Les nouveaux pionniers du désert

De jeunes familles quittent la vie trépidante de la ville pour se construire un nouvel avenir dans le calme du désert.

By GALIT EDUT
December 19, 2013 12:34
Une maison à Har Amassa sur une parcelle de 500m² revient à 150,000 shekels.

P16 JFR 370. (photo credit: Or Movement)

Mal entretenue, avec ses nids de poule et ses bordures étroites, la route 316 serpente à travers le Néguev, depuis le village bédouin de Houra, dont les minarets dominent les maisons construites illégalement. La vue, cependant, est magnifique depuis la route, avec des paysages qui changent de kilomètre en kilomètre. Les grands espaces du Néguev donnent le tournis.


La route traverse le désert rocailleux, la forêt dense de Yatir au sud des collines de Hébron, et s’achève près de Soussia. Le genre de route sur laquelle, en cas de panne, quatre ou cinq voitures s’arrêtent l’une après l’autre pour proposer de l’aide. Quelque chose qui n’arriverait jamais à Tel-Aviv… Le chemin mène à la communauté de Har Amassa, qui célèbre son 30e anniversaire.


Une communauté où il se passe des choses inattendues. Un bruyant tintamarre y a remplacé le calme habituel qui règne depuis des années. Ça creuse, ça cogne, ça frappe de tous côtés. Partout, tracteurs et bulldozers fouillent et retournent la terre. « Tout ce bruit provient des travaux de construction », sourit Liel Hacohen, résident d’Har Amassa depuis maintenant deux ans. « Lorsque nous avons emménagé ici, il y régnait un silence de mort. Nous n’étions que six familles à habiter le village et nous nous sentions vraiment isolés. Maintenant, c’est un tel vacarme ! Mais nous sommes si heureux de voir la communauté s’agrandir ! ».


L’expansion d’un rêve


Avec les encouragements et l’aide du mouvement Or – dont le but est d’inciter et de soutenir les ménages qui souhaitent s’installer dans le Néguev et la Galilée – un groupe de jeunes familles a ainsi développé une nouvelle communauté à Har Amassa. Ces familles étaient précisément à la recherche d’un lieu d’habitation à l’écart du centre d’Israël, où elles pourraient construire leur propre avenir, avec beaucoup d’espace pour élever leurs enfants. Aujourd’hui, il ne reste que trois familles de ce premier groupe de pionniers Mais le village ne cesse de prendre de l’ampleur au fil des ans. Il compte aujourd’hui 26 foyers tandis que 15 autres ménages construisent activement la maison de leurs rêves au sein du projet d’expansion communal. La communauté dispose de l’espace et des permis pour bâtir jusqu’à 90 maisons unifamiliales dans ce hameau du désert.


Ceux qui choisissent d’élire domicile à Har Amassa doivent d’abord recevoir l’approbation de la commission d’Intégration et passer un examen dans un centre médical. Ce double processus sert à déterminer si les familles potentielles et la communauté sont compatibles, s’il y a correspondance de vues, et quelles sont leurs chances d’intégration. « Nous recherchons de jeunes familles, dont les parents travaillent et qui ont les moyens de construire une maison ici », explique Hacohen, qui siège à la commission.


Coût d’une parcelle d’un demi-dounam (500 m2) : 150 000 shekels, plus 50 000 shekels pour adhérer à l’association coopérative qui gère la communauté. Jusqu’à ce que leurs maisons soient prêtes, les familles peuvent choisir de vivre dans une caravane sur la propriété communale. Un choix qu’ont fait Omer et Dvora Weisbein, originaires de Ramat Gan. « Cela faisait plus de deux ans que nous écumions le pays pour trouver une communauté en dehors du centre qui répondrait à nos aspirations », explique Omer. « Dvora et moi ne pouvions pas supporter le stress, l’agitation, le bruit des voisins en pleine ville. Nous souhaitions élever nos enfants dans un endroit calme, tranquille avec de grands espaces ouverts tout autour. Nous avons contacté le mouvement Or, qui nous a suggéré d’aller faire un tour du côté de Har Amassa. Nous avons d’abord consulté un ami proche, qui a vécu dans la communauté il y a 20 ans. Puis nous avons mis nos deux enfants dans la voiture et sommes allés y jeter un coup d’œil. »


« Les nouvelles implantations du nord se ressemblent toutes : des maisons standards, toutes sur le même modèle, avec un petit carré de pelouse et un haut mur tout autour. Ce n’est pas exactement ce que nous avions en tête », assure Dvora. « Mais sur la route de Har Amassa, nous avons réalisé que, ce que nous aimions vraiment, c’était les grandes étendues sauvages du Néguev. Nous sommes tombés amoureux de la communauté dès notre arrivée. Alors, quand notre fils nous a demandé si nous étions chez nous, cela nous a paru une évidence. On avait enfin trouvé le village de nos rêves ».


