Mon seder de Pessah

Un seder pas comme les autres.

By AMNON DANKNER
March 27, 2013 15:17
Pessah seder plate

Seder plate 311. (photo credit: courtesy)

 
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En cette période de Pessah, je vais vous raconter une histoire, ce ne sera ni la première, ni j’espère, la dernière. C’est une de ces histoires que j’affectionne parce qu’elle a des allures d’épopée. Vous en avez probablement déjà lu beaucoup, les pages de journaux et de livres regorgent de ces héros qui se battent courageusement contre l’ennemi. Pourtant, nous sommes très peu, dans ce pays, soldats inconnus comme moi, à être parvenus à ce degré de bravoure en cette fatidique veille de Pessah.

C’est dans l’après-midi que j’ai commencé à ressentir au fond de l’estomac une impression vague et sombre que quelque chose allait arriver. La maison était survoltée et les préparations battaient leur plein.

Dans la cuisine, le mixer vibrait, les poêles crissaient joyeusement, un couteau hachait bruyamment les herbes sur la planche.

Transpirant, on allait et venait, tandis que défilaient les caisses de vin et les packs d’eau minérale. Des odeurs appétissantes se répandaient dans toute la maison.

Je me trouvais alors loin de la cuisine d’où j’avais été chassé. Les préparatifs étaient devenus sérieux et il n’y avait plus de place pour un petit rigolo comme moi qui aimait juste jouer les chefs cuisiniers quand ce n’était pas les apprentis sorciers. Je faisais miroiter les verres au soleil, ils étaient nickel.

Je plaçais les couverts d’argenterie au gardeà- vous à côté des assiettes et, comme une vieille gouvernante, je tirais la nappe blanche pour n’y laisser aucun pli.

Un observateur ordinaire n’aurait vu là qu’une veille de Pessah semblable à toutes les autres. D’ailleurs, je ne me sentais pas différent des autres soirées de seder.

J’attendais l’ordre de ma femme, la toutepuissante Madame Dankner, qui dirigeait tout ce petit monde. Elle allait me dire de quitter le rez-de-chaussée. Les amateurs devaient faire place aux professionnels.

C’était sérieux, et je n’avais plus rien à faire ici.

Malgré ses airs tyranniques, Madame Dankner est un être très sensible. Elle remarqua donc mon air penaud alors que je montais les escaliers. « Eh ! Toi ! Pourquoi ne jettes-tu pas un oeil sur les commentaires des Hagadot que t’ont apportées tes amis religieux ? Peut-être y trouveras-tu quelque chose d’intelligent à dire ce soir ? » 

Une drôle de plaisanterie

 C’est ainsi, alors que l’agitation continuait à grandir avec la femme de ménage et nos deux fils qui se mobilisaient aussi, que je restais seul, exilé. Je m’allongeai dans mon lit et ouvris une des Hagadot, comme me l’avait recommandé Madame Dankner – peut-être qu’effectivement, j’allais y trouver quelque chose d’intéressant à dire, un hidoush, je gagnerais alors l’estime de tous les assistants.

Je tombai dans une sorte de rêverie éveillée dans laquelle on portait maints toasts en mon honneur et où l’on m’offrait à boire une gorgée de la coupe même du prophète Elie.

La fenêtre était restée ouverte. Et c’est sous une brise de printemps fraîche et légère que je me réveillai deux ou trois heures plus tard.

Je me redressai dans mon lit, j’étais de très bonne humeur. Tout à coup, je remarquai Madame Dankner : elle se regardait devant le miroir. Elle s’admirait dans sa nouvelle robe, celle que je lui avais achetée à Paris.

Alors qu’elle quittait la chambre, elle me dit que je devrais peut-être me lever et m’habiller parce que les invités allaient arriver d’un moment à l’autre.

Je pensais le faire, par habitude, mais soudain, je m’aperçus que je n’en avais pas la moindre envie. Ce sentiment était si fort que je restais allongé sur mon lit. Je me sentais si bien avec le vent qui caressait mon front.

Après quelques instants, mes deux garçons montèrent : « Maman te demande pourquoi tu es toujours en haut. Mamie et Papi sont déjà là. » Je ne leur répondis pas, mais les regardai avec amour. Une force intérieure me poussait à rester, je ne savais pas ce qui m’arrivait. Je m’entendis leur dire : – Non, je ne viens pas, je ne descends pas.

– Ouais, c’est ça ! Et avec un petit rire et ils quittèrent la chambre.

Cela a dû prendre au moins un quart d’heure avant que Madame Dankner ne monte en personne.

– Que se passe-t-il, tu ne te sens pas bien ? Elle avait l’air vraiment l’air inquiet. J’essayai de lui expliquer l’état dans lequel je me trouvais : – Je me sens bien chérie, très bien, exceptionnellement bien.

Elle plissa le front : – Alors quel est le problème ? Comme je ne répondais pas, elle continua : – Toi et tes plaisanteries. Tu ne vois donc pas que ce n’est pas le moment ? Mon frère, sa femme et les enfants arrivent bientôt, on va s’asseoir à table pour le seder et toi, tu n’es pas encore douché ! Allez ! Lève-toi déjà ! Je restai là, souriant, à secouer la tête. D’en bas, on entendait déjà les voix joyeuses des arrivants. Tantes, oncles et un cousin qui avait amené avec lui deux amis de l’étranger.

