Liberman : cap sur le sommet

Acquitté, le bouillonnant ministre des Affaires étrangères peut laisser libre cours à son ambition politique. Il vise au plus haut.

By LESLIE SUSSER
December 10, 2013 18:47
Liberman prête serment devant la Knesset le 11/11/2013 en tant que ministre des Affaires étrangères

P10 JFR 370. (photo credit: Reuters)

 
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Trois minutes par un clair matin de début novembre. C’est tout ce qu’il a fallu au tribunal d’instance de Jérusalem pour rejeter les accusations de fraude et abus de confiance contre l’ancien et nouveau ministre des Affaires étrangères, Avigdor Liberman. Une condamnation pour turpitude morale aurait certainement signifié la fin de sa turbulente carrière politique. Son acquittement unanime et sans réserve a rouvert la voie aux visées ambitieuses du leader d’Israël Beiteinou qui rêve d’atteindre le sommet de l’échelle politique israélienne.


Pour beaucoup, l’idée de voir Liberman au bureau du Premier ministre est une hérésie. Ses détracteurs affirment que ce serait une catastrophe pour l’Etat hébreu. Ses partisans, au contraire, mettent en avant son esprit créatif et imprévisible. Ils estiment qu’il est l’un des rares dirigeants actuels à même de fournir des solutions viables originales.


Qu’il parvienne ou non aux sommets du pouvoir, Liberman devrait de toute façon avoir un impact énorme sur le rayonnement international du pays. Tout dépend des limites que le Premier ministre mettra à ses fonctions de ministre des Affaires étrangères, et comment Binyamin Netanyahou se gérera ce défi en matière de leadership que lui pose son turbulent collaborateur.


Un programme de (Premier) ministre


Dans sa course au sommet, Liberman, 55 ans – 9 ans de moins que Bibi – va d’abord devoir opter pour une stratégie politique. Il pourrait tenter de prendre le contrôle du Likoud en se portant candidat à sa présidence.


Il pourrait entreprendre de changer l’image de son parti, Israël Beiteinou, et accélérer le processus, déjà en cours, d’élargissement de son audience, au-delà de son électorat d’origine constitué essentiellement d’immigrants russes. Il pourrait encore opérer un rapprochement vers le centre de l’échiquier politique, ce qui serait pour le moins surprenant. Actuellement le fief de Yesh Atid, des travaillistes, du parti de Tzipi Livni et de Kadima, le centre souffre de l’absence d’un leader clairement perçu comme un Premier ministre en puissance.


Ce qui n’est pas le cas d’Israël Beiteinou, où Liberman est déjà considéré comme le chef du gouvernement de demain. Lors d’une réunion du Comité central du parti, fin novembre à Jérusalem, les intervenants l’ont ainsi appelé, l’un après l’autre, à entrer dans la course.


Une initiative qui permettrait, selon eux, de changer la donne de la formation qui, de modeste soutien de la coalition, pourrait ainsi devenir un adversaire de taille pour le Likoud.


Liberman n’a d’ailleurs pas vraiment besoin qu’on le pousse. Son discours et sa stratégie sont ceux d’un futur Premier ministre, lui qui cherche à assurer la domination juive sur un territoire aussi vaste que possible. Il prône donc de mettre un terme aux revendications des Bédouins dans le Néguev, de continuer à développer les implantations de Judée-Samarie à un rythme solide et enfin d’attirer quelque 3 millions de nouveaux émigrants sur les 15 prochaines années afin de garantir une majorité juive dans l’Etat hébreu.


Le nouveau ministre des Affaires étrangères prône également la fermeté en matière de sécurité. Si de nouveaux tirs de roquettes sont dirigés contre des civils israéliens dans le sud, l’armée israélienne devra envahir, reconquérir et réoccuper toute la bande de Gaza, renverser le gouvernement du Hamas et détruire, une fois pour toutes, son infrastructure terroriste.


