Les juifs, privilégiés de la société ?

Comment l’instruction a propulsé les juifs vers les professions les plus prestigieuses.

By SHLOMO MAITAL
September 2, 2013 19:55
Dans la salle des changes de la bourse du Diamant, à Ramat Gan.

p18 350. (photo credit: Reuters )

 
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Les jours qui précèdent le nouvel an juif 5774 ne sont pas seulement propices à l’introspection individuelle ; ils sont aussi l’occasion de poser sur nous-mêmes, en tant que nation, un regard scrutateur.




Lorsqu’il a été question de légiférer sur l’incorporation des harédim dans l’armée, une guerre virtuelle des cultures a éclaté entre laïcs et ultraorthodoxes. Vitriol, invectives et insultes ont fait irruption de part et d’autre. Le débat relatif au partage de la charge militaire a échauffé les esprits sans faire avancer les idées. « Parasites ! », criaient les laïcs. « Shmad ! » (persécution religieuse), rétorquaient les religieux.

J’ai découvert le livre The Chosen Few (Les quelques privilégiés), dans lequel Maristella Botticini et Zvi Eckstein retracent l’histoire économique du peuple juif. Non encore traduit en français, il porte un éclairage intéressant sur le débat, bien que l’analyse effectuée s’achève en 1492, date de l’exil des juifs d’Espagne. Publié en anglais, puis en hébreu par les Presses de l’université de Tel-Aviv, il a remporté aux Etats-Unis le prix national du livre juif 2012.

L’Israélien, l’Européen et l’économiste… 

Botticini enseigne l’économie à l’université Bocconi de Milan, en Italie ; Zvi Eckstein a été adjoint au gouverneur de la Banque d’Israël de 2006 à 2011 et pourrait devenir son prochain gouverneur. Il est actuellement doyen du département d’économie au centre d’enseignement interdisciplinaire de Herzliya. Le livre qu’ils signent ensemble offre une nouvelle perspective sur la façon dont les juifs sont devenus ce qu’ils sont.

« Pourquoi les juifs forment-ils une population urbaine de commerçants, de banquiers, d’avocats, de médecins et d’universitaires, pourquoi sont-ils les privilégiés de la société ? », se demandent les auteurs. « Pourquoi se sont-ils dispersés dans d’innombrables diasporas au fil de l’histoire du monde, vivant en minorité dans des villes et des villages à travers le globe pendant des millénaires ? » Nous avons pour la plupart une réponse à donner… « Un Israélien dirait : “Nous avons été persécutés et expulsés de notre pays, puis de beaucoup d’autres… Nous avons été une diaspora pendant près de 2000 ans après la destruction du Second Temple de Jérusalem” », écrivent-ils.

« L’Européen, lui, expliquerait que, dans l’Europe médiévale, les chrétiens n’avaient pas le droit de pratiquer l’usure, tandis que les juifs étaient exclus des métiers de l’artisanat et des confréries de marchands : les juifs étaient donc devenus prêteurs, banquiers et financiers par la force des choses… D’autre part, les nombreuses persécutions, les expulsions et les massacres ont contribué à leur dispersion.

« L’économiste, enfin, montrerait que les persécutions régulières dont les juifs ont été victimes les ont dissuadés d’investir dans du capital physique… Ils se sont donc rabattus sur le capital humain (l’éducation), qui est transportable et ne peut être confisqué. » Ces trois points de vue prennent en compte une théorie de l’histoire juive qui a été qualifiée de larmoyante, et qui affirme que les juifs sont ce qu’ils sont parce que les antisémites les ont haïs.

Les juifs, instruits et alphabétisés 

Toutefois, ajoutent Botticini et Eckstein, « aucune de ces trois théories classiques ne suffit. La véritable explication est ailleurs… La destruction du Second Temple, en l’an 70, a transformé le judaïsme, faisant de ce culte fondé sur les sacrifices rituels une religion qui exige de chaque juif qu’il lise et étudie la Torah en hébreu et qu’il envoie ses fils à l’école et à la synagogue pour qu’il fasse de même.