Madame Dankner me décocha un dernier regard, puis haussa les épaules : – Bon, on va voir combien de temps va durer ta plaisanterie vaseuse.

Puis elle partit.

Non, non, tout va bien 

Je m’allongeai de nouveau dans mon lit.
C’est vrai qu’au début, moi aussi j’avais pensé que je ne me sentais peut-être pas bien, puis je m’étais dit que j’essayais peutêtre d’être drôle, parce que c’est vrai, je suis connu pour faire des blagues. Finalement, je compris que, ce soir-là, en cette veille de Pessah, quelque chose de complètement différent m’arrivait. Ce n’était pas simple et anodin, c’était sérieux. Je tapais les coussins, les mis derrière mon dos et je m’installai, prêt à ce qui allait suivre.

Cela ne se fit pas attendre. Mon beau-frère vint d’abord. Il me demanda comment ça allait. Il ne me quittait pas des yeux, cherchant à déceler des signes de maladie, il croyait sans doute que j’étais fou et que j’allais me jeter sur lui. Il prit son courage à deux mains : – Nou, tu viens ? On voudrait commencer le seder.

Mon seder de Pessah Finalement, je compris que, ce soir-lא, en cette veille de Pessah, quelque chose de complטtement diffיrent m’arrivait.

(Wikipédia) – Non, je reste ici, au lit, je ne vais pas participer au seder.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu ne vas pas participer ? Mais enfin ! C’est Pessah, le seder ? ! – Oui, je sais ! C’est le seder, mais cette année, contrairement à toutes les autres, vous le ferez sans moi.

– Jamais entendu une chose pareille ! Grommela-t-il Sa femme me regarda par-dessus son épaule : – Mais enfin, tu te rends compte de ce que tu fais ? ! Ta femme est en train de pleurer – Bah ! Elle va se remettre Mon beau-frère me regarda comme pour dire : « Je savais qu’elle n’aurait jamais dû épouser ce type ». Puis il quitta la pièce. Sa femme resta encore un petit moment. Elle changea de tactique et me prit la main : – Si c’est parce qu’il est arrivé quelque chose entre vous deux, une dispute… Tu sais, ça arrive dans tous les couples. Je pourrais t’en raconter des histoires ! Elle s’apprêtait à le faire quand je lui coupai la parole : – Non, non, ne me raconte rien, je ne veux pas savoir. Rien n’est arrivé. On ne s’est pas engueulés, tout va bien. C’est juste que je n’ai pas envie de descendre.

Elle se leva avec regret.

– Et ferme la porte en sortant, merci !

Célébration de la liberté

 Je les entendais s’agiter derrière la porte, ils murmuraient, inquiets. Une femme pleurait, des enfants riaient, puis se faisaient gronder.

De temps en temps, la porte s’ouvrait et quelqu’un jetait un oeil à l’intérieur, comme un docteur pressé de faire un diagnostic.

La porte se refermait bientôt : des voix étouffées et des soupirs se faisaient de nouveau entendre.

Lentement, ils commencèrent à se disperser et à descendre les escaliers. Je distinguai encore la respiration lourde d’une dernière personne. C’était apparemment le père de Madame Dankner, il avait insisté pour rester.

Allait-il défoncer la porte, rentrer et me traîner le long des escaliers ? Finalement, sans doute découragé par ma carrure d’athlète, il partit lui aussi et alla rejoindre les autres.

Le seder commença enfin. Je pouvais entendre les chants venant d’en bas et le cliquetis des verres. L’humeur s’améliorait, la clameur des chants devenait plus forte.

Puis les mets arrivèrent, les blagues circulaient, et je me suis assis sur mon lit, tout seul. Moi, qui connaissais par coeur le récit de la Hagada, toutes les blagues familiales, les histoires et les berahot, je ne descendais pas.

Moi qui, année après année, avais participé au seder après lequel je me sentais vide.

Je me redressai dans mon lit et écoutai la musique. Peu à peu, mes mains s’agitèrent et je me trouvai comme un chef d’orchestre dirigeant une symphonie, avec le vent qui caressait mon front en cette belle soirée d’avril parfumée. Une sensation de triomphe jaillit en moi.

Je célébrais Pessah, le printemps, et pardessus tout, la liberté, comme on doit la célébrer. Je m’étais affranchi, finalement j’étais un homme libre. Tel un combattant du seder, j’étais l’homme qui avait fièrement planté le drapeau de la liberté droit dans le kneideleh. A l’instar de Ben Zoma, je n’avais pas laissé les autres me détourner de ma voie.

Evidemment, on ne m’a pas pardonné mon seder en solitaire. J’en ai payé le prix. Et probablement cette année encore, on va me le reprocher. Mais qu’importe ? Depuis ce seder, où j’ai fait ce que je devais faire, je suis fier de moi-même. J’ai eu le sentiment extraordinaire de goûter à la liberté. En cette veille de Pessah, je souhaite à chacun de pouvoir au moins une fois dans sa vie, s’affranchir comme je l’ai fait. Pensez-y quand vous ferez la queue à l’épicerie, ou quand vous préparerez le harosset : aussi incroyable que cela puisse paraître, vous avez le choix. Un seder, je me suis libéré et j’en suis sorti vivant.

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