Les secrets du Mossad

Deux nouveaux livres révèlent certains des succès et des échecs de l’agence d’espionnage israélienne. Un brin de lumière sur les hommes de l’ombre

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May 13, 2014 14:12
Le bon espion de Kai Bird

Mossad. (photo credit: DR)

Dans la soirée du 21 juillet 1973, le Mossad, l’agence israélienne d’espionnage étranger, va subir l’un des échecs les plus cuisants de son histoire. Dans la ville endormie de Lillehammer, en Norvège septentrionale, des tueurs du Mossad abattent Ahmad Bouchiki.
Ils viennent de commettre une terrible erreur. Ils ont pris Bouchiki, un innocent serveur marocain, marié à une Norvégienne du crû, pour Ali Hassan Salameh, terroriste de premier plan au sein de l’Organisation de libération de la Palestine et proche collaborateur du chef de l’OLP, Yasser Arafat.

Les deux assassins parviennent à prendre la fuite, mais six autres agents du Mossad, membres subalternes du commando, sont finalement arrêtés par la police locale. Parmi ceux-ci, deux vont craquer pendant l’interrogatoire et livrer les informations qui conduisent à la mise en accusation et condamnation de cinq d’entre eux à quelques années de prison. Ils sont libérés et renvoyés en Israël en 1975.
Le leader de l’équipe chargée de l’assassinat, le légendaire Mike Harari, chef du département Césarée, une des branches opérationnelles du Mossad, réussit à passer entre les mailles du filet.

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Deux livres publiés récemment reviennent en détail sur les événements tragiques de Lillehammer, chacun sous un angle différent. L’un est une biographie d’Harari en hébreu, sous la plume du journaliste israélien et ancien officier de renseignement, Aaron Klein. Dans l’autre, œuvre du journaliste et écrivain américain Kai Bird, lauréat du prix Pulitzer, Salameh ne joue qu’un rôle périphérique.

La traque du prince rouge

Ali Hassan Salameh est né en 1940, en Palestine sous mandat britannique. Il est le fils du Sheikh Hassan Salameh, commandant d’une milice palestinienne qui combat à la fois les Britanniques et les Juifs. Salameh senior meurt au front en 1948, au nord de Jaffa, abattu par les troupes juives pendant la guerre d’indépendance d’Israël.
La riche famille Salameh émigre alors au Liban, où Ali va poursuivre son éducation. Après des études en Allemagne et une formation militaire au Caire et à Moscou, le jeune Salameh se sert de l’aura familiale pour gravir les échelons de la hiérarchie militaire de l’OLP.
Il est connu pour son train de vie flamboyant et son flair, ainsi que son penchant pour les jolies femmes – sa seconde épouse est une Miss Univers libanaise – et sa conduite de voitures de sport, ce qui lui attire la sympathie des jeunes Palestiniens. Témoin de sa popularité : son surnom de « Prince rouge ».

En Israël, il est considéré comme un ennemi cruel et sophistiqué. Il est le chef des opérations du groupe terroriste Septembre noir, une organisation qui sert de façade à l’OLP d’Arafat. Les renseignements israéliens estiment que Salameh est le cerveau qui a planifié et exécuté les attentats terroristes contre des cibles israéliennes en Europe, dont le meurtre de 11 athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich, en septembre 1972.
Le livre de Bird, « The Good Spy : the life and death of Robert Ames » (Le bon espion : la vie et la mort de Robert Ames) doute malgré tout de la participation de Salameh au massacre de Munich et révèle ses liens secrets avec la CIA américaine. Le journaliste David Ignatius du Washington Post fera une assertion similaire dans son roman Les agents de l’innocence paru en 1987, dans lequel l’un des personnages est inspiré de Salameh.
« The Good Spy » n’est cependant pas de la fiction. C’est une enquête solide sur toute l’affaire.
Le double jeu américain

Bird se penche en détail sur la vie d’Ames, un agent de la CIA affecté à l’agence de Beyrouth en 1969. Ames va trouver la mort en avril 1983 en compagnie de 62 autres personnes, lors d’un attentat à la voiture piégée, près de l’ambassade américaine dans la capitale libanaise, revendiqué par le Hezbollah. Sa mission consistait à recruter, entretenir et diriger des agents libanais, arabes et palestiniens, dont Ali Salameh.