Reste la question à l’ordre du jour : transformer le pacte électoral de l’année dernière avec le Likoud en fusion complète ou mettre fin à la liaison entre les deux partis ? Liberman reste ouvert à toutes les possibilités et s’abstient pour l’heure de toute décision hâtive. A son instigation, le Comité central a accordé, par un vote unanime, les pleins pouvoirs au secrétariat, en d’autres termes à Liberman lui-même, pour prendre en temps voulu la décision appropriée.


La bannière du Likoud


En réalité, Liberman souhaite se présenter comme candidat au poste de Premier ministre sous les couleurs du Likoud. Bien sûr, la raison principale de la signature du pacte électoral l’année dernière était de s’assurer que Bibi resterait à la tête du pays. Mais le rusé Liberman y a également une opportunité d’infiltrer le parti de la majorité, en changeant progressivement les termes de l’alliance pour arriver à une fusion complète. Ce qui lui permettrait d’établir des liens avec les faucons du Likoud et s’imposer comme le successeur de Netanyahou à la tête de la formation.


Ce plan ambitieux a cependant peu de chances d’aboutir. Au sein du Likoud, l’opposition à une fusion complète est féroce. D’autres candidats à la tête du parti comme Guidon Saar, Silvan Shalom, Israël Katz ou encore Moshé (Boogie) Yaalon ne veulent pas d’un rival comme Liberman dans leurs rangs. De plus, ladite alliance électorale est considérée comme un échec monumental au sein du parti. De fait, elle n’a permis de remporter que 31 sièges aux élections générales de janvier 2013, dont seuls 20 sont allés au Likoud.


Le pacte électoral, se plaignent les militants de base, était bon pour Netanyahou, mais mauvais pour le parti. Pire encore : les militants principalement séfarades qui composent le comité central du Likoud et les immigrants russes partisans de Liberman se considèrent mutuellement avec le plus grand mépris. Les premiers ne veulent donc pas des seconds dans leurs plates-bandes.


Sans se démonter, le très fécond Liberman travaille déjà à une stratégie pour contourner cette opposition des likoudniks : une grande alliance de tous les grands partis de droite – Likoud, Israël Beiteinou et HaBayit HaYehoudi. Une proposition qui présente deux avantages distincts pour l’élu russophone. D’une part, l’importance de l’enjeu pourrait bien faire fondre l’opposition actuelle du Likoud et, plus largement, renforcer les chances de Liberman d’émerger comme chef de file. Et si cette idée ne prenait pas, il existe un autre recours. Rien ne pourrait en effet empêcher Liberman de dissoudre son parti et de joindre les rangs du Likoud à titre individuel, avec le reste d’Israël Beiteinou… Un modèle déjà adopté par Moshé Feiglin de Manhigoute Yéhoudite (Leadership juif), qui a introduit en masse des habitants des implantations religieux et anti-arabes aux vues similaires aux siennes, se faisant ainsi élire assez haut sur la liste du Likoud et obtenir un siège de député dans la Knesset actuelle. Avec l’arrivée de milliers de ses propres militants et une alliance avec les faucons du Likoud, Liberman pourrait viser plus haut.


Redorer le blason d’Israël Beiteinou


Avant d’aller aussi loin, Liberman pourrait bien se montrer réticent à abandonner le parti qu’il dirige de main de maître. Mais s’il décide de rester dans la course en dehors du Likoud, il lui faudra toutefois élargir l’audience d’Israël Beiteinou en lui donnant une image « israélienne » plus universelle. En dépit du caractère sectaire dont il est affublé, le cœur du parti est déjà plus israélien que russophone. Il a récupéré les voix d’autres partis défunts ou moribonds, défenseurs du Grand Israël, comme Tsomet, Tekouma et l’Union nationale. Sur ses 11 députés à la Knesset, seuls 4 sont originaires de l’ex-Union soviétique. D’ailleurs, le robuste Liberman, au franc-parler notoire, pourrait bien avoir du mal à redorer son propre blason. Avec son hébreu au lourd accent russe, sa direction du parti réputée dictatoriale et sa propension à se laisser aller à des remarques agressives contre ses opposants politiques et ennemis régionaux, il fait plus figure de Brejnev en Israël que de Ben Gourion.


