Les liquidateurs de Tchernobyl méritent mieux

Le 26 avril 1986, l’un des réacteurs d’une centrale nucléaire ukrainienne explosait. Une grande partie des nettoyeurs envoyés sur place pour sécuriser la zone de la catastrophe sont décédés. Mais certains, installés en Israël, vivent encore et se battent pour les droits des handicapés.

By TAL ARIEL AMIR
July 17, 2013 11:09
Ilya Chaïmov : ce n'est pas drôle d'être handicapé.

P15 JFR 370. (photo credit: Avec l'aimable autorisation d'Asaf Klieger)


Iliya Chaïmov n’a rien oublié de l’impression étrange qu’il a éprouvée à sa descente du bus près du réacteur n° 4 de Tchernobyl. Il se souvient que ses cheveux pourtant épais se sont mis à voler dans la très légère brise saturée de radiations, comme s’il se trouvait au coeur d’un ouragan. A cet instant, il a compris qu’une avalanche de radiations radioactives était en train de pénétrer son corps par tous les pores, et de détruire ses cellules.

Chaïmov a 63 ans aujourd’hui, et il fait partie des 200 000 « liquidateurs de Tchernobyl », 200 000 personnes qui ont été contraintes de lutter contre l’incendie qui ravageait le réacteur nucléaire, puis de construire un dôme d’acier et de béton pour le recouvrir, afin d’empêcher les fuites radioactives.

En matière de radioactivité, l’intensité de cette catastrophe équivalait à 250 fois celles d’Hiroshima et Nagasaki réunies.

Chaïmov était alors officier de réserve et il n’a pas pu se dérober à cet ordre. Comme un condamné à mort, il est monté dans le bus qui le conduisait au réacteur pour aller participer au pompage du liquide radioactif.

Tchernobyl, le plus important désastre écologique du XXe siècle, a transformé ce jeune et robuste officier en un individu qui n’est plus que l’ombre d’un être humain. Le niveau de radiation incroyablement élevé auquel il a été soumis durant six mois de travail sur le réacteur a déformé toute son ossature et le confine désormais dans un fauteuil roulant. Il ne lui reste plus que l’usage de sa main droite.

Chaïmov a fait son aliya il y a 15 ans. Il est l’un des 1 300 liquidateurs vivant en Israël, écrasés par le poids financier des traitements médicaux et du handicap. La plupart ont quitté l’Union Soviétique dans les années 1990, renonçant par là même à des avantages et à de généreuses allocations qui leur étaient dues en tant que liquidateurs, selon la législation soviétique. Ils rêvaient de vivre en Juifs dans un Etat juif et se sont rendu compte qu’en fait, ils étaient pratiquement invisibles dans la société israélienne.

Au cours de la première décennie du XXIe siècle, la Knesset a reconnu la contribution des liquidateurs à l’humanité et leur a attribué une subvention annuelle de 5 000 shekels, moins que ce qu’ils auraient perçu chaque mois en restant en Union Soviétique. Pour ces personnes qui souffrent de maladies graves, dont certaines ne sont même pas encore répertoriées par la communauté médicale d’Israël, cela ne suffit pas pour survivre.

Des vies qui ne valent rien 

Récemment, une association israélienne appelée Pacte des liquidateurs de Tchernobyl a pris l’affaire en main : elle lutte pour réclamer davantage d’argent à l’Etat et faire connaître au public le calvaire enduré par ces hommes. « Il est important qu’Israël nous aide et nous donne ce qui nous revient de droit », affirme Alexander Klantariski, président de cette association. « L’Etat doit accroître les fonds qu’il alloue actuellement à notre association. Chaque année, les allocations versées aux liquidateurs de Tchernobyl correspondent au montant de deux mois de médicaments.

Nous avons besoin d’aide dans notre combat administratif contre la Russie et l’Ukraine, qui nous ont envoyés nettoyer la zone. Nous avons sacrifié nos corps et notre santé pour que les gens puissent continuer à vivre sans danger. Tant que nous étions là-bas, nous recevions des allocations faramineuses, mais dès l’instant où nous avons fait notre aliya, ces droits nous ont été retirés. Aujourd’hui, beaucoup d’anciens liquidateurs meurent littéralement de faim et n’ont bien sûr pas les moyens de prendre des avocats. Et aucun d’entre nous ne s’y connaît en droit international.

Nous avons fait notre aliya par sionisme, mais ici, nous nous retrouvons marginalisés. Même les compagnies d’assurances refusent d’assurer les liquidateurs de Tchernobyl.