Contrairement à l’avis de l’espion américain, la CIA tente de recruter Salameh et lui offre plusieurs centaines de milliers de dollars. Salameh refuse. En fin de compte, Ames et Salameh vont finir par se lier d’amitié, à la fois sur le plan personnel et professionnel.
Leurs contacts secrets ont lieu dans des planques de la CIA au cœur de la capitale libanaise. Ou encore à New York, lors de la visite d’Arafat, en 1974, quand ce dernier se présente devant l’Assemblée générale des Nations unies, accompagné de Salameh.
Officiellement, les Etats-Unis considèrent l’OLP comme une organisation terroriste et refusent de la reconnaître comme un interlocuteur éventuel. Officieusement, les contacts en coulisses cautionnés par le directeur de la CIA Richard Helms, avec l’aval de la Maison-Blanche, font partie d’une « opération classique de renseignement ».

Côté palestinien, Arafat approuve et encourage les contacts entre Salameh et Ames, avec l’espoir de voir leur amitié lui ouvrir la voie de l’Amérique. Au grand dam d’Israël, et en dépit des dénégations officielles des administrations Nixon, Ford et Carter, les Etats-Unis entretiennent un dialogue clandestin avec un groupe terroriste hors-la-loi.
Ames avertit Salameh que le Mossad est sur ses talons. Il est toutefois difficile de savoir s’il obéit aux ordres de ses supérieurs ou s’il agit de sa propre initiative. L’une de ces mises en garde est envoyée en juillet 1973, quelques jours avant l’assassinat de Bouchiki par les hommes d’Harari.

Cinq ans et demi plus tard, en janvier 1979, Israël vient finalement à bout du Prince Rouge. « Erika Chambers », une espionne du Mossad, porteuse d’un faux passeport britannique, fait exploser une voiture piégée garée le long du trajet quotidien de Salameh de son domicile à Beyrouth. Dans son livre, Bird affirme que le Mossad souhaitait la mort de Salameh non seulement à cause de sa participation à des opérations terroristes, mais surtout en raison de son rôle d’émissaire et de liaison avec l’administration américaine.

Un pur produit de la génération 1948

L’une des rares personnes qui aurait pu jeter un brin de lumière sur ce chapitre de la guerre de l’ombre entre Israël et les Palestiniens, et nous éclairer sur les motifs israéliens derrière l’assassinat, est bien sûr Harari lui-même. Mais il s’y est toujours refusé.
Dans le livre d’Aaron Klein Le directeur des opérations : l’histoire de Mike Harari, publié en hébreu par les éditions Keter, seuls quelques courts paragraphes sont consacrés au fiasco de Lillehammer. Celui-ci fait figure d’épisode marginal plutôt que d’un tournant dans les annales du Mossad et la carrière d’Harari, dont il faudra tirer des leçons pour l’avenir.

Harari, aujourd’hui âgé de 87 ans, y est décrit comme un officier de renseignement audacieux, un homme d’action à l’origine de la doctrine d’assassinats du Mossad. On lui attribue notamment la création de Kidon (baïonnette), l’unité d’opérations spéciales du Mossad. Rien d’étonnant à ce que Meir Dagan, le chef du Mossad à l’époque, fasse appel à Harari il y a 10 ans. Agé alors de 77 ans, celui-ci est nommé, sans l’ombre d’une hésitation, conseiller spécial pour le projet prioritaire de l’agence : la prévention du programme nucléaire iranien. Des rapports étrangers affirment que l’assassinat de cinq scientifiques nucléaires iraniens, attribué au Mossad, entre dans le cadre de cette mission.
Harari est un produit typique de la génération 1948, dont les membres ont consacré leur vie à la création de l’Etat juif. Très jeune, il rejoint la Haganah, le principal groupe armé de résistance juive dans les années qui précèdent l’indépendance d’Israël. Il sert comme agent secret en Europe, participe à l’achat illégal d’armes et à l’acheminement de survivants de la Shoah vers la Terre sainte.