Dès lors, la force unificatrice du Temple a été remplacée par celle de la Torah. Chaque juif devait être instruit et connaître la Torah. En conséquence, les juifs étaient alphabétisés quand les autres ne l’étaient pas. Cela leur a donné un avantage certain dans l’économie commerciale, les techniques, le commerce, l’usure, la banque, la finance et la médecine. En outre, certains se sont dispersés volontairement en vue de trouver des opportunités professionnelles aux quatre coins du monde. » J’ai interviewé Botticini et Eckstein pour tenter de les faire aller plus loin encore dans leur postulat iconoclaste.

Est-ce vraiment l’instruction des juifs qui a créé ces privilégiés de la société ? N’est-ce pas plutôt le vaste réseau qu’ils forment à travers le monde qui leur a permis de bâtir leur richesse sur la banque ?

 « C’est parce qu’on est instruit que l’on a la capacité de créer des réseaux. Une fois que l’éducation est là, on choisit des métiers dans lesquels elle sera utile, comme le commerce et la finance. Puis on devient mobile, on se déplace pour pouvoir gagner sa vie. En bougeant ainsi, et parce qu’on est instruit, on commence à développer des réseaux. Comme les enfants et les adultes juifs ont appris à lire la Torah en hébreu, ils sont aussi capables de lire d’autres textes, comme des lettres ou des contrats. Ainsi, l’éducation religieuse leur permet-elle d’acquérir une instruction plus générale.

« Durant la période que nous avons étudiée, de l’an 70 à 1492, les juifs ont appris de nombreuses langues locales : l’araméen, le grec, le latin, l’arabe, l’espagnol et l’allemand. Leur éducation et leur capacité d’apprentissage les ont poussés à se déplacer… puis, par la force des choses, à créer des relations avec les juifs d’autres lieux… ce qui est très précieux lorsqu’on fait du commerce ou de la finance. » 

La confiance, force de loi 

Un élément supplémentaire a donné toute sa valeur à ce réseau juif : l’éthique, liée à l’étude de la Torah. Les gens se fiaient aux juifs, ils leur confiaient leur argent parce qu’ils les savaient honnêtes, ancrés dans un code de lois très fort.

Cet élément reprend tout son sens de nos jours, dans ce monde post-crise, où le commun des mortels a perdu sa confiance dans les banques, où les établissements bancaires ne se fient plus aux autres établissements bancaires et où les citoyens n’ont plus confiance en leur gouvernement, qui se sert de l’argent du contribuable pour soutenir les banques et les grosses fortunes. N’est-ce pas la confiance, plutôt que le capital, qui a toujours importé pour la finance mondiale, hier comme aujourd’hui ? 

« Il y a de nombreux siècles, en effet, les juifs possédaient toute une série d’institutions destinées à faire appliquer les contrats : un code de lois écrites, le Talmud, des tribunaux rabbiniques, une responsa rabbinique écrite qui aidait à régler les controverses juridiques que le Talmud n’avait pas prévues… Or les valeurs, l’éthique et les codes de lois constituaient des piliers importants du fonctionnement des marchés. Peut-être faut-il blâmer les économistes et les historiens de l’économie de n’avoir pas transmis ce message au grand public avec suffisamment de force et de clarté. » 

Je travaille au Technion, institut israélien de technologie, qui a été fondé en 1912 par Martin Buber et Chaïm Weizman, parce que les juifs n’avaient pas accès à l’enseignement des techniques en Russie. Cela ne va-t-il pas dans le sens de la « théorie de la persécution » ? 