Reste qu’aux réunions du Comité central, on entend plus souvent parler hébreu que russe. Sûrs d’eux, les membres du parti demandent à Liberman de faire campagne sous l’étendard d’Israël Beiteinou. Ils mettent en avant les résultats des élections municipales d’octobre dernier comme preuve de l’impact du parti à l’échelon national. Israël Beiteinou s’est présenté dans 49 villes. Il a remporté 94 sièges de conseillers municipaux, 4 postes de maires, 3 de présidents de conseils locaux, 9 de présidents de conseils régionaux et 23 postes de maires adjoints et chefs adjoints des conseils locaux. Mais il a subi un revers cuisant à Jérusalem, où Liberman a échoué à faire élire son candidat Moshé Lion comme maire de la capitale et n’a pas réussi à faire entrer un seul candidat d’Israël Beiteinou au conseil municipal.


Quoi qu’il en soit, les résultats des élections municipales ne reflètent pas forcément la politique nationale. Et la vraie question est de savoir quel soutien Israël Beiteinou peut recueillir, au regard de sa politique résolument va-t-en-guerre, et parfois antidémocratique. Par exemple, l’une de ses principales revendications est l’instauration des « lois de loyauté » anti-arabes, sur laquelle il revient constamment. La promotion de telles lois a pour but d’attirer, en particulier, les foules d’immigrants russes dans les villes à population mixte comme Haïfa, Akko, Ramleh et Lod, où les frictions avec les résidents arabes locaux se multiplient. Pour l’heure, on ignore quel impact de telles revendications, de même que l’idéologie du Grand Israël, pourraient avoir sur la scène nationale.


Toujours à droite ?


Pour toutes ces raisons, de l’avis de certains experts, Liberman pourrait surprendre et se diriger vers le centre de l’échiquier politique israélien, demeuré plus au moins vacant. Certains signes en ce sens sont apparus récemment. Ses commentaires, début novembre, qui condamnaient implicitement Netanyahou pour s’en prendre ouvertement à la Maison-Blanche au sujet de l’Iran. Ou encore le soutien qu’il a apporté à Ofer Shelah de Yesh Atid pour le remplacer à la présidence de la commission des Affaires étrangères et de la Défense à la Knesset.


Le plan de campagne consisterait à se définir comme le grand pragmatique, apte à se déplacer de l’extrême droite vers le centre politique, suivant le parcours d’Ariel Sharon en son temps. Et, tout comme Sharon, se montrer capable de prendre de grandes décisions historiques. Liberman projetterait ainsi l’image d’un leader fort, par qui contrairement à un Netanyahou sujet aux pressions extérieures, arrivera le salut national.


Abondant dans ce sens, le président de Shas Aryé Déri, ami proche et parfois allié de l’élu, prédit qu’un nouveau Liberman est sur le point d’émerger. Débarrassé des allégations de corruption qui pesaient sur lui, il va pouvoir de nouveau exprimer son génie politique, trop longtemps mis en berne. Une analyse intéressante, qui souffre néanmoins de nombreuses contradictions.


Au lendemain de son acquittement, Liberman a en effet brusquement viré vers la droite. Lors de la Conférence socio-économique annuelle de Sdérot, les déclarations du nouveau ministre des Affaires étrangères ont fait l’effet d’une douche froide sur les efforts herculéens du secrétaire d’Etat américain John Kerry pour faire avancer le processus de paix israélo-palestinien. « On n’atteindra pas la paix par la médiation », a-t-il proclamé. « Il faut la construire, lentement. » En premier lieu, il est nécessaire de garantir la sécurité d’Israël et une économie dynamique pour les Palestiniens, a-t-il martelé. La paix ne sera possible que lorsque le PIB par habitant palestinien atteindra 10 000 dollars, « pas un jour avant », a continué Liberman. Un PIB qui est aujourd’hui inférieur à 2000 dollars en Judée-Samarie et n’atteint pas les 1 000 dollars dans la bande de Gaza. La paix n’est donc pas pour tout de suite…