Comprenez-vous la signification de cela ? En fait, nos vies ne valent rien ! » Le mois dernier, au cours de la Conférence annuelle des liquidateurs, Klantariski a contacté le député Yesh Atid Yoël Razbozov, qui préside la commission de la Knesset sur l’immigration, l’intégration et les affaires de la diaspora. Il lui a demandé d’introduire un amendement à la loi concernant les personnes qui ont aidé à neutraliser les retombées de la catastrophe de Tchernobyl.

Razbozov a relevé le défi, mais il choisit ses mots avec soin : « Certes, Israël a versé aux liquidateurs de Tchernobyl une pension et des allocations, mais certaines choses n’ont pas été menées comme il fallait. Par exemple, les versements de la sécurité sociale ont été suspendus durant les mois où ils ont reçu de l’argent du fonds spécial », déclare-t-il. « Je vais examiner leurs revendications et nous verrons comment faire pour améliorer leurs conditions de vie. » Klantariski, 72 ans, salue cette initiative et affirme que le député a déjà contribué à procurer aux liquidateurs l’aide dont ils ont besoin. « Plus de 1 800 de ces personnes courageuses vivent en Israël, et leur taux de mortalité se situe nettement au-dessus de la moyenne nationale. Il est sans doute plus simple pour le gouvernement d’ignorer le problème, sachant que chaque année qui passe, le nombre de demandeurs diminue ! » 

Des hommes envoyés à la mort 

Survenue le 26 avril 1986 aux petites heures du jour, la catastrophe de Tchernobyl est considérée comme le pire accident nucléaire de l’histoire. Ce jour-là, une expérience est menée dans le réacteur n° 4. Tout à coup, une surtension inattendue fait grimper considérablement la température, créant dix fois le montant d’énergie ordinairement produit.

L’une des cuves du réacteur est rompue et plusieurs explosions de vapeur se succèdent. A la suite d’erreurs de calcul et d’un non-respect des procédures, les barres de combustible nucléaire fondent et la pression de la vapeur entraîne une explosion qui détruit la dalle de béton recouvrant le réacteur.

Les retombées radioactives, 30 fois supérieures à celles d’une bombe atomique normale, s’étendront sur une zone immense et pollueront Tchernobyl, Pripyat et Kiev, ainsi que les fleuves voisins, d’où est pompée l’eau potable de ces villes.

Aujourd’hui encore, soit 27 ans après l’accident, une large zone autour des réacteurs reste contaminée par la radioactivité.

Au départ, l’Union Soviétique tente de cacher le désastre. Elle n’annule même pas le défilé du 1er mai, auquel participent des dizaines de milliers d’enfants et d’adultes. Ce ne sera que deux semaines plus tard, après que la Suède aura relevé des niveaux de radiation extrêmement élevés sur son sol, que le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev admettra, contraint et forcé, qu’un accident très grave est survenu.

La construction d’un gigantesque sarcophage de béton, érigé pour enfermer le réacteur, dure plusieurs mois. En attendant, on recouvre le site de fer et autres métaux pour empêcher les matériaux radioactifs de s’échapper dans l’air. On ajoute ensuite des dalles de béton de 1,80 mètre d’épaisseur.

Toutes ces tâches sont accomplies par les militaires, les forces de sécurité et des bénévoles, que l’on fait travailler sans protections suffisantes.

« Savez-vous combien de gens sont morts là-bas ? » interroge Chaïmov. « L’Union Soviétique nous a envoyés en sachant très bien qu’aucun de nous n’en sortirait indemne ! J’ai vu de mes yeux des gens recevoir l’ordre de se rendre dans les endroits du réacteur où le niveau de radiation était le plus puissant. J’ai parlé à l’un de ces hommes juste avant qu’il n’y aille. Une demi-heure après, il gisait sur le sol, mort, avec le sang qui jaillissait de ses oreilles et de sa bouche… » 

Juste un uniforme militaire 

Chaïmov vient d’Ouzbékistan. Lorsqu’il est appelé sur le site de l’accident, il est âgé de 37 ans et a deux enfants en bas âge. Avec des compagnons de travail, il parcourt en train la longue distance qui le sépare de Tchernobyl, puis des bus recouverts d’une protection métallique viennent les chercher à la gare.

« Quand les portes du bus se sont ouvertes, j’ai vu que nous étions à l’intérieur du réacteur n° 3. Seul un mur nous séparait du n° 4 », se souvient-il. « En fait, je ne voyais autour de moi que des murs de 8 mètres de haut.