Au bout du monde


Situé au cœur d’une réserve naturelle, avec de grands arbres verts pour marquer l’entrée du lieu, et des paysages désertiques qui s’étendent à perte de vue, sans l’ombre d’un toit aux alentours pour gâcher l’horizon, Har Amassa est comme une ode à la nature.


La colline culmine à 700 mètres d’altitude, les soirées d’été sont donc fraîches, l’air est sec et vif, et les hivers apportent parfois de la neige. Le National Israël Trail (sentier de grande randonnée), qui parcourt le pays du Kibboutz Dan jusqu’à Eilat, passe près de Har Amassa. Aussi, la communauté a-t-elle décidé de consacrer une chambre aux randonneurs de passage, afin de leur fournir un gîte pour les nuits froides. Tout cet espace ouvert semble inspirer les habitants d’Har Amassa dans la construction de maisons qui reflètent leur personnalité.


A l’extérieur de la maison de Tom et Moriah Grunwald, un de leurs amis proches s’affaire à la construction d’un porche en bois qui offre une vue panoramique sur le désert alentour. Ils ont peint tous les murs intérieurs eux-mêmes. Tom a construit la cuisine et installé une cheminée. Le mur du salon rend hommage aux membres de la famille qui ont élu domicile dans ces lieux. « Nous étions à la recherche d’une communauté de qualité, d’un endroit agréable pour élever nos enfants, et d’un terrain pour faire pousser nos propres légumes », explique Moriah, tout en berçant son bébé dans ses bras. Elle est éducatrice spécialisée. Tom et elle sont aussi une famille d’accueil pour deux enfants plus âgés, qui passent leurs matinées au jardin d’enfants voisin. Les enfants ne peuvent qu’être heureux avec tout cet espace autour d’eux.


« Quand on habite un appartement en ville, on doit trouver de quoi occuper les enfants toute la journée », souligne Omer. « On les conduit à droite et à gauche pour des activités parascolaires, chez leurs amis et au parc. Ils n’ont aucune indépendance. Ici, c’est différent. Dès notre arrivée, mon fils a pris son vélo et est parti explorer les lieux tout seul ». « Il n’y avait pas encore d’école maternelle quand nous avons emménagé. Une de mes amies a donc pris soin de mes enfants chez elle », confie Moriah. « Peu de temps après, l’une des mamans qui avaient elle-même dirigé un jardin d’enfants dans le passé, en a ouvert un pour l’ensemble de la communauté. Il y a maintenant tellement d’enfants que nous avons une école maternelle officielle, reconnue par le ministère de l’Education nationale. Son personnel est composé d’enseignants diplômés, possédant les compétences et qualifications adéquates. Et les parents se sont réunis pour décider quels devraient être les principes directeurs de l’école. »


Trouver du sens


A chaque famille, ses besoins et ses attentes. Si chacune d’entre elles est arrivée pour des raisons peu ou prou similaires, chacune a des opinions différentes. La plupart des maisons sont encore à divers stades de construction. Les habitants donnent l’impression d’avoir tout le temps du monde pour peaufiner chaque détail. Du carillon de la sonnette à l’aspect de chaque fenêtre.


Des chambres jadis utilisées pour loger des soldats qui stationnaient au village sont aujourd’hui attribuées aux nouvelles familles qui attendent d’emménager dans leurs demeures aux odeurs de neuf.


Une des maisons en cours de construction est une énorme bâtisse de trois étages, appartenant à un couple de retraités. Ils espèrent que leurs petits-enfants vont l’adorer au point de vouloir souvent rester dormir sur place.