Dans l’intervalle, de l’avis de Liberman, Israël ne devrait pas faire de concessions, car, comme nous l’a montré l’expérience passée, « cela ne nous mènerait à rien ». En d’autres termes, selon Liberman, l’occupation peut se poursuivre indéfiniment, quel que soit le préjudice pour la réputation d’Israël sur le plan international et l’agitation palestinienne qui risque d’en découler.


Rechercher de nouvelles alliances


Liberman va sans doute utiliser son retour au ministère des Affaires étrangères comme un levier pour renforcer sa crédibilité de « Premier ministrable ». Il parle déjà d’une refonte totale de la politique étrangère. Lors de la Conférence de Sdérot, il a soutenu que, pendant des décennies, l’orientation d’Israël avait été « unidirectionnelle », tournée uniquement vers Washington. Pour ensuite plaider pour une approche « multidirectionnelle » par laquelle Israël établirait une nouvelle série d’alliances mondiales, non pas à la place de la relation stratégique avec l’Amérique, mais à ses côtés.


Selon l’analyse de Liberman, les Etats-Unis ont aujourd’hui de nombreux autres problèmes à régler, et de moins en moins de temps à consacrer à Israël. La question qu’il pose est donc de savoir où cela situe Israël sur la scène internationale et comment l’Etat hébreu pourrait compenser l’intérêt américain perdu. « La relation avec l’Amérique est sur le déclin », a-t-il déclaré. « Nous avons besoin de trouver des alliés supplémentaires avec des intérêts communs », a fait valoir l’élu. Les pays auxquels Israël devrait s’adresser, explique-t-il, sont ceux qui n’ont pas besoin des pétrodollars arabes et pourraient bénéficier de l’innovation et de la technologie israélienne.


Netanyahou est partie prenante de cette politique de réorientation. Ses récentes visites en Chine et en Russie, et la façon dont s’est déroulée la visite en Israël du président français François Hollande mi-novembre, tendent à prouver qu’Israël possède d’autres options et ne dépend pas uniquement du bon vouloir américain. Reste que les commentaires de Liberman sur la recherche de nouveaux alliés ont soulevé une énorme controverse. Certes, Israël est confronté au défi d’un possible retrait américain de la région.


Après l’Irak et l’Afghanistan, ses liens difficiles avec le nouveau gouvernement en Egypte, son hésitation sur la Syrie et l’accord nucléaire intérimaire de fin novembre avec l’Iran, l’Amérique du président Barack Obama semble déterminée à réduire son engagement au Proche-Orient. Mais, selon les nombreux détracteurs de Liberman, la réponse à cette question n’est pas automatique. A gauche notamment.


Le nouveau chef du parti travailliste Itzhak Herzog s’est montré particulièrement sévère face à ces remarques. Selon Herzog, un conflit avec Washington aux sujets des dossiers iraniens et palestiniens, assorti d’un appel à des « alliances » alternatives pourrait avoir des conséquences désastreuses. Mettre un frein aux pourparlers de paix avec les Palestiniens, fustiger l’accord de l’Amérique avec l’Iran en termes apocalyptiques et calomnier de façon irréfléchie la puissance de l’alliance stratégique pourraient laisser Israël démuni, a fait valoir le travailliste, s’adressant aussi bien à Liberman qu’à Netanyahou. Sans paix avec les Palestiniens, sans parapluie militaire et diplomatique américain et sujet à la délégitimation internationale.


Et d’ajouter que, si Bibi et son ministre ne parviennent pas à resserrer les liens intimes avec Washington, socle de la politique étrangère israélienne et de sa stratégie existentielle, alors la question de Liberman sur la place d’Israël dans le monde pourrait s’avérer bien plus cruciale qu’il ne l’avait imaginée.


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