« La première chose que j’ai sentie, c’est l’électricité dans l’air. Tous les poils de mon corps se hérissaient. Au bout de quelques jours, j’ai aussi eu un drôle de goût dans la bouche, comme si j’avais mangé du fer. Mais à part ça, on ne sent pas les radiations, parce qu’elles n’ont pas d’odeur. Mon travail consistait à construire des machines et des pompes pour pomper l’eau radioactive. Ils avaient peur que cette eau ne s’infiltre dans le sol et aille contaminer les fleuves voisins, le Pripyat et le Dnieper, d’où venait l’eau potable. » Il se met à rire quand on lui demande quel genre de protection il portait pour cela : « Vous plaisantez ? J’avais juste mon uniforme militaire ! En vérité, je ne pensais à rien, je ne réfléchissais pas aux risques, je n’avais pas vraiment peur : je n’en avais pas le temps. Nous étions nés en Union Soviétique, où on nous avait toujours appris à obéir aux ordres. Il valait mieux ne pas poser de questions. Même à Tchernobyl, nous nous contentions d’agir comme des robots.

De toute façon, même si l’un de nous avait songé à s’enfuir, c’était impossible, avec les soldats en armes postés tout autour du site… « J’ai commencé à avoir peur quand j’ai ressenti les premiers maux de tête. J’étais sûr qu’ils étaient provoqués par les radiations et que j’allais finir par tomber malade. En février, soit 6 mois après mon arrivée, j’ai fait une crise d’épilepsie.

On m’a hospitalisé à Kiev et les médecins ont constaté que mes veines étaient remplies de substances radioactives.

Il était évident que j’allais avoir un cancer. Du coup, on a remplacé presque tout mon sang. J’ai pensé ensuite que j’étais guéri, mais les médecins m’ont dit que je ne vivrais pas au-delà des années 1990. En entendant ça, j’ai réuni ma famille et j’ai décidé de faire mon aliya. » 

Seul, devant la télévision 

Une fois en Israël, Chaïmov divorce, puis rencontre Rima, qui est encore sa femme aujourd’hui. Médecin à Moscou, Rima s’occupe en Israël de personnes âgées malades. « J’étais sûr que les radiations n’auraient pas d’effets sur moi », confie Chaïmov dans un soupir. « Pendant des années, j’ai travaillé en Israël comme conducteur de grues et ramené un salaire décent. Mais ensuite, j’ai commencé à éprouver des douleurs terribles dans les jambes. Je suis resté 4 mois à l’hôpital, j’ai été soumis à des dizaines d’examens. Puis les médecins m’ont expliqué qu’en raison des radiations, mes vertèbres étaient en train de subir une mutation et de pousser vers l’intérieur. Comme nous ignorions comment je réagirais à la chirurgie, nous avons décidé d’attendre, malgré l’évidente dégénérescence de ma colonne vertébrale. Je savais déjà que ces problèmes osseux étaient liés à la radiation. Quand j’ai commencé à utiliser une canne pour marcher, j’ai été licencié. Cela fait 15 ans que je ne travaille plus. » Chaïmov vit aujourd’hui en location à Or Akiva. Sa maison est extrêmement encombrée et trop petite pour ses quatre habitants. Rima travaille, elle fait des heures supplémentaires pour nourrir la famille et les deux enfants sont à l’école jusqu’à 16 heures. Chaïmov passe donc seul le plus clair de son temps. Comme il ne peut se déplacer sans aide, il reste assis sur son vieux fauteuil électronique à suivre des concerts à la télévision.

Chaïmov est l’un des liquidateurs de Tchernobyl les plus gravement touchés. Voilà des années qu’il ne peut plus s’allonger sur un lit. La nuit, Rima dort à côté de son fauteuil.

Elle s’occupe de Chaïmov, l’aide à utiliser un levier électrique qui lui permet de se doucher. Lui administre des analgésiques et lui masse les jambes, qui ont enflé dans des proportions démesurées en raison d’un grave oedème des pieds.

5 000 shekels par an 

« Parfois, j’ai l’impression que personne ne sait que nous sommes là », soupire Chaïmov. « Bien sûr, je reçois des compensations de la sécurité sociale, ainsi que l’allocation versée aux handicapés, mais cela ne suffit pas. En fait, il y a 30 ans, j’ai commis une erreur en acceptant un prêt de 30 000 shekels. J’ai réussi à en rembourser la moitié, puis j’ai dû arrêter de travailler. Maintenant, le montant que je dois atteint 1 million de shekels ! Il y a 3 ans, la banque a gelé mon compte et a saisi ma voiture, qui était spécialement conçue pour mon handicap. Depuis, je reste toute la journée à la maison. J’ai l’impression de vivre en prison.