Liel et Yaïr Hacohen ont décidé, pour leur part, de bâtir leur maison en torchis. « C’est ça, le vrai sens de la vie », explique Yaïr, tout en mélangeant le sable et l’eau, tandis que sa fille pointe le bout de son nez hors du porte-bébé accroché sur son dos. « Il n’y a aucune raison pour que l’on confie aux autres le soin de construire notre propre maison ». Yaïr gagne sa vie en donnant des cours de Pilates à Lehavim, la commune voisine. Liel travaille comme sage-femme au CHU de Soroka à Beersheva.


La plupart des habitants ont entre 30 et 40 ans. Ils travaillent souvent en dehors du village tout en élevant des enfants en bas âge. On y trouve pêle-mêle un avocat, un travailleur social, un naturopathe, un directeur d’entreprise, et un directeur de production musicale et agent artistique. Omer et Dvora Weisbein travaillent tous les deux dans l’informatique. Omer possède une entreprise de marketing en communication et Dvora est gestionnaire d’information. Elle a conclu un accord avec son patron qui lui permet de travailler au bureau à Tel-Aviv deux jours par semaine, et le reste du temps depuis son domicile.


L’effet boule de neige


Nitzan Stern-Saad nous accueille à l’entrée du village. Elle possède un atelier de céramique et son mari, Meïr, travaille le bois. « Quand nous habitions Motza Illit, je travaillais dans un petit appentis derrière la maison », confie-t-elle, tout en façonnant une de ses créations sur son tour de potier. La pièce où elle travaille actuellement était à l’origine un hangar à ferraille, mais elle a consacré beaucoup de temps et d’efforts à sa rénovation. Maintenant, en plus de son atelier, elle dispose d’une petite boutique en devanture où elle vend ses œuvres ainsi que des produits cultivés localement. Nitzan gère également une coopérative alimentaire locale, qui achète des produits de base en gros pour l’ensemble de la communauté, afin de minimiser les dépenses en alimentation.  « L’un de nos critères principaux, quand nous étions à la recherche d’un endroit pour vivre, était de trouver un lieu qui offre aussi des débouchés économiques », explique Nitzan avec le sourire. « Le fait qu’il existe une communauté était important, mais nous souhaitions également pouvoir préserver notre intimité. Un lieu qui ne soit pas complètement indépendant d’un côté, mais qui nous permette aussi de bâtir et de façonner notre existence à notre guise ». Tout autour de Har Amassa, s’étalent les vignobles de Yatir, dont les vins ont acquis une reconnaissance internationale. Une partie des terres du village a également été attribuée aux expulsés du Goush Katif. Les habitants de la commune tentent d’acquérir des terrains supplémentaires à vocation agricole.


La communauté doit cependant faire face à de nombreux défis. « Nous aimerions voir des entrepreneurs s’installer ici, intéressés par l’ouverture de petites entreprises au sein de notre village », explique Eyal Brandeis. Il montre un vieux bus Dan que l’un des résidents a l’intention de transformer en café. « On ne peut pas vraiment vivre ici sans voiture. Ceux qui élisent domicile à Har Amassa doivent réaliser que la ville la plus proche, Arad, se trouve à 20 minutes de route. C’est pourquoi nous souhaitons absolument que de petites entreprises soient créées sur place pour offrir des emplois aux habitants. »


Les nouveaux résidents de Har Amassa sont certes des visionnaires, mais ils ne sont pas à l’abri de la multitude de problèmes qui ont frappé la communauté à ses débuts, du temps où elle faisait encore partie du Mouvement des Kibboutzim Unifiés. En 2009, le gouvernement a décidé de dissoudre le kibboutz, qui pendant des années était resté « un kibboutz en formation », et de le transformer en village communautaire. Ses finances sont toujours sous le contrôle d’un liquidateur judiciaire. Par conséquent, il subsiste encore un certain nombre de décisions juridiques et de mises en examen parmi les résidents qui n’ont toujours pas été résolues. En raison de la petite taille de la communauté et de son isolement, un désaccord insignifiant peut, en fait, vite faire boule de neige et embarquer toutes les familles dans un conflit généralisé, dans lequel chacun doit prendre parti. Si les arbres autour du village pouvaient parler, ils agiteraient sans doute leurs branches dans les airs en décrivant les conflits et les querelles qui ont secoué la communauté depuis ses premiers jours. Certaines familles ont quitté Har Amassa en raison de ces disputes, et la communauté a eu bien du mal à leur trouver des remplaçants. Parfois de beaux espoirs ont été brisés. « Toutes sortes d’individus vivent ici », souligne Nitzan. « Cela rend la vie beaucoup plus intéressante, mais parfois les choses se compliquent d’autant. Nous pourrions faire avancer les choses beaucoup plus vite si nous étions capables de nous mettre d’accord sur toutes les questions qui surgissent. » Peut-être qu’à partir de maintenant, avec l’arrivée de nouvelles familles, la communauté va-t-elle connaître des jours plus paisibles. « Har Amassa avait un réel besoin de sang neuf », affirme Dédé Louski, l’un des anciens du village. « Nous avons traversé des moments difficiles. Ça a été très dur. Certains habitants sont partis en raison des problèmes sociaux. Mais quand la communauté se rassemble, cela peut être très fort et passionnant. »