Après la création de l’Etat hébreu, il rejoint la communauté du renseignement et occupe divers postes, dont celui d’officier de la sécurité à l’aéroport de Lod (aujourd’hui Ben Gourion) et au ministère des Affaires étrangères. Au milieu des années 1950, il entre au Mossad, auquel il va prêter main-forte pendant près de 30 ans. D’abord responsable de la coordination d’agents arabes, il sera chargé plus tard d’implanter des espions juifs et israéliens dans les pays arabes, dans la plus grande clandestinité, avant de prendre la tête des services Kidon et Césarée.

Les zones d’ombre d’un homme de l’ombre

Klein ne cache pas son admiration pour Harari. Il le dépeint comme un leader charismatique, pas du genre à rester assis derrière un bureau au siège du Mossad à Tel-Aviv, mais à la tête de ses agents sur le terrain, au cours de dangereuses missions en Europe et dans les pays arabes ennemis. Aux yeux de Klein, son héros est irréprochable.
Il est ainsi assez décevant de lire qu’Harari rejette la responsabilité de l’échec norvégien de 1973 et fait porter le blâme à ses subordonnés. Selon lui, l’erreur d’identification est le fait des agents impliqués dans l’opération : la plupart s’accordent pour affirmer sans le moindre doute que le serveur Ahmad Bouchiki n’est autre qu’Ali Salameh. Deuxième explication d’Harari : certains des agents manquaient de professionnalisme et d’expérience.

C’est pourtant bien l’audacieux commandant qui les a choisis. Après le malheureux incident de Lillehammer, Harari et Tsvi Zamir, le chef du Mossad du moment, présentent leur démission au Premier ministre Golda Meir. A leur grand soulagement, celle-ci refuse de l’entériner.
Un autre chapitre troublant vient jeter une ombre sur la carrière d’Harari. En 1976, après avoir pris sa retraite du Mossad, il part travailler comme conseiller spécial du colonel Manuel Noriega, le dictateur panaméen et l’un des plus grands trafiquants de drogue d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud. Parallèlement, Harari est nommé consul honoraire de Panama en Israël. Ses relations avec Noriega remontent à l’époque où il était encore espion du Mossad. Panama était et est toujours un pays ami qui entretient des relations étroites avec Israël dans de nombreux domaines.

En 1989, le gouvernement Noriega est renversé après l’invasion du pays par l’armée américaine. Noriega est arrêté et condamné par les tribunaux américains et français pour trafic de drogue et blanchiment d’argent. Il purge encore sa peine dans une prison panaméenne.
Harari, également recherché par les Etats-Unis, raconte, non sans fierté, comment il a réussi à s’échapper avec l’aide de quelques amis locaux.

Il nie avoir été au courant du trafic de drogue auquel était mêlé son ami. Il tente d’insinuer que son séjour au Panama était sous le couvert de son ancien employeur, le Mossad. Mais ce n’est pas le cas. Harari est alors un homme d’affaires et non un fonctionnaire de l’Etat. Même si de temps en temps, il continue à fournir des informations au Mossad lorsque l’occasion se présente. Par exemple, lors de ses rencontres avec Fidel Castro, le chef de l’état cubain, facilitées par Noriega.
Non dénuées d’intérêt, bien sûr, celles-ci n’ont été d’aucune utilité pour Israël. Castro restera sur ses positions : il refuse d’entamer des relations secrètes avec l’Etat hébreu et continue à soutenir la cause palestinienne. 


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