« Je suis incapable de m’occuper de toutes les formalités administratives. En fait, nous ne faisons que nous efforcer de survivre. Ces dernières semaines, nous avions à peine assez d’argent pour manger. Et si nous ne sommes pas morts de faim, c’est seulement grâce à notre maire, Simcha Yosipov.

Comment voulez-vous que je trouve de l’argent pour payer un avocat, si toute ma pension part en médicaments ? « La Knesset doit absolument amender la loi et nous verser davantage que ces 5 000 shekels par an. On devrait aussi nous aider dans nos poursuites judiciaires contre la Russie et l’Ukraine. Ces pays ne peuvent pas se défiler et fuir leurs responsabilités sous prétexte que nous avons fait notre aliya en Israël ! » Toutefois, il n’a guère d’espoir. Adoptée en 2001, soit dix ans après l’arrivée d’un groupe de liquidateurs en Israël, la loi censée venir en aide aux liquidateurs de Tchernobyl, née d’une initiative de l’ex-député Youri Stern, a été amendée en 2007. L’allocation annuelle est alors passée à 5 000 shekels, qui venaient s’ajouter à une aide pour le logement et les médicaments.

L’association réclame actuellement un autre amendement pour augmenter cette allocation de 60 %. L’homme d’affaires Danny Gachtman, ancien diplomate, dirige bénévolement ce de convaincre les députés de la Knesset.

Le plus dur ? Le soleil 

« Je vis en Israël depuis 1990 », raconte Klantariski, du Pacte des liquidateurs de Tchernobyl. « En venant ici, j’ai renoncé à une vie dans laquelle je jouissais d’avantages considérables qui me permettaient de vivre comme si je gagnais 2 500 dollars par mois. J’étais payé par l’Etat pour ne pas travailler. Et j’étais sûr qu’en Israël, on prendrait soin de moi et que l’on comprendrait la contribution considérable que nous avons prise à l’histoire mondiale. Mais très vite, j’ai vu que cela allait être très difficile pour nous, et j’ai donc constitué une association à but non lucratif pour permettre à tous les liquidateurs de s’unir.

« Seulement, le résultat est très décevant. J’étais sûr que les gens auraient de la compassion pour nous. Que même s’ils ne nous donnaient pas d’argent, ils nous aideraient dans notre bataille juridique. Pour que nous puissions intenter notre procès à la Russie. » « En fait, je me sens insulté. Personne ne veut de moi ici… » « Si nous ne recevons pas l’aide dont nous avons besoin, nous descendrons dans la rue et nous manifesterons devant la maison du ministre des Finances Yaïr Lapid. » « Parfois, je regrette d’avoir fait mon aliya. Si je retournais en Russie, je recevrais de nouveau mes allocations. Ici, je n’ai pas de retraite, parce que je n’ai pas assez travaillé, et l’argent que me verse l’assurance sociale israélienne ne couvre que l’achat de mes médicaments.

« Quand je n’ai plus assez d’argent, je ne prends pas mon traitement. » Klantariski travaillait comme ingénieur en chef dans une entreprise de construction dépendant du ministère des Affaires nucléaires de Russie. Il se souvient du moment précis où il a appris qu’il y avait eu une explosion. Aussitôt, il a compris l’ampleur de la catastrophe.

Lui aussi a passé six mois à proximité du réacteur. Il était chargé de construire le sarcophage qui devait entourer les débris. Il connaissait les conséquences d’une exposition aussi massive et savait que nul ne pouvait y échapper.

Quand il a commencé à éprouver des douleurs au ventre, il a compris qu’il devait cesser de travailler sur le réacteur.

Son hospitalisation a duré plus d’un mois, au cours duquel les médecins se sont efforcés de faire cesser les saignements de l’estomac. Huit mois plus tard, ses dents et ses cheveux sont tombés et on lui a diagnostiqué une arythmie cardiaque.

Aujourd’hui, Klantariski est allergique à presque tous les aliments, en raison de ses nombreux ulcères. En outre, les radiations lui ont provoqué une déformation du coude. Mais le plus dur pour lui, en Israël, c’est le soleil : s’il passe plus de 15 minutes dehors, explique-t-il, sa bouche se remplit d’un goût amer et métallique extrêmement désagréable. Chaque jour, lorsqu’il prévoit son programme, il s’assure que les endroits où il se rend sont bien climatisés.