« Les habitants de Har Amassa redeviennent optimistes », affirme Omer. « On nous a raconté un peu ces histoires de divisions internes au sein de la communauté. C’est pourquoi, avant de prendre notre décision finale, nous avons passé des dizaines de coups de fil pour essayer de comprendre dans quelle direction allait la communauté. J’ai même parlé avec Ouri Seligman, le greffier des sociétés coopératives, qui connaît tous les dessous de l’histoire. Je lui ai demandé s’il encouragerait son fils à venir vivre ici, et il a répondu par l’affirmative sans l’ombre d’une hésitation. Cela nous a aidés à franchir le pas. »


Redéfinir le sionisme


Dans un effort pour accueillir tous les nouveaux habitants et faciliter leur intégration au sein de la communauté, les résidents de Har Amassa ont engagé un gestionnaire de collectivités locales. Brandeis, qui habite Sapir, vient à Har Amassa deux fois par semaine pour essayer de créer des liens entre les habitants, imaginer et mettre en place de nouveaux projets, et tenter de bâtir une communauté soudée. « Chaque collectivité isolée loin des sentiers battus, surtout de petite taille, a besoin d’organiser activement l’interaction entre ses résidents. Sinon elle ne peut pas survivre », estime Brandeis. « Ceux qui viennent s’installer ici recherchent ce type d’interactions. Mais ils ont encore beaucoup de travail à faire ! Ils n’ont toujours pas fixé les limites physiques du village. Ils n’ont pas encore décidé quelles forme et structure exactes ils veulent donner à leur communauté. Le fait même qu’ils aient choisi d’établir leur résidence en ce lieu montre qu’ils sont intéressés par une interaction mutuelle. Se sentir impliqué dans la vie de ses voisins et les désaccords qui en découlent fait entièrement partie de ce processus de renouvellement et de création. » Pendant que nous nous tenons dehors à évoquer les différents problèmes auxquels les habitants de Har Amassa se trouvent actuellement confrontés, une bande de chiens court devant nous. Ils ont l’air joyeux, comme on peut l’être quand on vit dans de grands espaces ouverts après avoir grandi en ville. Nitzan sourit en les voyant passer. « Tenez, par exemple, nous ne sommes pas encore parvenus à une décision unanime concernant les chiens. Doit-on les garder en laisse ou les laisser courir en liberté ? »


La communauté en est encore à ses débuts, de nombreuses questions demeurent sans réponse. Les avis diffèrent même sur le fait de savoir si Har Amassa doit être considérée comme une entreprise sioniste. Les nouveaux habitants ont-ils seulement réfléchi à cette question avant de décider d’établir leur foyer au cœur de cette communauté du désert ? Ce n’est pas certain. « Je pense que c’est l’acte le plus sioniste que j’ai jamais accompli », déclare Dvora. « Non seulement j’ai fait mon aliya de France, mais en plus je vis dans un yishouv de pionniers en plein cœur du désert. Si ce n’est pas du sionisme, alors je ne sais pas ce que c’est. »


« J’ai aussi la citoyenneté européenne », renchérit Liel. « J’étais récemment en randonnée dans les Alpes suisses et je me suis soudain demandé : “Qu’est-ce que je fais là-bas, au beau milieu du désert ?” Mais je vis ici parce que j’ai le sentiment de faire partie de quelque chose de plus grand que moi. » Et Nitzan d’ajouter : « Nos grands-parents ont bâti ce pays de leurs propres mains. Nous aussi, nous avons trouvé notre vrai foyer. Nous avons l’impression d’être les nouveaux pionniers de notre génération. Cela nous rend vraiment très heureux. »


 




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