« Nous ne nions pas les nombreuses exclusions, les interdits et les persécutions dont ont été victimes les juifs tout au long de leur histoire. Certaines restrictions leur ont en effet été imposées dans notre époque moderne, mais pas durant la période que nous avons étudiée, qui s’étend de 70 à 1492. Dès lors, ces restrictions ne peuvent expliquer pourquoi les juifs ont délaissé l’agriculture pour lui préférer le commerce, la finance, la médecine, etc. Il est évident qu’un ou plusieurs autres facteurs sont intervenus. » 

Cette question des « privilégiés de la société » peut éclairer le débat houleux qui entoure l’enrôlement des Harédim dans l’armée. A l’appui de cette opinion, je vous rapporterai ici deux expériences personnelles.

L’énorme gâchis des cerveaux des Harédim 

Il y a de nombreuses années, alors que j’étais nouvel immigrant et que je travaillais comme maître de conférences à l’université de Tel-Aviv, j’ai reçu dans mon bureau la visite d’un jeune harédi du nom de Dov. Ce dernier, qui étudiait jour et nuit dans une yeshiva d’élite, prenait en outre, par intérêt personnel, des cours par correspondance en vue de décrocher une licence d’économie d’une université britannique. Il était venu me demander une explication sur une théorie économique.

Ses rabbins, bien sûr, ignoraient tout de sa démarche : ces études qu’il faisait étaient du bitoul Torah (il gâchait un temps qu’il aurait pu consacrer à la Torah). Le cours par correspondance qu’il suivait était difficile, mais Dov y consacrait tout son temps libre et il maîtrisait son sujet. Pour lui, l’économie était un jeu d’enfant, comparée aux complexités du Talmud. Depuis cette rencontre, je ne peux m’empêcher de regretter l’énorme gâchis de cerveaux chez ces Harédim qui ne s’intéressent à rien d’autre qu’à la Torah et au Talmud. Tout au long de l’histoire, les juifs ont certes étudié la Torah, mais ils avaient aussi un métier. C’est d’ailleurs encore le cas en diaspora. Alors pourquoi pas en Israël, où le chemin qui mène à une profession et à un travail productif réclame un passage par le service militaire, ou par une forme ou une autre de service civil ?

Ma seconde anecdote, qui date d’il y a deux ans, concerne un certain Aharon, que j’ai interviewé alors qu’il terminait une licence d’ingénierie civile au Technion. Né à Bné Brak dans une famille ultraorthodoxe de 12 enfants, il avait fréquenté une yeshiva, où l’on ne lui enseignait ni les mathématiques ni les sciences et où il étudiait 11 heures par jour. A l’âge de 25 ans, marié avec deux enfants et un troisième en route, il avait quitté cette yeshiva pour suivre un cours de préparation au Technion.

La première fois que le professeur avait écrit une équation au tableau, il lui avait demandé : « Qu’est-ce que c’est, ce signe avec les deux lignes ? » C’était un x ! Aharon a vite compris qu’il devait aborder les mathématiques de la même façon que le Talmud. Et c’est ce qu’il a fait avec succès.

Tout en suivant ses cours, Aharon travaillait dans une hevra kadisha (société de pompes funèbres) pour nourrir sa famille. Il envisage aujourd’hui d’entamer un deuxième cycle universitaire.

Différences de trajectoires 

Les Harédim ont raison. Si nous, les juifs, sommes ce que nous sommes, c’est parce que nous avons étudié la Torah et le Talmud, comme le montre le livre The Chosen Few. Il s’agit là d’une valeur fondamentale qui ne doit être ni sous-estimée ni négligée. Continuons à la valoriser et à la renforcer.

Parallèlement, les Israéliens laïcs ont tout aussi raison. A aucun moment de l’histoire juive, on n’a vu l’ensemble des pratiquants rester assis toute la journée à étudier la Torah. Seule une infime poignée y a consacré sa vie entière. Décidons donc de sélectionner cette poignée d’érudits avec le même soin que nous mettons à nommer nos professeurs de philosophie ou de littérature. Mais que tous les autres, sans renoncer à l’étude religieuse, travaillent de façon productive et défendent leur famille et leur pays.