Condamnés à mort 

Boris Gerstein, 62 ans, suppléant de Klantariski, est torturé, encore aujourd’hui, par une intense culpabilité. Lui-même est arrivé au réacteur deux jours après l’explosion avec une unité de pompiers municipaux qu’il avait sous ses ordres.

Ils avaient pour mission d’éteindre quantité d’incendies qui s’étaient déclarés à cause de câbles endommagés. Il a ordonné à 3 de ses hommes de construire un tuyau afin de retirer l’eau radioactive du site.

« J’ai ordonné à ces 3 hommes de plonger dans l’eau, parce que quelqu’un devait le faire de toute façon », raconte-t-il.

« Je savais très bien qu’ils n’en sortiraient pas indemnes, que le contact avec de l’eau radioactive causait des dégâts. Mais je ne m’attendais pas à des conséquences aussi dramatiques, aussi épouvantables : au bout de 3 semaines, les 3 hommes ont dû se faire amputer des deux jambes. Depuis toutes ces années, je vis avec l’idée que je suis responsable de cela. Je pense à eux tous les jours. Quand j’étais encore en Ukraine, j’étais en contact avec eux et j’allais les aider à la moindre occasion. Mais aucun d’entre eux n’a survécu très longtemps… » Gerstein habite seul à Bat Yam et passe son temps à soigner ses nombreuses maladies. Il souffre de terribles douleurs d’estomac et de graves problèmes cardiaques. « Depuis l’instant où je suis arrivé sur le site du réacteur nucléaire, j’ai su que je pénétrais dans une machine de mort », affirme-t-il, « que je ne serais plus jamais en bonne santé. Seulement, nous avions reçu des ordres. J’avais très peur, et tous ceux qui vous diront qu’ils n’étaient pas dans mon cas sont des menteurs. Nous étions tous terrorisés. Nous savions que nous étions condamnés à mort. » 

Difficiles récits 

« Mais malgré cette peur, j’ai réalisé un travail de qualité jusqu’à ce qu’on me démette de mes fonctions. L’un des commandants m’a reproché d’avoir désobéi aux ordres, car j’étais resté sur le site plus longtemps que ce qui était autorisé, et les tests de radiation que j’ai subis montraient des résultats anormaux. Moi, j’ai voulu retourner travailler au réacteur, parce que cela m’ennuyait d’être licencié, mais je n’ai pas tenu plus de deux semaines et demie de plus… J’ai été hospitalisé pour des saignements à l’estomac et des modifications du rythme cardiaque et de la pression sanguine. Je ne pouvais pas croire que moi, le boxeur amateur que j’étais depuis des années, moi, le champion de tir à l’arc, je sois devenu si fragile. Je n’arrivais même plus à tenir une clé à molette en main, c’était trop lourd ! Mes dents s’effritaient, il a fallu me reconstruire la mâchoire et je passais toutes mes journées avec des médecins. » « Aujourd’hui, tout le montant de ma pension passe en médicaments. Et dans mon état, je ne peux même pas prendre l’avion pour aller voir ma fille, qui vit aux Etats-Unis. » Razbozov, le député de la Knesset, passe des journées difficiles à écouter tous ces pénibles récits. Il a promis d’oeuvrer auprès du ministre des Affaires étrangères pour lui faire examiner l’éventualité d’une action en justice contre la Russie en vue d’obtenir des compensations.

« Je voudrais vraiment aider ces gens », affirme-t-il. « Et je suis sûr que j’y parviendrai avant la fin de mon mandat. Je leur ai promis d’être plus efficace que mon prédécesseur. » Mais ces promesses ne sont d’aucun secours à Chaïmov.

Parmi toutes les souffrances qu’il endure au quotidien, le désespoir fait pour lui partie de la routine.

Néanmoins, il y a tout de même quelque chose qui le rend heureux : « C’est quand je me réveille le matin et que je vois ma femme et mes enfants. J’aime aussi voir le soleil briller, même si ce doit être à travers la vitre. En fait, je ne demande pas grand-chose : j’aimerais juste habiter un endroit où je puisse parler avec des gens. Ce n’est pas drôle d’être handicapé. Je n’ai pas choisi de l’être. Je suis handicapé parce qu’on m’a envoyé sauver des centaines de milliers de vies humaines, tout en sachant que j’allais en souffrir dans ma chair.

Nous sommes des victimes, c’est tout… »

 



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