauf elles-mêmes. Et pour évoquer la Shoah, elles parlent de « cette chose juive de la guerre ».
Quant à Johanna Altvater, la sadique tueuse d’enfants qui souriait d’un air suffisant aux récits des témoins pendant son procès, elle a été acquittée en 1979 par un juge ouest-allemand en raison d’un prétendu manque de preuves. Elle est morte en 2003, à l’âge de 85 ans, en femme libre.
Révoltant ? Plus que cela. Les servantes du Führer, qui ont effectué pour celui-ci des tâches sanguinaires avec le plus grand zèle, n’ont jamais eu à répondre de leurs crimes. 

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