Votre prochain livre, qui sera une suite du premier, s’appellera The Chosen Many. De quoi parlera-t-il ? « Il s’attachera à expliquer les différences de trajectoires entre Ashkénazes et Séfarades après l’expulsion des juifs d’Espagne, en 1492-97. En 1492, il y avait dans le monde environ 500 000 Ashkénazes et 500 000 Séfarades. 450 ans plus tard, il y a 14,3 millions d’Ashkénazes et seulement 2,2 millions de Séfarades.

Pourquoi ? Pourquoi n’y a-t-il presque pas eu de migrations de juifs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord vers les Etats-Unis, le Canada ou l’Amérique du Sud ? Pourquoi l’émigration juive d’Europe centrale et d’Europe orientale s’est-elle accélérée à la fin du XIXe siècle, et pas plus tôt ? Pourquoi les juifs ont-ils joué un rôle clé dans le commerce et la finance dès le XVIIe et jusqu’au XIXe siècle, mais n’ont-ils que très modestement contribué à la Révolution scientifique et à la Révolution industrielle ? Voilà des questions fascinantes auxquelles nous espérons trouver les réponses avec The Chosen Many ».

Histoires de famille 

Je prends mon courage à deux mains pour poser à Maristella une question qui me brûle les lèvres : « Etes-vous juive ? » « Non, mais trois choses m’ont rapprochée du judaïsme, du peuple juif et d’Israël. D’abord, quand j’avais six ans, mes parents, qui étaient de simples ouvriers tous les deux, m’ont offert une encyclopédie illustrée pour enfants. Grâce à elle, j’ai appris qu’il existait beaucoup de choses au-delà des limites de la petite ville où nous habitions, j’ai lu des histoires de gens qui avaient vécu plusieurs siècles avant moi. C’est l’une des nombreuses raisons qui a fait naître mon admiration pour les juifs : savoir qu’il y a deux mille ans, ce peuple encourageait déjà l’apprentissage et l’étude pour tous.

La deuxième chose, c’est mon nom : Maristella est l’équivalent italien du latin Stella Maris (étoile de mer), un prénom très répandu chez les femmes juives italiennes au Moyen Age. Qui sait, j’ai peut-être, parmi mes ancêtres, une arrière-arrière-arrière-arrière-grand-mère qui s’appelait Stella ? Troisièmement, j’ai croisé presque par hasard le chemin des juifs et de l’histoire juive lorsque j’étais en troisième cycle à l’université de Boston. J’ai ainsi rencontré Zvika (Eckstein) et nous avons commencé à parler de la recherche, et là, c’était parti ! Zvika est un chercheur hors pair et un merveilleux coauteur. Nos deux familles sont en outre liées par une véritable amitié. » Botticini et Eckstein me soumettent alors un problème inquiétant : « Aux Etats-Unis, 80 % des juifs possèdent un diplôme universitaire. En Israël, ils ne sont même pas 40 % à avoir suivi des études supérieures. Ce fossé peut-il persister ? Et notre théorie tient-elle la route face au succès exceptionnel que rencontre le high-tech israélien ? » 

J’ai repensé à l’histoire de ma propre famille. Certes mes grands-parents et mes parents ont fui les pogroms et la pauvreté. Mais ils sont allés au Canada, parce que le Canada avait besoin d’eux, de leur énergie, de leur honnêteté, de leur zèle au travail et de leurs hautes aspirations. Quant à moi, j’ai été attiré par Israël en partie parce qu’en 1967, Israël avait besoin d’économistes pour enseigner dans la toute nouvelle université de Tel-Aviv. C’était un peu pour cette raison, d’ailleurs, que j’avais choisi l’économie, après une conversation avec le père fondateur de l’économie israélienne, Don Patinkin. Alors serais-je, tout comme mes ancêtres, un argument à l’appui des théories de The Chosen Few?

 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


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